Parole de berger ! (dimanche 1er janvier)

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF

Ah, il s’en passe de belles, dans les champs ! Faut pas venir me dire que c’est toujours la même chose et que c’est monotone ! Parce que le coup du gamin, là, franchement…

On était vers Jabal Harasa, avec nos troupeaux, Shlomo, Yitzak et moi, on venait de Buwaidi’a et on montait lentement vers Har’Homa, un circuit qu’on connaît bien tous les trois, qu’on fait souvent. Quand je dis « nos troupeaux », c’est une manière de parler, vous imaginez : on n’a pas une bête à nous, tous les trois, on n’a pas les moyens ! Non, les bêtes, on nous les confie, voilà, parce qu’on sait s’en occuper, et parce qu’on vit dans les campagnes à l’écart, de jour comme de nuit, alors on dérange personne. Ça coûte pas cher au propriétaire, vous voyez bien, il a pas besoin d’avoir de bergerie puisque les bêtes rentrent pas le soir ! On nous considère pas beaucoup, faut dire, vu qu’on n’est jamais en ville, mais bon : on connaît le métier et ça suffit pour qu’on nous confie des bêtes. Moi, j’ai toujours fait ça, depuis tout petit. Mes parents m’ont appelé Dawid pour ça, faut croire qu’ils avaient déjà leur intention ! Ils se sont dit : « tiens, il gardera les troupeaux autour de Bethléem comme le grand roi David avant qu’il devienne roi », et ils ont trouvé ça marrant de m’appeler comme lui. Alors moi, c’est mon quotidien, sauf que j’suis pas devenu roi, vous voyez…

Bon, mais je vous raconte : on était tous les trois vers Jabal Harasa, les bêtes étaient tranquilles, elles broutaient ce qu’il y avait à prendre et on apercevait devant nous la colline de Har’Homa. J’aime bien quand on passe par là, il y a une belle vue sur les alentours et sur Jérusalem. On discutait pas, on gardait l’oeil sur les troupeaux, quoi. Pi tout d’un coup, y’a un gars : on l’a pas vu venir, ni Shlomo, ni Yitzak, ni moi ! Pourtant j’peux vous dire qu’c’est à découvert par là et qu’on avait l’oeil. Et puis j’sais pas, il était pas facile à regarder, on aurait dit qu’il avait le soleil derrière lui, sur le moment ça m’a juste gêné, j’arrivai pas à m’habituer les yeux : c’est après que je me suis rendu compte que le soleil était derrière nous en fait.

Il avait pas l’air commode, pour autant que j’ai pu voir, le genre costaud qui s’en laisse pas compter. Nous, on n’est pas des mauviettes, vous voyez bien, mais on n’en menait pas large quand même. Et là, il nous dit de pas avoir peur, qu’il venait nous annoncer une grande joie, qu’il y avait eu une naissance à Bethléem. Déjà c’est pas souvent qu’on vient nous annoncer des naissances, à nous, même jamais : ça soucierait qui ? En plus, il utilisait des mots qu’on n’a pas l’habitude d’entendre, ça faisait ronflant, genre : « ce sera une joie pour tout le peuple », « c’est un sauveur », « c’est le… » messie, qu’il a dit ? ou seigneur ? ou les deux, je sais plus. Bref, j’aurai pu croire qu’il était un peu allumé, le gars, des mots comme ça c’est pas pour nous, c’est pas le genre ! Et puis on aurait dit qu’il s’était trompé d’endroit, qu’il avait loupé le balcon du palais pour faire ses annonces. Mais c’était pas le genre avec qui on discute, vous voyez ? On n’osait même pas se regarder, on n’osait pas penser.

Et puis il nous a dit un truc dont je me rappelle très bien, là, il nous a dit : « Vous trouverez un nourrisson emmailloté, posé dans une mangeoire« . Ça je me rappelle bien, ça m’a frappé : faut dire que nos bêtes, elles mangent jamais dans une mangeoire, pas avec nous en tous cas ! Mais un bébé là-dedans, ça…! Mais on n’a pas eu le temps de se rassurer ou de poser des questions : tout d’un coup, le gars, il était plus tout seul, y en avait des centaines, tous aussi costauds, venus on sait pas d’où, on aurait dit qu’ils étaient sortis de terre ! Mes jambes se sont mises à trembler, heureusement j’avais mon bâton qu’est solide, c’était pas le moment de flancher. Surtout qu’ils se sont mis à parler tous d’une seule voix, une voix forte, ça faisait un vrai tremblement de terre, on aurait dit une armée qui a répété un truc, oh la peur !!! C’était comme le tonnerre qui roule par une nuit d’orage dans la montagne, non c’était pire, on avait l’impression qu’ils allaient nous piétiner en clamant leur truc. Ils disaient « Gloire dans les hauteurs au dieu, et sur la terre paix parmi les homme ses bien-aimés. » Ça montait, ça enflait, c’était assourdissant, et tous ensemble : ça faisait une puissance terrifiante ! Et puis ils se sont éloignés, eux aussi en montant vers Har’Homa, et puis ils se sont comme évanouis vers le ciel, leur grondement les a suivi et il n’est plus resté que le silence…

Oh mon Dieu ! Qu’il faisait du bien ce silence ! J’avais l’impression que mes tripes reprenaient leur place et que mon cœur quittait enfin mes oreilles. On s’est assis tous les trois, on n’arrivait pas à dire quoi que ce soit, on n’osait à peine se regarder. Yitzak a bondi d’un coup : « Les bêtes ! » qu’il a dit, et on a sauté sur nos pieds : mais non, elles broutaient tranquillement, genre « il ne s’est rien passé ». On se sentait encore plus bizarres. On s’est rassis. Shlomo a dit : « Vous croyez que c’était le bon Dieu !? ». Moi, je pensais: « J’aime mieux quand il reste chez lui », mais j’ai fait : « p’têt que t’a raison… ». Yitzak a fait : « Pour sûr qu’il a dû se passer un truc, à Bethléem. » « T’as sûrement raison », que j’y fais. « Faudrait p’têt aller voir ? » qu’y dit, Shlomo. « T’es fou ! », qu’j’y dis, « avec tous ces costauds qui courent la campagne ! » « Y sont r’partis vers Jérusalem », qu’y fait, Yitzak, « par là, y’en a pu. Non, faut y aller ! » Pi les bêtes, qu’est-ce que vous en faites ? » que j’dis. « On les emmène ! » qu’y disent ensemble. « Ça va prendre un bout », que j’pense, mais bon y-z-avaient raison, fallait aller voir, pi quand on aurait vu, on verrait bien…

On rassemble les bêtes, avec les chiens ça c’est plutôt bien passé et ça a pas été si long finalement. On les pousse doucement, elles prennent le rythme, c’est parti mon gars ! Et voilà qu’avant d’arriver à la ville, on tombe sur un abri, mon vieux c’était tout comme j’avais retenu. Y avait un monsieur, Yousef qu’y s’appelait, et sa femme Maryam, et elle venait d’accoucher, enfin : peut-être deux trois heures avant ? Le temps qu’on arrive, en gros ça devait pas être loin de notre invasion par toute l’armée des costauds, là. Et le petit était tout emmailloté, avec les moyens du bord manifestement, mais c’était bien fait quand même ! Il était chou, ce marmot ! Combien de temps que j’en avais pas vu, petits comme ça ! Ah, ça vous entre dans le cœur comme un grand frisson, ça vous courre sur l’échine, ça vous rend tout flageolant… pas tellement différent de l’armée des costauds, finalement, quand j’y pense ! Et il était dans la mangeoire, tout comme ils avaient dit.

La maman, on a dû lui faire un peu peur au début, faut dire que ça fait du bruit toutes ces bêtes, et puis nous on vit toujours à l’écart avec elles, alors forcément… C’est là que j’me suis dit que c’était pas toujours super de faire peur. Le papa est venu un peu au-devant, il nous a demandé ce qu’on voulait, nous on a juste dit qu’on venait voir le p’tit. Ça les a étonné, mais rassuré aussi, et ils avaient l’air heureux. Faut dire, bon : un bébé… ça doit donner du bonheur. « C’est tout comme y z-ont dit », qu’il a fait Shlomo. « Qui ça ? », a demandé le papa, Yousef. Alors, on leur a raconté tout : comment on avait su, le bruit, le gars, l’éblouissement, le message bizarre, et puis tous les costauds et leur voix de tonnerre et le silence après… Ça les a drôlement étonné : tu parles ! Moi, ça m’étonne encore.

La maman, Maryam, elle disait rien, mais on voyait qu’elle en perdait pas une miette. Elle regardait son petit qui dormait, elle l’avait repris dans se bras (j’aurais fait pareil, avec tous ces gens et toutes ces bêtes qu’on était !). Elle avait l’air étonnée et pas étonnée, on aurait dit qu’elle lui parlait, ou qu’elle se parlait, une sorte de regard plein de choses comme si elle comprenait, mais des yeux tout grands comme si elle était vraiment surprise. J’ai toujours ce regard dans le cœur, je peux pas l’oublier.

Bon, pi on est retourné dans la campagne avec nos bêtes, on est repartis vers Har’Homa comme prévu, mais pas trop vite, histoire que les bêtes mangent, pi pour être sûrs que les costauds se soyent bien éloignés. Mais ce qui était nouveau, c’est qu’on se parlait, avec Yitzak et Shlomo. Bon, pas qu’on jactait, on n’est pas comme ça. Mais on avait envie de se redire ce qu’on avait vu, ce qu’on avait entendu, une envie à tous les trois de rien oublier, de bien se mettre tout ça dans la mémoire. Et puis une joie, vous pouvez pas savoir, une joie qui vient d’ailleurs : je sais pas si c’est parce que ça faisait des années que j’avais pas vu un tout petit bébé, ou bien si c’est parce que c’est celui-là, je sais pas dire. Mais j’étais tout transporté et, moi qui vous parle, eh ben ça me porte encore et rien qu’à vous le dire, j’ai une envie de danser. C’est ridicule, hein ? Mais voilà, c’est comme ça.

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