Faut gueuler ! (dimanche 16 octobre)

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Ce texte a été précédemment commenté sous le titre Aller puiser à l’intérieur. J’ai essayé alors de le remettre dans son contexte, et je crois important de redire qu’il est un des « contes » rapportés par Luc dont le but est de commenter l’affirmation centrale faite aux Pharisiens que le Royaume du dieu est « dans l’intérieur de vous« . Je voudrais cette fois-ci envisager les choses à partir de la notion de justice, qui est fortement présente dans ce « conte ».

Heinrich Füllmaurer, Mômpelgarder Altar (ou Rétable de Montbéliard, détail), Polyptyque huile sur bois (vers 1540), Kunsthistorichen Museum, Wien.

Ce sont d’abord une série de mots qui me frappent, tous construits autour de la racine [dikè] : la veuve clame « [ekdikèson]-moi« , ce à quoi le juge finit par se rendre, « je vais la [ekdikèsoo]« . Dans la morale de l’histoire, « le dieu ne fera-t-il pas la [ekdikèsin] de ses choisis ? », oui, « il leur fera la [ekdikèsin], et vite ! » Voilà un mot qui revient tout de même quatre fois… Mais notre veuve réclame aussi « vis-à-vis de mon [antidikou]« . Et au début de la morale, le juge est dit [adikias]. Cette racine n’apparaît donc pas moins de six fois dans un passage somme toute assez bref : on peut parler d’insistance. Et le juge ? Lui, c’est le mot [kritès] qui est employé pour le désigner, tout-à-fait différent.

Qu’est-ce donc que cette [dikè] ? Il s’agit bien de justice, mais il s’agit d’abord de la règle, de l’usage. C’est à partir de là que l’on est conduit à la notion de justice, mais vue d’une manière avant tout humaine. La justice avec un caractère transcendant, celle qui implique les dieux, c’est la [thémis]. Il s’agit donc avant tout de la manière dont nous vivons collectivement, des règles que nous nous donnons pour un vivre ensemble, pour que la vie soit possible, pour qu’il y ait place pour tous. Le contraire de la [dikè], c’est la [bia], la violence. Cette justice-là n’a pas forcément de repères en-dehors du groupe des hommes qu’elle régit, elle est un ensemble de règles qui rendent possibles la vie ensemble, dussent-elles choquer des humains qui ne font pas partie de ce groupe-là. Dans ce contexte-là, commettre une injustice, c’est briser la bonne harmonie qui satisfait tout le monde, et rétablir la justice, c’est rétablir la vie collective comme elle a toujours été ici.

Que notre juge soit qualifié ici de [a-dikos], où le « a- » est privatif, est stupéfiant : son rôle est de rétablir la règle ou l’usage, mais voilà que lui n’a aucune règle ou n’observe aucun usage ! Par ailleurs, le [anti-dikos], c’est celui qui s’oppose à moi dans les usages ou les règles, autrement dit mon adversaire juridique. Mais si je parle de lui comme [anti-dikos], c’est que j’estime m’être bien conformé aux usages, et que je l’accuse lui du contraire. C’est ce que sous-entend la veuve, en l’appelant ainsi. Elle dit à quelqu’un qui n’a tout simplement ni règle ni usage qu’un autre a été à son endroit à l’encontre des règles et des usages. C’est parler turc à un sourd (et l’on comprend ici que mon turc est très pauvre…).

Et que demande-t-elle au juge ? [ek-dikéoo], c’est bien (re)poser la règle, (ré-)énoncer l’usage, mais augmenté de l’idée de « tirer hors de », [ek-] : ce sera donc, soit l’action qui fait sortir de la règle, « commettre une injustice« , soit l’action de la rétablir, « poursuivre » ou « punir d’une sentence« . On comprend aisément que c’est cette deuxième famille de sens que la veuve réclame et finit par obtenir.

Pour accomplir cette action, il y a un personnage, une fonction, tout-à-fait approprié, c’est le [dikastès]. Pourtant, Luc n’a pas choisi ce nom pour le juge, mais celui de [kritès] : cette fois, c’est l’idée de [krinoo], « séparer, trier, choisir, trancher, décider« . Ce juge-là n’est pas seulement quelqu’un dont la fonction est de dire ou redire la règle, il est là pour trancher, et quand on tranche on sépare. Il met en [krisis], en crise, c’est-à-dire que l’effet de son action est de mettre les gens et les valeurs en jeu sur la sellette, pour qu’une action décisive soit entreprise, une action qui change la situation.

Et maintenant que nous avons dit tout cela, que voyons-nous ? Nous voyons une veuve qui éprouve au fond d’elle-même un sentiment d’injustice, la conviction que quelqu’un a dérogé à la règle ou à l’usage et lui a ainsi fait du tort. Est-ce le cas ? L’histoire ne le dit pas ! Mais parce qu’il y a « à l’intérieur d’elle » cette conviction et ce sentiment, elle en appelle incessamment au juge. Que voyons-nous d’autre ? Un homme dont la fonction est de trancher, mais qui quant à lui se moque des règles et des usages. Pourtant, ennuyé par les appels incessants de la veuve, il va trouver « à l’intérieur de lui-même » des ressources non-éteintes pour poursuivre l’injustice. On ne nous dit pas que sa vie en sera changée, qu’il revient à lui-même et reconsidère son existence : non. Mais on nous dit que quelque indifférent qu’il soit aux règles et aux usages, il a toujours « à l’intérieur de lui-même » de quoi exercer sa fonction de telle manière que justice soit rendue.

Au fond, c’est l’œuvre de la veuve. Persévérante et obéissante à ce qu’elle avait « à l’intérieur d’elle-même », elle a obtenu qu’un autre puise à nouveau « à l’intérieur de lui-même » ce qu’il était peut-être le premier surpris d’y trouver ! Or « il leur dit une parabole sur ce qu’il faut toujours demander et ne pas rester dans une situation pénible » : qu’est-ce donc que cette demande ou cette prière incessante ? On voit qu’elle ne relève pas de l’obsession, mais en quelque sorte de l’obéissance : elle obéit à cette voix intérieure qui est peut-être même le cri de sa chair et de son sang.

Si « le royaume est à l’intérieur de vous », l’obéissance à ce cri intérieur est obéissance au royaume, action qui fait advenir le royaume. Quand ton cri intérieur se fait persévérant et constant parce que tu ne consens pas à entrer ou t’installer dans une « situation pénible » (c’est cela, [engkakéïn], souvent platement traduit par « ne pas se décourager« ), tu obéis au royaume, tu fais advenir le royaume. Et ton cri le fait advenir non seulement en toi-même mais en tous ceux auxquels tu lances ce cri, tirant de leur intérieur le royaume, fût-ce à leur insu. La prière n’est pas une formulation polie ou policée, savamment calculée ou énoncée pour rendre acceptable une demande mesurée ou proportionnée. Mais la prière est un cri qui défonce les oreilles, qui dérange, qui incommode, qui insupporte (et peut-être même celle qui pousse le cri !). Ce faisant pourtant, elle est avènement du royaume, accouchement dans le sang, les cris (et peut-être la douleur). Et quel bel enfant espéré -et dont on ne connaît pas encore le visage !

La veuve crie seule ici : mais « le royaume est à l’intérieur de vous« , et ce « vous » peut être un collectif. Ce sont tous les cris qui valent, du moment qu’ils viennent du profond de soi -jusqu’à être informulables. Et ces cris obtiennent de tous le meilleur. Conclusion : « faut gueuler » !!

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