Une joie simple (dimanche 25 décembre) – Noël

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF

Une grande fête comme celle de Noël comporte une liturgie abondante, et notamment quatre « messes » : celle de la veille au soir, celle de la nuit, celle de l’aurore et celle du jour. Chacune de ces célébrations a son propre lectionnaire, j’ai choisi de prendre celle de la messe de la nuit, la fameuse « messe de minuit ». Elle est célèbre en littérature, sans doute à cause de son côté exceptionnel dans son écrin nocturne, y compris avec une certaine truculence (« Des dindes truffées, Garigou ?« ) ; elle est aussi très populaire et reste pour beaucoup un passage qui « fait » la fête de Noël, même quand on ne fréquente plus les célébrations que de manière occasionnelle ou exceptionnelle.

Du fait de mon choix, je le reconnais, nous voici aujourd’hui avec un passage célèbre des évangiles, celui de la naissance de l’enfant Jésus, et de l’annonce angélique aux bergers du voisinage (la visite des bergers constitue, elle, l’évangile de la « messe de l’aurore »). C’est un passage pris dans l’œuvre de Luc : il nous faut faire attention à cela, qui est loin d’être un détail. Ces derniers temps, nous étions dans l’univers de Matthieu, nous commencions à comprendre et installer sa manière de voir Jésus, mais il nous faut garder présent à l’esprit que tout cela ne compte plus ici et que c’est un autre regard que nous épousons, un autre point de vue sur le mystère de Jésus auquel nous nous plaçons.

« Il arriva en ces jours-là que parût un décret d’auprès de César Auguste : que soit enregistrée toute la terre habitée. » « Ces jours-là » pose qu’il n’y a pas de succession dans le temps avec les évènements précédemment rapportés : la naissance de Jean (qui sera Jean le Baptiseur), le recouvrement de la parole par son père Zacharie et le cantique qu’il a alors chanté, et la mention de la croissance de Jean ainsi que de sa fréquentation des déserts -ce qui lui confère déjà un âge certain ! Or donc, Luc nous annonce un [dogma], littéralement ce-qui-paraît-bon, et qui peut désigner soit une opinion (on comprend : ce qui paraît bon ou juste à chacun, que ce soit en matière de penser ou en matière d’agir), soit un décret, un arrêt (on comprend : une décision prise sensément pour le bien de tous).

Quelle est cette décision, ce décret ? « que soit enregistrée toute la [oïkouménè]. » [oïkéoo], c’est vivre, habiter, occuper un lieu ; la [oïkouménè] (sous-entendue [gè]), c’est la [terre] en train d’être habitée ou occupée. Ces deux dernières traductions seraient légitimes, les Romains sont les occupants d’un vaste empire, et le Prince (on ne parle pas encore d’empereur) peut aussi bien vouloir recenser les zones occupées que la totalité de l’empire. Ce n’est pas tout-à-fait la même opération : le census vise normalement les citoyens romains, il est régulier, et vise non tant le dénombrement que le classement des citoyens. Il n’y a pas d’INSEE à l’époque, on ne veut pas faire de la statistique ni de la prévision. La préoccupation est d’organiser la Cité, de savoir bien sûr sur quelles forces la Cité peut compter, mais aussi d’établir les classes sociales. Les citoyens viennent trouver le Censeur (c’est une des magistratures les plus prestigieuses) et lui déclarent documents à l’appui leur fortune, en fonction de quoi ils sont enregistrés dans une des cinq classes sociales de Rome (et l’on voit que la république romaine est à la fois une oligarchie -c’est un petit nombre qui dirige- et une ploutocratie -ce sont les plus riches qui dirigent- : je rappelle qu’elle a servi de modèle et d’idéal tant pour la Révolution américaine que pour la Révolution française).

Les citoyens Romains ne sont pas qu’à Rome : depuis 89 avant J.-C., tous les hommes libres d’Italie sont citoyens Romains. Mais ces citoyens voyagent aussi dans tout l’empire, s’y implantent, y font des affaires, participent à l’organisation et au gouvernement de l’empire. Le Prince peut vouloir, soit dans la totalité de l’empire, soit uniquement en zone occupée, savoir où il en est des citoyens Romains. Mais le verbe employé par Luc est plus général que recenser, il veut dire inscrire sur un registre, dresser une liste, et cela le plus souvent pour des objets. Et on peut comprendre que le Prince veuille aussi contrôler mieux les populations, notamment occupées : il n’existe pas en France de registres de populations, mais il en existe dans d’autres pays. Par exemple, aux Pays-Bas, il y avait des registres de population et c’est ce qui a permis à l’occupant Nazi d’être aussi rapide et meurtrier dans ses rafles antisémites. Le rappel est sinistre, mais il fait comprendre le genre de décision de contrôle des populations qui est peut-être visé par Luc.

Il n’y a aucune trace, dans tous ce qui nous reste (et c’est assez abondant !) du principat d’Octave, devenu César-Auguste, d’une telle décision. Alors pourquoi Luc commence-t-il par là ? J’y vois deux raisons. La première raison m’apparaît par comparaison : au moment où va naître celui qui fera chanter aux anges « sur la terre, paix aux hommes ses bien-aimés« , une autre volonté universelle décrète « ce qui paraît bon » mais qui est d’une tout autre nature. C’est comme si deux universalités concurrentes se dressaient, l’une qui établit le contrôle, l’autre qui apporte la paix. La pax romana et la pax christi ne sont pas du tout de même nature, n’emploient pas les mêmes moyens, ne visent pas les mêmes buts. L’une vient asseoir une emprise, contrôler, établir la domination des plus riches ; l’autre vient libérer, établir un lien entre le dieu et les plus pauvres.

La deuxième raison est d’expliquer comment « Jésus de Nazareth » est « né à Bethléem », ce qui est un vrai problème de crédibilité pour les premiers disciples. Pour Luc, la solution est que demeurant à Nazareth, les parents de Jésus ont dû se déplacer à Bethléem au moment de sa naissance : la seule explication crédible est un décret général dont la curieuse rédaction imposerait de rassembler les populations dans leurs cités originaires (la société antique n’est pas une société de nations, mais de cités : on est de telle ou telle cité, pas de telle ou telle nationalité), « et ils vont tous se faire enregistrer, chacun dans sa propre ville« . L’explication de Matthieu, je l’ai déjà dit ailleurs, est exactement contraire : la famille vit à Bethléem, où Jésus naît très naturellement, mais c’est une persécution d’Hérode qui la contraint à fuir dans un premier temps en Egypte puis à se ré-installer par prudence loin au nord, à Nazareth.

Et voilà notre famille qui bascule soudain dans la précarité la plus totale : « Joseph aussi par conséquent monte de Galilée, depuis la ville de Nazareth, vers la Judée, dans la ville de David qui est appelée Bethléem, du fait d’être lui-même de la maison et de la descendance de David, pour être enregistré avec Marie qu’il désirait épouser qui était enceinte. » Joseph nous est présentée comme, non seulement de la maison, mais bien de la descendance de David : c’est par lui que Jésus est authentiquement de David, qu’il est « le messie ». De la paternité de Joseph dépend tout simplement et rien moins que la qualité de Messie, de Christ, pour Jésus. Mais en pratique, ces liens remontent à la nuit des temps, pourrait-on dire, personne ne compte plus en pratique avec de telles choses : aujourd’hui la moitié de la population française descend de Saint-Louis, presque la totalité descende Charlemagne ! En fait, c’est aussi oublié que les fameuses « douze tribus d’Israël ».

La conséquence pratique du décret (imaginaire) est un déracinement complet, l’idéologie de l’empire entraîne pour la famille Joseph de se retrouver totalement sans ressource ni repère, sans aucune aide de la parenté qui, concrètement, n’est pas à Bethléem. Chacun peut s’imaginer dans quelle situation il se trouverait s’il devait brutalement se rendre là où était l’ancêtre en ligne paternelle mille ans auparavant. Nous serions à peu près tous à l’étranger, dans la situation de tous les migrants, c’est-à-dire avec fort peu de droits garantis, inspirant la réticence, la peur, le rejet, soumis aux volontés hostiles d’un Etat dont on connaît mal les procédures. C’est exactement la situation de la famille Joseph, dans une autre Cité.

La précarité dramatique de la famille Joseph est augmentée de la situation particulière de Marie : celle-ci est enceinte (le mot évoque clairement une grossesse désormais visible), mais Luc ne dit pas de Marie qu’elle est l’épouse de Joseph, il emploie un mot signifiant que Joseph désire l’épouser, un mot qui peut aussi signifier qu’elle lui est « promise » : en tous cas pas un mot qui signifie que le mariage est accompli. Et cela aussi, sans doute, ajoute à la difficulté de la situation.

Mais voici l’évènement : « Or il advient, alors qu’ils sont là, que s’accomplissent les jours de son accouchement,… » Ce n’était pas prévu, ce n’était pas comme cela que les choses devaient se passer. Fatigue du voyage (non recommandés aux femmes enceintes) ? Angoisse de la situation ? Conditions déplorables ? Toujours est-il que le texte de Luc nous laisse deviner un accouchement avant terme. Un accouchement loin de tout ce que des parents attentifs ont prévu pour ce moment : lit d’enfant, layette appropriée, etc. Rien de tout cela n’est à portée de main, et comme le sentiment de dénuement doit être fort dans des circonstances pareilles !! N’avoir rien de tout ce qu’on a prévu, et avec tant de soin, n’avoir personne sur qui compter, n’avoir pas un lieu pour un évènement que tout le monde sait dangereux tant pour la mère que l’enfant…!

« …et elle accouche de son fils, son premier, et elle l’emmaillote et elle le couche dans une mangeoire, … » On imagine les premières contractions, l’égarement des deux, l’espoir qu’il ne s’agit que d’une alerte, et puis non le processus est enclenché, et la naissance arrive. Et c’est la première naissance, Marie n’a aucune expérience antérieure, mais on devine aussi le soulagement que tout se soit « bien passé », la fierté aussi d’avoir donné le jour à ce premier. Et elle fait, et ils font, tout ce qu’ils peuvent. Ont-ils par précaution emporté des langes ? Ça ne prend peut-être pas beaucoup de place… Joseph et Marie en ont-il fabriqué les jours précédents ou les heures précédentes, avec ce qu’ils avaient ? En ont-ils emprunté ? Cela reste un secret et un souci oublié, pour l’heure ce qui compte c’est que le nouveau-né est emmailloté.

Et pour le coucher ? Une mangeoire ou un râtelier. Je pense que cette dernière traduction est la plus probable : pour nourrir les brebis ou les bœufs, pas vraiment besoin d’un meuble quelconque : on préfère en général étaler au sol, à la fourche, le foin qu’on leur donne. En revanche, pour des ânes ou des chevaux, voire des chameaux, on préfère souvent un râtelier fixé au mur. Mais d’où vient cette soudaine mention ? Luc s’en explique aussitôt : « … pour la raison que ce n’était pas un lieu pour eux dans l’hôtellerie. » Pour les voyageurs, il y a le caravansérail : on y dételle, on y trouve de quoi manger, dormir, etc. Luc n’utilise pas un tel mot, mais un qui veut dire littéralement « où l’on défait les bagages« . Eux n’ont sans doute pas de bagages. Conséquence sans doute de leur déracinement, de leur illégitimité d’étrangers dans cette cité qui n’est en fait pas la leur, de leur absence de parenté réelle en ces lieux. Ils ont trouvé ce qu’ils pouvaient. Ajoutons à cela que personne n’a envie d’accoucher au milieu des allées et venues, ce n’est ni protecteur pour la mère, ni sain pour la mère et l’enfant. Les voilà dans un lieu reculé, témoin d’une activité (l’élevage) devenue secondaire à cette époque, mais entre eux.

Le texte ne s’arrête pas là, il y a encore l’annonce aux bergers. Mais j’ai été trop long, je préfère men tenir à cette première partie du texte, tout en avertissant que le texte n’est pas complet et que tout n’est pas dit ! Pas de boeuf, pas d’âne, pas de naissance de nuit : tout ceci est un folklore qu’on ne trouve pas chez Luc. Mais c’est la pauvreté et le dénuement qui dominent, ainsi que la faiblesse par opposition avec les décrets du pouvoir. La direction de l’univers connu a engendré cette naissance démunie, et pourtant c’est elle qui fait la joie des parents aux cent-coups, parce que rien ne peut ternir la joie indicible de tenir dans ses bras son enfant, le premier, celui qui fait qu’on est désormais une famille, celui qui fait d’un homme et d’une femme des parents. C’est à cette joie simple que nous sommes conviés, une joie toute d’émerveillement les uns devant les autres, sans moyen ni esbroufe, une joie où seul compte ce que chacun est, parce que c’est la seule vraie richesse qui n’écrase personne, en même temps que le seul don pour lequel n’existe aucune contrepartie.

Joyeux Noël !!

Federico Baroccio, Nativité (1597), Huile sur toile 134 x 105, Museo Nacional del Prado, Madrid.

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