Le fils de son amour : dimanche 22 décembre.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Pour situer le texte :

    Les turbulences continuent, nous voici ramenés presque au tout début de l’oeuvre de Matthieu (mais pas tout-à-fait au début quand même) : le passage qui nous est délivré aujourd’hui se trouve dans ce qu’on a coutume de désigner par « évangiles de l’enfance », chez Matthieu comme chez Luc –même s’ils ne racontent pas les mêmes choses.

     Chez Matthieu, cette partie préliminaire de son oeuvre se présente comme un diptyque : le premier volet conduit à la naissance de Jésus, le deuxième volet à son établissement à Nazareth (pour Matthieu, Joseph habite Bethléem, c’est pourquoi Jésus y naît. Ce sont des événements douloureux qui entraînent un déménagement à Nazareth). Ce premier volet est lui-même construit en deux temps : le premier est une longue et solennelle généalogie descendante, le deuxième est un récit d’annonciation qui se conclut par la naissance de Jésus. C’est ce deuxième temps qui nous est donné, sauf que nous n’avons pas la fin : on n’a pas voulu « anticiper » la naissance,… au prix d’un texte sans sa conclusion.

Mon modeste commentaire :

     « Or de Jésus messie, la genèse fut celle-ci. » La formulation « de untel, la genèse fut celle-ci« , Matthieu la reprend précisément du Livre de la Genèse, où elle apparaît plusieurs fois et en rythme même la structure. Il y a ici un nouvel âge du monde, une nouvelle étape décisive dans l’histoire du salut. Le mot que j’ai traduit par « genèse », [guénéssis], signifie en grec d’abord la force productrice, l’origine, la source de vie, et par suite la génération, la naissance, l’origine et même le devenir. Le mot peut désigner aussi l’ensemble des êtres créés, l’espèce ou l’âge (au sens où l’on dit « l’âge du bronze »). On voit que son emploi est lourd de sens : Matthieu ne veut pas seulement nous dire une belle histoire, il veut nous montrer la source d’une vie nouvelle, ou renouvelée, le jaillissement de cette vie et sa force.

     Son expression fait écho aux premiers mots de son évangile : « Livre des origines [guénésséoos] de Jésus messie fils de David fils d’Abraham. » Il répète le rapprochement Jésus et messie, que nous traduisons habituellement Jésus christ : j’y reviens à l’instant. Mais la première fois, il a ajouté fils de David, fils d’Abraham« , deux grands personnages-étapes, et il a retracé immédiatement les générations depuis Abraham, destinataire des premières promesses, en passant par David, destinataire de la promesse messianique, jusqu’à Joseph. Son ample énumération fait parcourir, par la simple évocation des noms, un nombre impressionnant d’épisodes bibliques, et montre à travers quelles vicissitudes l’accomplissement des promesses se réalise. Maintenant, dans ce deuxième volet que nous avons aujourd’hui, il revient sur la dernière étape, sur la dernière « génération« , celle qui va de Joseph à Jésus.

     Ce Jésus est bien désigné dès le début comme Jésus messie. Le « messie » hébreu est l’exacte traduction du [khristos] grec : « celui-qui est oint ». L’onction dont il s’agit est l’onction royale reçue par David : elle a fait de celui-ci, dans la représentation religieuse que les générations successives ont construite, le roi idéal selon le cœur du dieu d’Israël et la figure d’un de ses descendants, nouveau David, qui construira une « maison », une dynastie, éternelle et établira le peuple d’Israël dans l’observance parfaite de l’Alliance divine, parce qu’il en sera lui-même le parfait accomplissement. Désigner Jésus comme messie d’emblée, c’est affirmer sa foi qu’il est bien le descendant promis. Cela veut donc dire d’une part qu’il a bien accompli l’œuvre attendue, l’accomplissement historique de l’alliance, mais cela veut aussi dire d’autre part qu’il est bien le descendant de David, de souche royale. On comprend dès lors l’attachement de Matthieu à la figure de Joseph, car c’est par son père que Jésus peut descendre de David -et la généalogie précédente a montré la filiation jusqu’à Joseph. J’ajoute qu’avoir fait remonter cette généalogie jusqu’à Abraham fait du même Jésus l’accomplissement d’une promesse à portée plus universelle encore, parce qu’elle le situe dans la même relation qu’Abraham par rapport à tous les peuples et au cosmos tout entier. Mais voyons donc cette fameuse et cruciale dernière étape.

     « De sa mère Marie demandée en mariage par Joseph, il se trouva qu’avant leur venue ensemble elle eut en son sein, d’esprit saint. » Matthieu nous expose en une phrase un peu compliquée –il est plus embarrassé en son style que Luc, écrivain plus expert !– la situation. Le mariage juif, comme je l’ai déjà exposé ailleurs, comporte deux étapes. La première est un contrat : une femme est accordée par son père en mariage à un homme. La deuxième est la vie commune : l’homme vient prendre son épouse et l’emmène sous son toit. Le mariage est réalisé et légal dès la première étape, il fait d’ailleurs l’objet déjà d’une petite fête. Mais c’est la deuxième étape qui fait l’objet de la plus grande fête, avec cette fameuse arrivée de nuit à un moment non fixé pour prendre chez son père l’épouse : ce que plusieurs paraboles évoquent. Pour Marie et Joseph, le mariage est conclu, mais la vie commune non encore inaugurée. Néanmoins, Matthieu nous dit que dès avant cette deuxième étape, « leur venue ensemble« , Marie a « en son sein, d’esprit saint« . Elle porte déjà un enfant, et la préposition [ék], que nous traduisons « de« , suivie du génitif, désigne son origine : la naissance, le lieu d’origine, ou encore la cause, l’auteur, voire l’instrument ou la matière dont une chose est faite.

     Cet « esprit saint » est déjà bien présent dans les Ecritures : il s’agit d’abord du vent, d’un vent violent et puissant comme celui qui recouvre le chaos originel des eaux –la puissance des éléments a toujours frappé les hommes, et les Anciens y ont souvent vu spontanément des manifestations divines– ; il désigne aussi une brise plus légère, comme celle au souffle de laquelle Elie sort de sa grotte et dans la douceur de laquelle il reconnaît le passage de son dieu, lui pourtant si porté à la violence dans les actions et les paroles : mais ce dieu est l’Autre, celui qui n’est pas semblable à soi. Ce souffle séparé, cette [ruah] (en hébreu) ou ce [pnéouma] (en grec), se montre aussi une puissance qui demeure et conduit, comme lors de l’onction du jeune berger David : dès ce moment, dit le texte, et dans la suite, « l’esprit du seigneur s’empara de David » (1S.16,13). Etre conduit par l’esprit est une dimension essentielle du « messie« . L’esprit est aussi une sorte de souffle intérieur qui anime les prophète, et dont ceux-ci annoncent qu’il devrait animer le peuple tout entier, qu’il le fera un jour. Ainsi donc, cet enfant dont Marie est déjà enceinte vient de ce souffle intérieur et incoercible, et lui est apparenté. La question qui se pose à Joseph est celle de la conduite à tenir en pareil cas : lui ne sait pas l’origine de l’enfant ; celle qui se pose à Matthieu, qui nous rapporte la chose, est bien de l’authenticité davidique, donc messianique, de cet enfant : s’il est fils de Joseph (même par adoption, cela n’a pas d’importance), il est fils de David et authentiquement messie, s’il n’est pas fils de Joseph, ce ne peut être le cas…

     Quelle va donc être la conduite de Joseph ? « Or Joseph son mari, qui est juste et qui ne veut pas l’exposer, décide de la libérer insensiblement. » Nous voilà centrés sur le mari. De lui, on nous dit deux choses, qu’il est juste et qu’il ne veut pas l’exposer. Juste, c’est bien sûr une catégorie religieuse selon la Loi juive : Joseph est observant, il agit selon la Loi, en référence à elle. Or la Loi dit comment procéder si l’on veut dénoncer son mariage, voire si l’on veut dénoncer sa femme (ou n’importe qui). Elle dit aussi comment punir l’adultère ou les autres manquements. Mais elle ne dit pas qu’il faille dénoncer qui que ce soit, elle ne dit pas la conduite à tenir en cas de conception d’origine inconnue : la liberté de Joseph est entière. Mais je ne peux m’empêcher de comprendre aussi que, s’il est juste, il l’est d’abord vis-à-vis de celle qu’il aime : il la connaît, il la sait insoupçonnable, et ne veut pas se mettre à la soupçonner. Elle ne lui dit manifestement rien, mais précisément : elle a confiance qu’il saura comprendre et agir en homme qui est juste avec elle. Lui, en tous cas, « ne veut pas l’exposer« , qu’on la montre du doigt. Il se passe quelque chose à quoi il ne comprend rien, mais quand à ce qu’il sait et connaît de son épouse, elle ne mérite pas de subir la vindicte, les foudres de la Loi, pas même le poids de regards malveillants ou soupçonneux.

    Mais comment faire ? Sa décision est étonnante, il décide de « la libérer insensiblement » ou « en cachette« , c’est-à-dire à l’insu de tous, et éventuellement dans une progressivité qui protège son épouse. On traduit souvent dans ce texte [apoluoo] par renvoyer ou répudier, mais ce verbe signifie bien d’abord délier, libérer, absoudre, le sens de congédier ou répudier étant possible bien sûr. Le contexte, on l’a compris, n’est pas seulement celui d’un mari et de sa femme, mais d’un cas de conscience pour Joseph : comment ne pas s’imposer à son épouse, si quelqu’autre destinée incompréhensible s’offre à elle ? Le choix du secret, de l’insensible, est comme la couronne de cette décision en tous points étonnante : si la décision n’est pas publique, il reste officiellement lié et marié à Marie. Il sera pour toujours l’engagé qui ne vient pas encore prendre son épouse sous son toit. Ainsi la protège-t-il de toute accusation, mais ainsi aussi choisit-il, à l’intérieur même de ce cadre légal, qui protège celle qu’il aime, de se mettre en retrait et de la laisser vivre son mystère. Il ne se dégage pas, il se compromet avec elle aux yeux de tous, mais dans l’intimité lui laisse tout l’espace. Il se fait nuit pour que brille sa lumière. C’est d’un amour magnifique et rare, puissant et délicat.

     « Comme il a formé ce plan, voici : l’ange du seigneur, en rêve, lui apparaît qui dit :… » C’est à ce moment, et à ce moment seulement, qu’a lieu l’annonciation. Un messager ([anguélos]) se manifeste à lui, mais…. en rêve. C’est une constante, pour Joseph : jamais d’évidence, toujours le rêve, Matthieu le mentionnera systématiquement. Est-ce parce qu’il est désormais l’homme de la nuit ? Est-ce pour souligner l’attention intérieure de cette homme exceptionnel, sa docilité au moindre souffle dans son esprit ? Est-ce pour nous faire ressentir que pour Joseph, toutes ces décisions sont prises justement dans l’inévidence, qu’il ose se déterminer à partir de la pourtant faible lumière qui est la sienne ? Il me semble que pour quelqu’un qui voudrait se déterminer sur des « signes », qui chercherait sa conduite hors de soi-même, le rêve est la pire des choses : à peine réveillé, on se demande si l’on a bien compris, tout paraît flou, on peut facilement confondre son rêve avec son exact contraire. Mais pour quelqu’un qui voudrait se déterminer sur son amour, le rêve suffit : à peine l’inspiration donnée, l’amour s’attache à ce qui est pour lui le meilleur, et qu’importe l’origine, tout repose dans la détermination sans faille et le propos d’aimer au mieux et du plus grand amour.

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Le visage serein et pacifié, tourné vers la faible lumière, Joseph repose, les reins ceints comme pour un voyage, le livre ouvert pour un accomplissement. L’énigmatique messager se situe dans la lumière mais produit un contre-jour en surgissant de la nuit : il prolonge par son bras, jusqu’à Joseph, comme un rayon de nuit et de mystère : celui dont il sera participant en se faisant nuit.

     Quel est le message de l’envoyé ? « Joseph fils de David, n’aies pas peur de prendre à tes côtés Marie ton épouse : ce qui en effet est engendré en elle est d’esprit saint. Elle enfantera un fils, et tu l’appelleras de son nom : Jésus ; lui sauvera en effet son peuple des péchés d’eux. » Ni peur ni crainte : la peur l’aurait fait fuir, elle n’a pas de place ici. Et l’amour bannit la peur, ce sont deux raisons d’agir antinomiques. Mais la crainte, oui, il y en a : c’est un tremblement d’amour qui fait toujours se demander si l’on n’a pas aimé assez, ou mal. Le messager du « seigneur » l’invite à s’engager plus avant, à franchir, au contraire de son propos et de son plan, la deuxième étape du mariage, de prendre son épouse chez lui, à ses côtés. Et il reçoit la confirmation de ce qu’il avait pensé, son épouse porte en elle un enfant de la conception duquel dieu est l’acteur . Il a surgi en Marie sous l’effet du souffle intérieur venant de la divinité. Et la mission de Joseph, c’est de lui donner son nom, comme fait un père. Il est appelé à tenir le rôle du père. Dire le nom, c’est dire le mystère profond de l’être nommé : la racine hébraïque de la « parole« , [dabar], est exactement la même que celle de la partie la plus sacrée et la plus secrète du temple, le « Saint des Saints« , [débîr] : le radical [dbr]. C’est que la parole rejoint le mystère secret de l’être désigné. Ainsi, le nom de « Jésus » dit exactement son mystère, [Yo shua], « dieu sauve« . Mais nommer, donner son nom à un être, c’est aussi l’accueillir dans son monde : c’est ce que fait Adam au fur et à mesure que le dieu fait apparaître des êtres pour lui, des animaux d’abord, une femme enfin. Et parce que Joseph va donner son nom à cet enfant, cet enfant sera sien ; et parce qu’il sera sien, il sera de la naissance et de la lignée de David ; et parce qu’il sera de David, il sera le messie attendu.

     C’est un peu ce que Matthieu nous dit à sa manière, en relevant un passage d’Isaïe dont il voit ici l’accomplissement. Je ne commente pas ce passage (peut-être une autre année ?), mais il nous suffit pour l’instant de voir ici l’accomplissement d’une promesse considérée comme messianique : Isaïe annonçait au roi d’alors une naissance comme signe de la fidélité divine et gage de l’emporter sur l’ennemi pourtant bien supérieur. « S’éveillant du sommeil, Joseph fait comme lui a prescrit le messager du seigneur et prend auprès de lui sa femme, [et il ne la connaît pas jusqu’à ce qu’elle enfante un fils : et il l’appelle de son nom, Jésus.] » Joseph obéit : il fait point par point ce qu’il a entendu, rien de plus, rien de moins. C’est une décision de sa part : revenu du sommeil, l’inévidence de la source demeure, mais l’évidence du choix s’impose, et cela suffit. J’ai ajouté le dernier verset pour avoir la fin du texte : c’est d’ailleurs par ces seuls mots que Matthieu raconte la naissance de Jésus ! Mais on voit que Joseph accepte pleinement et son rôle d’époux, et son rôle de père : il sera l’époux de Marie, il sera le père de Jésus, celui qui lui donnera son nom et qui lui donnera une ascendance. Mais il respectera l’origine de son enfant, et c’est ce que signifie avant tout la clause « et il ne la connaît pas jusqu’à ce que… » : la grandeur avec laquelle il s’acquitte de son rôle de père est une magnifique combinaison de présence et de retrait. Grâce à lui, grâce à son magnifique art d’aimer, Jésus sera fils de David par le plus grand amour. La force de vie qui est en Jésus et qui relève de l’esprit saint sera manifestée à la fois par sa présence et par son retrait. Et Joseph sera le père incomparable qu’aura Jésus, celui qui va marquer son psychisme et sa vie pour annoncer au monde l’évangile du Père.

Joyeux Noël, chers lecteurs, compagnons fidèles de cette aventure de la parole.

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