Sur le qui-vive (dimanche 13 novembre).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

J’ai déjà commenté ce texte, sous le titre S’attacher à une vie forte et fragile. On pourra se reporter à ce commentaire pour la mise en contexte et le sens général : il faut en effet, en l’abordant, se rappeler que le texte d’aujourd’hui est fort éloigné de celui de dimanche dernier dans l’évangile de Luc, et aussi être conscient que ce texte, déjà difficile par lui-même, est ici coupé de toute sa deuxième partie (que l’on n’aura pas, pas même la semaine prochaine !), qui lui donne pourtant tout son sens. Si on voulait conduire les gens à faire des mauvaises interprétations, on ne s’y prendrait pas mieux. Donc, je recommande cette petite lecture supplémentaire.

Mais cette fois-ci, je voudrais m’attarder à la dernière phrase de notre passage : [én tè hupomonè humoon ktèsasthé tas psukhas humoon]. L’AELF traduit : « C’est par votre persévérance que vous garderez votre vie.« , j’avais proposé : « Dans votre endurance vous posséderez vos âmes. » La phrase a tout d’une sentence, elle a un ton proverbial, elle est faite pour être retenue et marquer la mémoire. C’est une sorte de mantra. Ceci me pousse à bien la cerner, car ce que l’on inscrit dans sa mémoire comme une règle d’action ou comme une référence d’interprétation pour les évènements qui nous arrivent, il convient d’en avoir une bonne intelligence. Faute de quoi, on risque de mal orienter sa vie.

D’abord un contexte, qu’il faut rappeler : car cette phrase n’est pas énoncée d’emblée, elle intervient après tout un développement qui lui fait comme un écrin, un arrière-plan où elle prend son sens. Le contexte tient à l’évocation de la destruction du temple : pour ceux qui entendent Jésus évoquer celle-ci, c’est une immense émotion et l’intuition qu’il s’agit du signe avant-coureur immédiat de la fin du monde. Et tout le travail de Jésus est de dissocier chez ses auditeurs l’idée de catastrophe de celle de « fin du monde ». Oui, il y a des catastrophes en ce monde, oui il y a des guerres, oui les croyants ne sont pas épargnés ; mais non ce n’est pas la fin du monde, non ces éléments ne constituent pas des signes, non la foi ne « protège » pas des catastrophes. Dans un tel contexte, notre sentence apparaît bien comme une manière d’affronter les difficultés, les souffrances, les catastrophes qui nous arrivent.

Le sujet de la phrase est [vous], mais qui est ce [vous] ? Le discours est produit à l’adresse de tout un chacun, Luc précise au début de notre texte que les destinataires sont ceux qui admiraient le temple. Il ne s’agit donc pas des seuls disciples, autrement dit le conseil est adressé à qui veut l’entendre, il a une portée avant tout personnelle, il ne vise pas spécialement au témoignage. C’est un conseil au bénéfice de chacun pour aborder et vivre au mieux les difficultés, parfois immenses, de la vie.

Mais que s’agit-il de faire, avant tout ? [ktèsasthé tas psukhas humoon], « vous garderez votre vie » ou « vous posséderez vos âmes.« . [ktèsasthé] est en effet l’impératif aoriste du verbe [ktaomaï], au pluriel. On l’a traduit par un futur, mais en fait l’aoriste est ici une sorte d’intemporel, une vérité générale. C’est ainsi que l’on « garde sa vie« , c’est ainsi que l’on « possède son âme« . Mais quel est au juste le sens de ce verbe ? Son premier sens est posséder ou acquérir, gagner pour soi. On peut [ktaomaï] des richesses, mais on peut aussi [ktaomaï] des amis : on voit qu’il ne s’agit pas systématiquement d’acheter, mais gagner est peut-être le sens le plus proche (sauf qu’il ne s’agit pas de gagner une compétition, c’est vraiment gagner pour soi : gagner sa vie, gagner la faveur, gagner l’estime, mais aussi s’attirer des ennuis…).

Ici, c’est [tas psukhas humoon] que l’on gagne pour soi, littéralement les âmes de vous, vos âmes. Il s’agit originellement du souffle de la vie, d’où l’âme en tant qu’elle est principe de vie. Le mot peut désigner la vie elle-même (avoir la vie sauve, lutter pour sa vie vont employer le terme [psukhè]), ou encore l’âme par distinction d’avec le corps, quelque chose comme l’intelligence ou le cœur. Dans notre cas, il ne s’agit pas de « gagner sa vie » au sens de « gagner l’argent qui permet de vivre » : le grec emploie alors le mot de [bios], non celui de [psukhè]. Mais on commence à entrevoir qu’il s’agit de gagner à son profit le principe même de sa vie.

Je remets cela dans le contexte. Dans les circonstances dramatiques où ma vie est menacée, où perdre la vie est possible, il est ici question d’échapper à cette emprise des évènements, d’avoir la capacité de reprendre l’initiative. Ma vie n’est plus sujette ni aux catastrophes, ni aux difficultés ni aux souffrances, elle dépend de moi-même, elle est mienne tout entière. Et l’on comprend alors qu’il ne s’agit pas seulement de ma vie au sens physique, même si cette dimension-là est bel et bien incluse, mais qu’il s’agit de tout ce qui fait de moi un vivant. Ce qui me fait tel que je suis, ce qui est constitutif de mon « je ». L’enjeu de ce proverbe, c’est ni plus ni moins que d’échapper à la dépendance des circonstances pour devenir, ou continuer de devenir, qui je suis. Etre moi-même, quelles que soient les circonstances, ne pas être réduit, ne pas être amoindri, décomposé, vaincu par elles. « Qu’importe l’étroitesse de la porte, ou combien de châtiments porte le rouleau, je suis le maître de mon destin, je suis le capitaine de mon âme. » (Henley)

Maintenant, comment en arriver là ? [én tè hupomonè humoon] dit le proverbe. Dans votre [hupomonè]. Votre [hupomonè] vous gagnera votre vie : c’est à la portée de chacun, c’est un ressort intérieur, c’est aussi personnel et à portée que l’est sa propre vie. Mais qu’est donc cette [hupomonè] qui apparaît décisive ? A l’origine, le verbe [menoo] signifie tenir bon, ne pas changer. Déjà associé au préverbe [hupo-] (qui porte l’idée générale de sous), il signifie alors rester en arrière ou attendre : c’est tenir bon par une forme de retrait, c’est ne pas engager le combat bille-en-tête mais garder le sens du temps, de l’opportunité. Le « sous » est alors une infériorité en intensité, une intensité tenue en réserve, une retenue avant le moment où toute l’intensité sera libérée.

De ce verbe [ménoo] va dériver un nom d’action, je dis bien d’action, [monèè], le « fait de rester », la « permanence ». C’est la véritable origine du mot « monastère », le lieu où l’on reste malgré tout, la fidélité traduite en géographie (par erreur, beaucoup font dériver « monastère » de [monos], seul : on voit vite à quelle contorsions pseudo-spirituelles cette fausse étymologie conduit, quand le monastère n’a jamais été un ermitage !). Et là, le préfixe [hupo-] va amener l’action de résister, tout-à-fait dans l’esprit décrit ci-dessus : cette retenue qui observe les temps, qui choisit le moment de libérer toute l’intensité de son énergie. Cela n’a rien à voir avec la résignation, qui est une forme de dépression, une absence d’énergie, une absence de « colère » ou de « gniaque », qui est le hérisson qui se met en boule ou la tortue qui rentre dans sa carapace, repliés sur eux-mêmes et espérant au mieux de la matérialité de leurs moyens.

La [hupomonè] est guerrière, le soldat est caché derrière son abri mais prêt à bondir dès qu’il aura perçu le bon moment, et alors il se livrera avec audace, il prendra tous les risques mais bien calculés. C’est la vraie prudence, que Thomas d’Aquin définit comme la vertu qui fait « oser, dans la sagesse de l’Esprit saint« . Alors, si j’ai bien compris le proverbe que nous livre Luc en le mettant dans la bouche de Jésus, et qui est le conseil donné par lui ou en son nom dans les situations de menaces, nous ne resterons nous mêmes, mieux : nous le deviendrons un peu plus, si les catastrophes ou les souffrances sont pour nous l’occasion d’exercer notre véritable prudence, c’est-à-dire de prendre des risques réels mais sages, soupesés, réfléchis. « C’est en restant sur le qui-vive que vous adviendrez à vous-mêmes ».

Et le qui-vive pour quoi ? je dirais : pour aimer. Pour saisir la moindre occasion d’aimer, dans des circonstances qui portent au repli sur soi.

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