Dieu ne punit pas : dimanche 24 mars

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF.

Pour situer le texte :

     Nous voici maintenant dans une nouvelle grande section du témoignage de Luc, inaugurée par une approche encore nouvelle par Jésus de son ministère prophétique : ce ne sont plus seulement les Douze qu’il envoie, mais encore soixante-dix autres, deux par deux, envoyés systématiquement en avant dans tout lieu où il doit venir. On sait depuis la grande section précédente qu’il a pris résolument le chemin de Jérusalem, mais on n’aura pas d’autre indication topographique de son voyage, et Luc collectionne les récits.

     Pour en retracer en gros le schéma, voici quelques indications : 1) Les soixante-dix sont envoyés avec les recommandations d’usage, ils reviennent, racontent et Jésus réagit, suite à quoi un homme l’interroge sur le plus grand commandement ce qui conduit à la parabole du Bon Samaritain. 2) Jésus entre dans un village et est reçu chez Marthe et Marie. 3) Ailleurs, il enseigne sur la prière; puis, suite à un exorcisme, il réagit à une accusation d’être du parti des démons.  4) Vient une controverse avec des autorités religieuses, suite à un discours fait aux foules, et qui s’achève par un avertissement vis-vis de ces mêmes autorités et aux poursuites qu’elles peuvent engager, d’abord à des foules plus nombreuses encore, ensuite aux disciples en particulier.

     Le déroulement par Luc des récits continue encore jusqu’à l’approche de Jérusalem, mais c’est à l’issue de ce dernier moment, comme une conclusion à ses avertissements, que vient notre présent récit. Il se présente d’ailleurs comme un diptyque : d’une part une réaction à une information soudaine, d’autre part une parabole. Il faut sans doute garder à l’esprit, en abordant notre texte, ce caractère conclusif à tout un développement, à l’adresse tantôt de tous tantôt des disciples, invitant à se garder de l’approche et de l’hypocrisie des pharisiens et autres docteurs de la Loi.

Mon modeste commentaire :

     Le premier volet de notre texte est donc la réaction de Jésus à une information soudaine. « Or certains sont là dans le même moment, l’informant au sujet des Galiléens, ceux dont Pilate avait mêlé le sang à leurs propres sacrifices. » Les historiens anciens n’ont pas gardé trace de ce « fait divers », et il est difficile d’en savoir plus. Pilate, dont on sait qu’il n’était pas un tendre, a sans doute fait massacrer des personnes au moment où elles offraient un sacrifice rituel d’animaux, de sorte que les sangs s’en sont trouvés mêlés, avec une portée symbolique forcément frappante : les offrants deviennent eux-mêmes offerts, mais aussi le sacrifice devient transgressif en devenant un sacrifice humain. Le fait qu’il s’agisse de Galiléens a deux incidences : la première est un lien créé avec Jésus lui-même, qui est Galiléen. La seconde est la réputation de ceux-ci, notamment aux yeux des Pharisiens : les Galiléens sont habitants d’une région déjà bien mêlées aux étrangers, on ne sait pas trop s’ils sont de « vrais Juifs », car bien des « sang-mêlés » se sont installés en Galilée au retour d’exil (et Matthieu parle de la « Galilée des Nations »)…

     Tout cela interroge du coup sur la motivation de ceux qui font à Jésus cette annonce. Luc ne nous dit pas de qui il s’agit, mais l’auditoire apparaît très varié. Précédemment (en Lc.12,22), Jésus s’est adressé « à ses disciples » après avoir eu maille à partir avec Pharisiens et docteurs de la Loi. Un peu plus loin (Lc.12,41), Pierre lui a demandé : « c’est pour nous que tu dis cette parabole, ou aussi pour tous ?« , mais il n’a pas obtenu de réponse expresse. En revanche, immédiatement avant notre passage (Lc.12,54), il s’adresse « aussi aux foules« , les provoquant d’une part à ouvrir les yeux sur le sens du temps présent et les signes qui le révèlent, d’autre part à juger par eux-mêmes  de « ce qui est juste » et à rechercher l’accord et la conciliation avec les adversaires avant d’arriver chez le juge. Les informateurs sont-ils donc des adversaires de Jésus (il y en a aussi parmi les auditeurs) qui veulent faire planer sur lui une menace en racontant ce que Pilate fait aux Galiléens ? Sont-ils du parti des Pharisiens, voulant faire remarquer où conduit l’impureté religieuse, dont les Galiléens sont des figures emblématiques ? Sont-ils simplement des membres de la foule réagissant aux questions provocantes de Jésus, et voulant montrer qu’ils savent repérer des « signes » dans le temps présent ? Difficile à dire…

     En tous cas, la réaction de Jésus semble ignorer, peut-être volontairement, l’hypothèse de la menace personnelle, et honorer à la fois les deux autres hypothèses. Je ne peux m’empêcher de penser que lui-même ne sait pas la motivation des intervenants, et réagit « tous azimuts », en choisissant de ne pas se laisser impressionner quoi qu’il en soit. Il leur renvoie en effet une question qui a tout de la remise en question : « Pensez-vous que ces Galiléens-ci se soient montrés plus pécheurs que tous les Galiléens, qu’ils aient subi de telles choses ? » L’issue fatale, l’horreur de celle-ci, induit sans doute dans l’esprit de beaucoup une interrogation. C’est encore le cas aujourd’hui : quand il arrive quelque chose de frappant, on cherche assez spontanément les responsabilités. C’est la faute de qui ? Voilà le tour d’esprit du jugement qui fait surface. Or c’est justement ce tour d’esprit qui est frontalement remis en cause par Jésus. L’équation « Galiléens = pécheurs » n’explique rien, ou alors tous les Galiléens auraient dû subir le même sort.

     L’idée aussi d’une « justice immanente » est remise frontalement en cause : celle selon laquelle les malheurs qui arrivent sont des châtiments (divins). Nous méritons ce qui nous arrive. Mais non, il n’est pas question de mérite. « Non, vous dis-je, mais si vous ne changez-pas-votre-manière-de-voir, tous semblablement vous serez dévastés. » Pas de justice immanente, mais bien l’universalité de la condition de pécheur. Et l’indice en est précisément ce tour d’esprit qui fait juger : c’est de cette manière de voir avant tout qu’il faut changer. [métanôéoo], que l’on traduit couramment par se convertir, veut dire étymologiquement changer sa pensée ou changer d’esprit. Il y a bien une leçon à tirer de ce fait divers, à condition de bien distinguer. Non, les malheurs qui arrivent à certains ne sont pas des punitions divines. Mais oui, les péchés entraînent bien vers une catastrophe, et c’est pourquoi il est urgent de changer d’état d’esprit, et notamment les uns envers les autres. Car juger les autres, c’est aussi me justifier moi-même : si je décerne les bons et les mauvais points, c’est que de mon côté je suis intouchable.

     Nous sommes au coeur du reproche fait par Jésus aux Pharisiens, et qui fait d’eux d’irréconciliables adversaires de Jésus. Selon les Pharisiens, les pécheurs sont une catégorie sociale -d’autres qu’eux- et il importe de se tenir loin des pécheurs pour se tenir loin du péché. Le péché est une accusation dont il ne faut surtout pas être comptable, c’est même une condamnation. Selon Jésus, le péché est une division qui passe par tous les coeurs, et c’est une double bonne nouvelle ! D’abord parce qu’elle ne divise pas les hommes entre eux mais les fait au contraire compagnons de misère et appelle à l’entraide, ensuite parce que si le péché est dans le coeur, la condition de pécheur est modifiable, on peut changer -car le coeur est justement le lieu du changement, de la volonté, de la résolution. D’un côté, ceux qui accusent : « Tu es  pécheur ! », de l’autre, ceux qui reconnaissent : « J’ai péché… » et je veux changer…

     Et il insiste encore :  » Ou ces dix-huit-là, sur qui est tombée la tour, à Siloé –et elle les a tués–, croyez-vous qu’ils étaient en dette plus que tous les hommes habitant Jérusalem ? Non, vous dis-je, mais si vous ne changez-pas-votre-manière-de-voir, tous semblablement vous serez dévastés. » On change les conditions, mais la conclusion est mot pour mot la même. Il s’agit toujours d’un « fait divers », comme disent les journaux, cependant il ne s’agit plus de gens soupçonnables mais bien d’habitants de Jérusalem. On pensait à l’époque (et certains pensent toujours aujourd’hui) que Jérusalem est le lieu d’où surgira le Messie : habiter Jérusalem, voire être enterré à Jérusalem, c’est être dans la proximité du Messie, c’est faire partie des justes. Ceux-là non plus n’étaient ni moins justes ni plus pécheurs que les autres. Pas de justice immanente donc, pas de châtiment divin.

     Un petit ajout au passage. Se retirer cette idée de la tête (et elle y est plus qu’on ne croit !), c’est aussi renoncer à se dire : tant qu’il ne m’arrive rien, c’est que je suis tout de même dans les limites acceptables. Des sociologues ont enquêté et montré que des athées ou des agnostiques déclarés étaient plus rigoureux sur le plan de l’observation de leur repères moraux que des croyants : ceux-ci gardent dans l’esprit que si une action n’est pas impossible à accomplir, elle peut tout de même se faire et que Dieu pardonnera bien… « Non, vous dis-je, mais si vous ne changez-pas-votre-manière-de-voir, tous semblablement vous serez dévastés ». La question n’est pas que la miséricorde a des limites, en vérité elle n’en a pas. La question est que, miséricordieusement, nous sommes avertis que cette manière de penser est dévastatrice et conduit à la catastrophe. Il me semble que nous avons aujourd’hui hélas des exemples trop évidents qu’une fausse vision de la miséricorde conduit à la catastrophe : c’est exactement ce qui se passe pour les responsables ecclésiaux…

     Deuxième volet du diptyque, une parabole dont Jésus a l’initiative. Elle porte précisément sur la miséricorde. Les faits sont simples : « C’était un figuier qu’avait quelqu’un, planté dans sa vigne, et il vint cherchant du fruit sur lui, et n’en trouva pas. Du coup il dit au vigneron : voici trois ans que je viens cherchant du fruit dans ce figuier, et je n’en trouve pas. Coupe-le ! En vue de quoi, en effet, laisse-t-il inactif la terre ?… » Le figuier est un arbre fruitier, il peut donner deux fois dans l’année : au printemps et en fin d’été. Légitimement, le propriétaire vient chercher du fruit. Il n’y a pas de quantité imposée, le mot « fruit » est dans sa forme la plus générique possible, sans déterminant. Mais rien. Et cela trois ans de suite. L’ordre est on-ne-peut-plus légitime de se débarrasser de cet arbre, tout jardinier conclurait de cette expérience que ce figuier doit être remplacé. La dernière question ne manque pas de profondeur : le figuier ne donne rien et pourtant il reçoit. Que fait-il de ce qu’il reçoit ? La traduction « …épuise-t-il le sol ? » me paraît un rien à côté. Elle sous-entend que le sol donne, mais à de moins en moins à donner. Le verbe que Luc emploie ne dit pas cela : [katargéoo], c’est laisser inactif ou encore annuler, abroger, abolir quand il s’agit d’une loi. C’est un mot surprenant concernant un arbre ! En tous cas, il ne dit pas que le don s’épuise, c’est-à-dire diminue, devient de moins en moins abondant. Il dit au contraire qu’il n’en fait rien, que la vigueur du don ne reçoit pas de débouché, ne mène à rien, est annulé.

Figuier

     On devine mieux, du coup, par ce mot inattendu et plutôt inapproprié dans ce contexte, la portée de la parabole. La fameuse attitude de jugement dont il a été question, l’esprit hypocrite des Pharisiens, annule le don qui leur est fait. Et le premier don qui leur a été fait, c’est précisément la Loi (et là, le verbe employé trouve son juste contexte d’emploi). Elle est la terre dans laquelle ils sont plantés, dans la vigne d’Israël, et ils devraient porter son fruit. Mais tel n’est pas le cas, ils font en sorte, à cause de l’esprit qui les habite, d’annuler la Loi, le don du dieu qui a la puissance de pousser tout homme à fructification. Et cela va à la catastrophe, « coupe-le !« . Rappelons-nous que ce qui a provoqué toutes ces mises en garde à propos des Pharisiens, c’est que l’un d’entre eux ait invité Jésus à manger, mais qu’il se soit arrêté au fait qu’il ne faisait pas les ablutions rituelles : c’était briser (« coupe-le !« ) un beau mouvement d’hospitalité, c’était absolutiser une coutume propre aux Pharisiens en en faisant une Loi, coutume dont le but était d’ériger une « haie » entre les observants et les autres, les maudits, les pécheurs.

     La parabole ne s’arrête pourtant pas là, car le vigneron répond : « Seigneur, laisse-le encore cette année-ci, jusqu’à ce que je sarcle autour de lui et mette du fumier. Et s’il venait à faire du fruit ? Mais si non, en ce cas tu le couperas. » La voilà la miséricorde : un don supplémentaire, un don qui se fait justement du côté du don précédent : c’est la terre qui est bêchée, sarclée, remuée, aérée, nourrie avec du fumier. Comme si c’était la terre qui était insuffisante. Ce n’est pas une nouvelle disposition qui ferait du figuier un arbre d’ornement, dispensé de produire son fruit. La miséricorde est bien un don nouveau qui vient renouveler, éclairer, aérer le don précédent : c’est l’œuvre prophétique de Jésus, justement. Il redonne un regard nouveau sur la Loi, il lui redonne de l’air, il en fait une nourriture plus riche : les Pharisiens, et ceux qui partagent leur esprit, en retireront-ils ce qu’il faut pour désormais porter fruit ? Car ils peuvent toujours l’annuler. Le délai n’est pas une tolérance à pécher encore, c’est-à-dire à rester dans la même fermeture d’esprit (désolé, je suis contraint de re-préciser à chaque fois : mais on a tellement dévoyé la notion de péché, bonne nouvelle au départ, en s’en servant comme un instrument de pouvoir par la culpabilisation…) : c’est le temps d’un ministère supplémentaire, celui de Jésus, celui de l’ouvrier de la vigne. La miséricorde de dieu, c’est d’augmenter encore le don fait. A l’homme, reste toujours à laisser le don fructifier. Ou pas.

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