S’engager dans la nuit (dimanche 18 décembre)

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Ce texte magnifique a déjà été commenté ici : Le fils de son amour. J’ai essayé de faire ressortir l’amour de Joseph, tel qu’il me semble transparaître à travers ce texte.

Je voudrais m’attacher plus cette année à la citation que Matthieu fait d’Isaïe, citation qu’il introduit de manière assez solennelle : « Tout cela est survenu afin que soit accompli le mot au sujet du seigneur à travers le prophète disant : voici que la jeune fille concevra en son sein et elle mettra au monde un fils, et on l’appellera de son nom : Emmanuel. » Nous avons déjà vu cette expression et cette manière de Matthieu, à propos d’accomplissement, et nous nous sommes rendus compte que c’est un voile rassurant que met Matthieu pour se donner beaucoup de liberté à découvrir dans les Ecritures un sens bien différent que celui qu’elles livrent par elles-mêmes ! Voyons cela ici.

Au chapitre 7 du livre d’Isaïe, ont trouve en effet : « Alors le prophète reprit : « Ecoutez-donc, maison de David ! Est-ce trop peu pour vous de lasser les hommes que vous vouliez encore lasser mon Dieu? Ah certes! Le Seigneur vous donne de lui-même un signe: Voici, la jeune femme est devenue enceinte, elle va mettre au monde un fils, qu’elle appellera Immanouel. Il se nourrira de crème et de miel, jusqu’à ce qu’il ait du discernement pour repousser le mal et choisir le bien. Or, avant même que l’enfant sache repousser le mal et choisir le bien, la région dont les deux rois te causent des angoisses sera devenue une solitude […]« 

Qu’est-ce que cet oracle ? Le contexte est précisé au début du même chapitre : Jérusalem est attaquée. Le roi de Syrie, allié au roi d’Israël (le royaume du Nord, capitale : Samarie) attaque le roi de Juda (capitale : Jérusalem). Le siège est rigoureux, les forces déséquilibrées, il y a tout lieu de croire que le royaume de Juda va tomber. La crainte est dans tous les cœurs. Mais c’est alors que Isaïe, qui fait partie de la noblesse, qui est un des grands de Juda, reçoit l’inspiration de rejoindre le roi de Juda, Achaz, pour lui délivrer au nom du dieu un tout autre message : le Syrien et son allié, contre toutes les apparences, ne l’emporteront pas. Et pour prouver les choses, le prophète invite le roi à demander le signe de son choix. Le principe est simple : si le signe, même difficile, se réalise, c’est que l’annonce elle aussi va se réaliser.

Or le roi ne demande rien, sous prétexte de « ne pas tenter » le dieu. Il faut comprendre que Achaz croit si peu possible ce qu’annonce son conseiller qu’il demanderait comme preuve une chose tout aussi impossible à ses yeux. Et comme elle ne se réaliserait pas, le dieu apparaîtrait comme mis en échec… ce qui forcément le fâcherait. Achaz, prudent, préfère ne pas mécontenter le dieu et garder pour lui ce qu’il pense. Mais Isaïe n’est pas dupe, il s’agace de cette incrédulité mal cachée et il donne lui-même un signe, et c’est celui d’une naissance : c’est-à-dire le signe de la continuité dynastique ! Au milieu de cette situation épouvantable où la maison d’Achaz semble n’avoir aucun avenir, il révèle que la jeune épouse du roi est enceinte (ce que, sans doute, personne ne sait encore), et cela est le signe que le dieu a choisi, lui, a choisi pour Achaz la continuité de sa dynastie. Ce choix montre qu’il va bel et bien, en cohérence avec ce fait sous peu vérifiable, garantir l’issue heureuse du siège de la capitale et de la guerre syro-éphraïmite : c’est pourquoi le nom de l’enfant est Immanouel, « El »-est-avec-nous.

Le passage cité par Matthieu évoque, pour ceux qui connaissent leurs textes par cœur (c’est le cas de ses premiers lecteurs), l’ensemble de l’oracle, plus long d’ailleurs que ce que j’ai choisi de citer. Mais il ne choisit pas au hasard les mots qu’il épingle. Dans l’ensemble de l’oracle, ces mots concernent bel et bien un signe, un signe d’autre chose. Le signe est quelque chose de tout-à-fait constatable, et qui par son caractère étonnant mais incontestable vient à l’appui d’une autre réalité, celle-là moins évidente. Pour Isaïe, le fait que la jeune femme soit enceinte est seulement cette réalité constatable (disons : bientôt constatable : le prophète en a seulement su la nouvelle avant le roi !), mais déjà signifiante à cause de ce qu’elle suppose. Car en effet, dans une mentalité où toute vie vient de dieu, celui-ci ne donnerait pas la vie à un descendant s’il n’avait évidemment l’intention de faire régner à son tour ce descendant.

Est-ce bien ainsi que Matthieu comprend et utilise ce passage? Pas exactement peut-être. Il vient de raconter l’annonciation faite à Joseph : celui-ci a déjà constaté que sa femme était enceinte, il n’a pas besoin qu’on le lui apprenne ! Au contraire même : plein de respect et d’amour pour sa femme qu’il connaît, il sait bien que ce n’est pas de lui qu’elle est enceinte, mais il ne la soupçonne pas un instant de quoi que ce soit. Il pense plutôt qu’il se passe quelque chose de trop grand pour lui et choisit de rester dans l’ombre, de la protéger des autres en maintenant le mariage déjà conclu par contrat, mais de ne pas passer à la deuxième étape, celle de la vie en commun. Il se dit qu’il n’a pas sa place dans ce qui se passe, qu’il doit rester en retrait. Le message qui lui est délivré pendant son sommeil, en rêve, c’est que ce qui est engagé avec lui doit aller au bout, qu’il faut au contraire qu’il joue à fond son rôle d’époux et de père, que c’est lui qui doit donner à l’enfant son nom c’est-à-dire assumer complètement son rôle de père.

Alors de quoi la grossesse de sa femme est-elle le signe ? Pour Joseph, c’est l’inconnu : le messager nocturne ne lui donne pas de perspective personnelle, il lui demande de sauter le pas d’une aventure dont Joseph a déjà perçu qu’elle était trop pleine de mystère pour qu’il ose s’y lancer de lui-même. Mais peut-être Matthieu veut-il parler d’un signe pour d’autres, pour un plus grand nombre, en expliquant le nom de Jésus, « Yahvé sauve », « car c’est lui qui sauvera son peuple de ses péchés ». Peut-être la réalité signifiée et inévidente est-elle celle-là, donnée plutôt au lecteur et à tous les membres du peuple.

Peut-être y a-t-il aussi un message d’espoir pour la première communauté chrétienne ? Elle connaît, au moment où Matthieu compose son évangile, des débuts difficiles. Elle est éprouvée, elle peut penser qu’elle va être submergée et succomber face à l’adversité. Le message pour ces premiers disciples peut être que le dieu qui a donné une descendance à Joseph et à son épouse ne laissera pas non plus sans secours ceux au bénéfice de qui est venu ce nouveau-né. Il ne laissera pas tomber son œuvre.

Et là, le sens est toujours valable pour nous : il semble aujourd’hui que la communauté de l’Eglise s’effondre, qu’elle succombe, que les errances de ses propres responsables et la fermeture au monde de ceux qui s’affichent et se croient des disciples exemplaires la menacent de disparition totale. Mais le message est toujours le même : pour ceux qui s’attachent à la petitesse, aux petites choses, aux petits gestes d’amour, la fidélité du dieu est toujours là. Il a fait naître une fois un tout-petit, que Joseph a nommé « Jésus » : il restera fidèle à ce projet de salut, toujours accessible, « Dieu-avec-nous ».

On voit qu’ici encore, Matthieu utilise ce que nous appelons l’Ancien Testament avec beaucoup de liberté. Il n’ignore pas le sens de la parole qu’il réutilise, bien au contraire : il la connaît suffisamment pour la décaler savamment, juste ce qu’il faut, de manière à infléchir le sens vers le message qui lui tient à cœur. La nouveauté apparue avec Jésus est réelle : c’est un nouvel être qui est né ! Les messages passés sont l’histoire d’une attente et d’un peuple, mais leur aboutissement invite à une véritable réinterprétation dont Jésus même soit la seule norme. L’Ancien Testament n’est plus une règle, et c’est aussi tout le message de Paul (par exemple dans l’épître aux Galates). Mais pour chaque croyant, l’aventure est la même que pour Joseph : s’engager dans la nuit, sans savoir quelles implications sont incluses dans l’engagement à tenir son rôle. La nouveauté est totale, le croyant la découvre au fur et à mesure.

Dans cette fête de Noël qui approche, il me semble que nous sommes tous invités, en ce sens, à être nous aussi « père de Jésus » en acceptant de nous engager dans la nuit de la foi, en acceptant de faire le saut de nous engager plus, et non pas de rester sur le bord parce que tout cela nous dépasse.

4 commentaires sur « S’engager dans la nuit (dimanche 18 décembre) »

  1. Tout homme du 21ème siècle va se poser la question : mais qui est donc le père biologique de Jésus ? Question tout fait normale. Mais aucun curé ne s’engagera à répondre et pour cause. On va pas risquer de se faire taper sur les doigts !
    Mais le peuple des baptisés encore cette année sera traité comme mineur !

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    1. Pour ma part, je ne suis pas si convaincu que la question ait une telle importance : c’est dans notre culture « occidentale » contemporaine que la filiation génétique est devenue un peu obsessionnelle. Dans bien d’autres cultures contemporaines, la multi-paternité est de règle (ce qui d’ailleurs rend inadapté un certain nombre de législations relatives aux étrangers). Nous gagnerions sans doute beaucoup, notamment en paix intérieure, à reconnaître les pères qui sont ou ont été les nôtres.
      Le fait d’avoir plusieurs pères, dans l’Antiquité est une réalité banale, et c’est plutôt l’adoption qui a du poids, qui est socialement signifiante. Joseph est celui qui est le vrai père de Jésus en ce qu’il l’assume socialement (et le fait par cela descendant de David, aux dires des évangiles) ; il est aussi celui qui va le construire psychologiquement, de sorte que tout l’arrière-fond humain de Jésus quand il nomme le dieu « Papa » (Abba) est appuyé sur l’expérience construite avec Joseph : c’est exceptionnel ! Et il me semble que c’est ce qui compte surtout pour nous…

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