Tous les chemins mènent à Bethléem (dimanche 8 janvier)

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Revoilà nos mages ! Dans les précédents commentaires de ce passage de l’évangile de Matthieu, toujours le même chaque année, j’ai essayé d’adopter le point de vue des mages, Une longue quête, de Joseph, Interview exclusive, puis d’Hérode, Fixe ton étoile ; je me suis ensuite concentré sur l’étoile, L’étoile de la rencontre, et l’an passé sur l’enfant, L’enfant espérance. Je voudrais cette fois-ci, comme j’ai commencé de le faire durant les dimanches qui ont précédé Noël, m’intéresser à l’Ecriture.

Nos mages, en effet, viennent d’Orient, littéralement de là-où-le-soleil-se lève, ils ne connaissent pas les Ecritures des Juifs. Leurs études, leur pratique, c’est de chercher en observant les étoiles, et ils ont vu justement un astre se lever, qu’ils ont interprété comme l’astre du « roi des Juifs tout juste né« . Ils se sont mis en route. Et comme ils ont vu dans l’astre celui d’un roi, ils se sont rendus dans sa capitale, à Jérusalem. En fait, ils ont quitté l’étoile du regard pour suivre leur présomption : un roi doit être dans la capitale. Et quand ils demandent au palais où se trouve ce roi, c’est une commotion générale !

Ce ne sont donc pas les mages qui ont recours à l’Ecriture, ce sont Hérode et les siens. Hérode qui a fait massacrer tous ceux de sa famille qui pouvaient menacer son pouvoir ; Hérode qui a fait massacrer aussi tous les prêtres légitimes de Jérusalem pour les remplacer par d’autres ramenés d’Egypte ou de Babylone, afin d’être sûr de bien contrôler leur pouvoir. Cet Hérode convoque « tous les grands-prêtres et les scribes du peuple« , c’est-à-dire tout ce qui constitue l’autorité religieuse d’alors, et leur demande « où doit naître le christ« . La question des mages « où est le roi des Juifs tout juste né ? » devient dans la bouche d’Hérode « où doit naître le christ ? »

La « traduction » de la question est fort intéressante ! Les mages ne savent pas dans quoi ils mettent les pieds, ils pensent peut-être qu’ils vont au palais du roi légitime, lequel a dû voir naître à sa grande joie un descendant assurant la pérennité de sa dynastie. A la question qu’il posent, ils attendent sans doute une réponse comme : « venez, il est avec la reine dans ses appartements », ou « il est en nourrice pour l’instant, mon chambellan va vous conduire ». Mais rien de tout cela, une immense émotion au contraire : ils ont appris quelque chose à ceux qu’ils interrogeaient. La question d’Hérode est un aveu autant qu’une confession : un aveu, parce qu’il reconnaît n’être pas lui-même le « christ », c’est-à-dire le légitime et attendu descendant de David. On sait pourtant qu’il a suscité un parti prétendant qu’il l’était, mais ce parti a suscité peu d’adhésion… Donc il avoue, et dans le même temps il confesse, qu’un roi est attendu, un roi porteur de l’onction davidique, un roi héritier des promesses antiques portées par la foi d’Israël. Et c’est dans les Ecritures, fondatrices de cette foi, que ceux convoqués par Hérode vont chercher la réponse à sa question.

Notons tout de même, au passage, que les motivations qui poussent à ouvrir les Ecritures ne sont pas des meilleures : Hérode veut identifier et éliminer un rival, les Ecritures tiennent plus, pour lui, du « livre codé » qui contient des renseignements mystérieux dont il faut néanmoins tenir compte pour arriver à ses fins, elles ne guident pas sa vie, mais elles conditionnent son action. Quant à l’entourage, « les grands-prêtres et les scribes du peuple« , ils plongent dans les Ecritures pour donner une réponse au roi, en montrant au passage leur science, donc leur légitimité : dans le fond, ils partagent la motivation d’Hérode tout en étant dépendants de son terrible pouvoir.

Leur réponse est fondée sur un passage du prophète Michée, « cité librement » comme il est souvent souligné. C’est Matthieu qui, fidèle à son habitude, reprend un passage de manière à le faire concorder avec son propos. Mais voyons le passage tel qu’en lui-même : « Attroupe-toi donc maintenant, bande de pillards ! Qu’ils fassent des travaux de siège contre nous ! Qu’ils frappent de la verge les joues du Juge d’Israël ! Or, c’est de toi Bethléem-Efrata, si peu importante parmi les groupes de Juda, c’est de toi que je veux que sorte celui qui est destiné à dominer sur Israël et dont l’origine remonte aux temps lointains, aux jours antiques. C’est pourquoi il les abandonnera [à eux-mêmes] jusqu’au jour où enfantera celle qui doit enfanter, et où le reste de ses frères viendra retrouver les enfants d’Israël. Lui se lèvera et conduira [son troupeau], grâce à la puissance du Seigneur et du nom glorieux de l’Eternel, son Dieu ; ils demeureront en paix, car dès lors sa grandeur éclatera jusqu’aux confins de la terre. » (Mi.4,14 – 5,3)

Le contexte de la prophétie est celui d’une défaite prévisible du royaume d’Israël, le royaume du Nord, face aux armées assyriennes (« ils« ). La montée de celles-ci est vue comme un châtiment, une punition infligée au peuple infidèle (« bande de pillards« ), qui sera réduit à rien (« qu’ils frappent… »). Mais de ce rien va surgir quelque chose : le prophète annonce que du lieu le plus faible, dans la part de peuple restant la plus faible, naîtra le descendant attendu de David : raison pour laquelle est nommée Béthléem (ville d’origine de David), et raison pour laquelle aussi son origine « remonte aux temps lointains et aux jours antiques » (il s’agit d’un passé maintenant pluri-centenaire). Mais Bethléem est aussi le lieu du tombeau de Rachel, deuxième femme de Jacob et mère notamment de Benjamin, le « petit dernier », né précisément à Bethléem : la mention du « reste de ses frères » peut aussi être une allusion à ce personnage.

Chose tout-à-fait étonnante, c’est en raison même de l’assurance du prophète quant au salut attendu (nommément : la naissance d’un descendant de la lignée de David) qu’il annonce que le peuple va être abandonné à son sort ! (« C’est pourquoi il les abandonnera à eux-mêmes…« ) Autrement dit, le dieu est assez puissant et assez fidèle pour faire renaître de rien (ou presque rien) son peuple. C’est comme le dira Bossuet : « Quand Dieu veut faire voir qu’une œuvre est tout de sa main, il fait perdre tout jusqu’à l’espérance, et puis il agit. » Ainsi donc, cet oracle du prophète Michée vise, dans le contexte d’une attaque assyrienne massive, premièrement à annoncer la défaite totale d’Israël, deuxièmement à en dénoncer la cause comme étant l’infidélité du peuple, et troisièmement à dire encore que le dieu qui permet cela le fait parce qu’il fera surgir du peu qui restera le descendant de David, qui sera le leader d’un peuple renouvelé et fidèle, invincible cette fois et témoin de la grandeur de son dieu devant la terre entière.

L’usage que fait Matthieu de cet oracle, une fois de plus, est assez opportuniste : il le met dans la bouche de l’entourage d’Hérode pour répondre à la question « où le messie doit-il naître ? », là où nous avons vu que la mention de Bethléem n’avait de sens dans l’oracle que pour appeler les noms de David, et peut-être de Benjamin. Ce changement de visée du texte se fait même au prix d’un contre-sens : Bethléem était ce qu’il y a de plus petit, de plus insignifiant, ce qui reste après la destruction par l’Assyrie -car qui s’intéresserait à un petit village dix kilomètres au sud de la capitale ?-, et voilà qu’il est maintenant affirmé au contraire qu’elle n’est pas le plus insignifiant ! Quant à toute la dimension de la défaite totale devant l’adversaire, elle est totalement effacée…

Pourquoi Matthieu en vient-il au contresens ? Est-ce une intention polémique ? Est-ce pour suggérer que ceux qui sont normalement les gardiens des Ecritures en ont un usage et une lecture biaisés ? Ce n’est pas impossible. Pour ceux qui connaissent leur bible, et qui ne sont pas abusés par la citation plutôt arrangée de Matthieu, cela peut suggérer aussi que la « bande de pillards » est constituée par Hérode et son entourage. Autrement dit, que la naissance de l’authentique descendant de David, Jésus, coïncide avec la fin de toutes ces autorités classées infidèles. En tous cas, Hérode envoie les mages à Bethléem.

Ces derniers quittent le roi, mais on ne dit à aucun moment qu’ils lui obéissent. Plutôt troublés, sans doute, par l’atmosphère qu’ils ont rencontrée (n’oublions pas que, de par leurs fonctions, ils sont des habitués des cours royales), ils reviennent plutôt à ce qui les a guidé auparavant : et ils retrouvent l’astre ! Guidés plutôt par leurs idées toutes faites que par l’astre, ils s’étaient rendus à Jérusalem. Voilà maintenant qu’en revenant à cet astre, en le scrutant à nouveau et mieux, ils s’aperçoivent que l’astre leur indique aussi un lieu, ils s’aperçoivent qu’ils trouvent là la réponse à leur questionnement. Et pleins de joie, ils suivent à nouveau l’étoile.

Elle les conduit à Bethléem, mieux : elle les conduit à « l’enfant et sa mère« , ils n’ont plus besoin d’interroger qui que ce soit. Ce n’est pas l’Ecriture qui leur indique le lieu, mais bien l’observation de l’étoile : ils n’avaient pas perçu d’abord qu’elle donnait aussi le lieu. Mais les deux concordent et disent la même chose : l’Ecriture pour les Juifs, l’étoile pour les non-Juifs. Il y a là une audace très étonnante de Matthieu, si l’on suit le texte de près : il nous dit que les Ecritures conduisent à Jésus -même mal lues, même mal comprises- ; mais il nous dit aussi que ceux qui le cherchent sans elles, vont trouver le même Jésus. Il nous dit avec beaucoup d’optimisme que tous les hommes, s’ils suivent le chemin de leur recherche, s’ils approfondissent leur quête sans se laisser prendre par leurs préjugés (et nous en avons tous !), que ce soit par la science, que ce soit par l’étude, que ce soit par la contemplation de la nature, que sais-je ?,… vont aboutir et trouver Jésus. N’est-ce pas là un merveilleux message, le plus universel que l’on puisse imaginer ? La fête de l’Epiphanie nous invite à célébrer celui qui se laisse trouver de tant de manières, et aussi à nous ouvrir à tous les chemins des femmes et des hommes qui cherchent, avec respect et admiration, et à en accueillir la valeur et le résultat.

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