Jésus prie (dimanche 13 mars).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Dans le précédent commentaire de ce passage, perdre le goût du pouvoir, j’avais situé le passage dans l’ensemble du texte de Luc (je ne le referai donc pas), et j’avais insisté sur la transformation chez le disciple de l’image de Jésus. Luc nous fait souvent voir Jésus en train de prier, et ici encore une fois : j’aimerais m’arrêter sur cet aspect du texte.

Luc nous avertit d’emblée : « Et il advint après ces paroles que huit jours plus tard, Jésus prit avec lui Pierre, Jean et Jacques, et il gravit la montagne pour prier. » Il y a un contexte à la prière de Jésus : il a annoncé des événements à ses disciples, sa fin tragique notamment mais aussi sa résurrection, et ses disciples ne l’ont pas compris, parce que surtout ils ne l’ont pas accepté. Alors, après huit jours, il prend avec lui les trois qu’il a appelés en premier, suite à l’épisode de la pêche, et il monte dans la montagne « pour prier ».

C’est un acte dans lequel il ne veut pas être seul. On ne sait pas si Pierre, Jacques et Jean vont prier aussi, s’ils ont été invités à ce faire, ou s’ils seront simplement témoins de la prière de Jésus qui, leur ayant donné ses intentions, n’a pas voulu être seul à ce moment. Mais il paraît évident qu’il a avoué son intention. Les disciples choisis ne savent pas forcément ce que eux-mêmes vont faire, mais ils savent ce que lui, Jésus, va faire. Et le mot employé par Luc pour cette action de Jésus, [prosséoukhomaï], indique plutôt une prière de demande. Autrement dit, Jésus veut que Pierre, Jacques et Jean soient témoins d’un acte de faiblesse de sa part !

Je m’explique. Oui, un acte de faiblesse, car qui demande avoue en même temps son impuissance. Il faut en prendre la pleine mesure, et entrer totalement dans cette attitude pour prier. Or je sais pour moi-même combien il est facile de ne le faire qu’à moitié : s’avouer impuissant au point de demander à un autre, mais pas au point de renoncer à savoir ce qu’il faudrait faire, ou comment il faudrait s’y prendre, ou par qui ou dans quels temps ou dans quel ordre… Il me semble qu’ici, Jésus veut montrer à ses disciples qu’il ne peut ni ne sait. Alors que se passe-t-il ?

Eh bien « pendant qu’il priait » son apparence change : Pierre, Jacques et Jean voient son visage « autre » et ses vêtements « éclatants ». Et ils s’aperçoivent que sa prière est un colloque : ils en distinguent les interlocuteurs et en comprennent le sujet. Prier opère-t-il des changements ? Ou bien est-ce le regard des trois sur Jésus qui change ? Je ne sais pas bien… En revanche, ce qui est sûr, c’est que la prière est un colloque. Jésus parle à quelqu’un, et même à deux personnes. La prière n’est pas repli sur soi-même dans l’isolement, elle est tout au contraire ouverture à (au moins) un autre. Les Pères du Désert parlaient de la prière comme d’un conversation : le mot est à prendre au sens fort, verser son âme dans une autre âme, cependant que cet autre verse sa propre âme dans la nôtre. Voilà une vraie « con-versation ». Elle suppose en même temps d’écouter pour accueillir et de parler pour livrer son cœur.

Et de quoi parlent-ils ? Mais « de son départ qui allait s’accomplir à Jérusalem », autrement dit de sa mort. De sa mort. Jésus l’a annoncée, et ce n’est sans doute pas sans émotion : qui pourrait rester neutre devant sa propre mort, lorsqu’elle n’est plus la fin générale et inéluctable dont nous avons tous intellectuellement conscience, mais le basculement dans le néant que l’on touche du doigt, qui s’avance vers soi perceptiblement. Jésus se laisse voir dans cette faiblesse entière où il est démuni face à sa mort. C’est l’objet de sa prière. Sans doute dit-il ce qu’il éprouve, ce qu’il voudrait, ce qu’il ne voudrait pas, ce dont il a peur, mais aussi ce qui l’anime, ce qui le porte. Et sans doute écoute-t-il de ces deux grands témoins les raisons, les situations, les états, qui font sa mort nécessaire : ce qu’après il exposera lui-même aux disciples d’Emmaüs « en partant de Moïse et de tous les prophètes », montrant qu’ « il fallait que le messie souffrît tout cela ».

On pourrait dire : Jésus a bien de la chance, car quand je prie, je n’ai pas spécialement l’impression d’avoir quelqu’un en face de moi ! Mais il me semble que cela montre deux choses. La première : qu’il y a des conversations entre amis qui valent des prières, qui sont des prières. La seconde : que l’experience de Jésus est bien comme la nôtre, car notre prière est aussi une histoire avec le Père, et qu’elle commence bien souvent, une fois qu’on a appris à monter dans la montagne, par ce sentiment de dialogue effectif. Et effectivement, notre prière, comme celle de Jésus, n’en reste pas là.

Les choses changent en effet, la prière de Jésus connaît une nouvelle étape : « une nuée survint et les couvrit de son ombre« . A l’expérience rassurante du colloque succède l’expérience effrayante, déstabilisante, du noir. L’épaisseur. L’absence sensible, « où t’es-tu caché, ami ? toi qui me laissas dans les gémissements. » écrit Jean de la Croix. La nuée couvre, de toute part : il n’est plus possible de reculer, de retourner, de retrouver l’état antécédent. Il faut en passer par là, par le sentiment d’absence. Jésus passe aussi par là dans sa propre prière, et les disciples effrayés en sont témoins aussi.Et pourtant c’est dans cette nuit qu’ « une voix se fit entendre« , la voix même du Père, et non plus de ses envoyés, et qui le confirme comme son fils. Dans sa faiblesse même, Jésus est authentifié par le Père comme son fils, celui en lequel il se reconnaît. Dans cet abandon à la nécessité qui conduit à la mort, nécessité de la créature matérielle et contingente où le Père créateur a caché sa propre volonté, y a en quelque sorte renoncé pour lui laisser place, il y a une remise de soi totale et entière entre les mains du Père.

Jésus prie, au bout du compte pour se remettre entre les mains de son Père. Ce seront ses derniers mots, les derniers de sa vie. Prier, c’est se remettre entre ses mains.

Fra Angelico, La transfiguration (1437), fresque 181 x 152, Convento San Marco, Florence.

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