L’enfant-espérance (dimanche 2 janvier).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Nous retrouvons nos mages, comme d’habitude en début d’année. J’ai cherché les années précédentes à adopter le point de vue de ceux-ci, dans Une longue quête, puis le point de vue de Joseph, dans Interview exclusive ; j’ai pris aussi le point de vue d’Hérode, dans Fixe ton étoile, en cherchant comment échapper aux jeux de pouvoir, et puis, en me concentrant sur l’étoile dans L’étoile de la rencontre, j’ai essayé de pointer comment une recherche de Jésus peut aboutir pour chacun, dès lors qu’elle est menée avec persévérance.

Je voudrais m’intéresser cette année… à l’enfant ! car c’est tout de même un sujet d’étonnement que son peu de présence dans ce « conte ». Prenons d’abord un peu de recul : le chapitre deux de l’évangile de Matthieu, tout entier situé après la naissance de Jésus, vise avant tout à montrer comment, de Bethléem, la famille passe à Nazareth, et donc comment « Jésus le Nazaréen » peut être dit « né à Bethléem ». Et Matthieu construit son histoire avec un passage par l’Egypte -ainsi fait-il vivre à son Jésus un épisode capital de l’histoire du peuple d’Israël- et au milieu de la violence exercée par Hérode depuis Jérusalem -ainsi inscrit-il déjà la vie de Jésus dans la poursuite par les pouvoirs en place et avec l’ombre de la mort à laquelle il échappe finalement, comme le raconte tout son évangile-.

Les mages sont ainsi le signe avant-coureur de la portée universelle du message de Jésus, ouverture qui, du vivant déjà de Matthieu, est celle qui pose problème à ceux du peuple Juif qui ne reconnaissent pas en Jésus un messager de leur dieu. Mais j’invite chacun à relire tranquillement ce chapitre, en se le représentant comme une miniature, et en faisant mémoire en même temps de l’ensemble de l’évangile de Matthieu, représenté comme une grande fresque : et j’invite à comparer dans sa tête et son cœur la miniature et la fresque.

Sandro Botticelli, La Nativité mystique (1501), huile sur toile 108,5 x 75, National Gallery, Londres.

Dans notre texte d’aujourd’hui, il est question de Jésus dès les premiers mots, mais dans une subordonnée circonstancielle : « Comme Jésus était né à Bethléem de Judée aux jours d’Hérode le roi, voici que des mages… » (et la suite de la proposition principale). On comprend que la naissance de Jésus est fort probablement la cause de l’arrivée des mages à Jérusalem. Très discrètement, mais néanmoins dès le début, cet enfant est le véritable moteur de l’action. Il est à peine un personnage : un personnage est, dans un récit, un être qui, par sa parole ou son action, contribue à acheminer le récit vers sa fin. Si l’on s’en tient à cela, l’enfant n’est pas un personnage, pas même secondaire.

Mais il est la fin de l’action elle-même, la fin du récit. Et cela fait réfléchir. Car c’est sans doute ainsi qu’il exerce sa puissance : il attire vers lui, il met en mouvement, il donne envie. Pour les scientifiques que sont les mages, il constitue un objet de recherche et une nouvelle motivation. Et c’est sans doute ainsi qu’il « traduit » dans la chair la toute-puissance du dieu : un dieu qui n’agit pas, cela nous déconcerte. Il ne fait rien, il est toute fragilité, il est menacé : mais il est là, les mages le savent (et maintenant Hérode aussi), et cela change tout. Et toute l’action de chacun se met en branle, et la science comme le pouvoir sont redéfinis.

« Certes, me diras-tu, est fragile le petit enfant, et tel qui plus tard changera le monde eût aisément été soufflé dans ses premiers jours comme une chandelle. […] Viens, disait-on à l’enfant d’Ibrahim. Et il venait vers le vieillard. Et il lui souriait. Et le vieillard en était éclairé. Il tapotait la joue de l’enfant et ne savait trop quoi lui dire, car l’enfant était un miroir qui donnait un peu de vertige. Ou une fenêtre. Car toujours l’enfant t’intimide, comme s’il détenait des connaissances. Et tu ne t’y trompes guère, car son esprit est fort, avant que tu l’aies rabougri. Et de ses trois cailloux il te fait une flotte de guerre. Et certes le vieillard ne reconnaît point dans l’enfant le capitaine d’une flotte de guerre, mais il reconnaît ce pouvoir. […] Ainsi de l’enfant d’Ibrahim dont le sourire passait comme une occasion merveilleuse que tu n’eusses su en quoi, comment saisir. Comme un règne trop court sur des territoires ensoleillés et des richesses que tu n’as même pas eu le temps de recenser. Dont tu ne pourrais rien dire. Alors c’est celui-là qui ouvrait et fermait ses paupières comme des fenêtres sur autre chose. Et, bien que peu bavard, t’enseignait. Car le véritable enseignement n’est point de te parler mais de te conduire.Et toi, vieux bétail, il te conduisait comme un jeune berger dans les invisibles prairies dont tu n’eusses rien su dire sinon que pour une minute tu te sentais comme allaité et rassasié et abreuvé. Or c’est celui-là qui était pour toi signe d’un soleil inconnu, dont tu apprenais qu’il allait mourir. Et toute la ville se changeait en veilleuse et en couveuse. Toutes les vieilles venaient essayer leurs tisanes et leurs chansons. Les hommes se tenaient devant la porte pour empêcher qu’il y eût du bruit dans la rue. Et l’on te l’enveloppait et te le berçait et te l’éventait […] S’il existe un remède au loin, on a dépêché des cavaliers. Et voilà que ta maladie se joue aussi sur le galop de tes cavaliers dans le désert. Et sur les haltes pour les relais. Et les grandes auges où l’on fait boire. Et sur les coups de talon au ventre, car il faut gagner la mort à la course. […] Enfant chétif ? Où vois-tu qu’il le soit ? Chétif comme le général qui mène une armée… » (A. de Saint-Exupéry, Citadelle, CLVIII, © Edition de la Pléiade, 692-3).

Nous passons ces jours en compagnie des enfants. Les petits, insouciants, actifs, merveilleux. Ce sont ceux qui changent tout. On vient à eux comme de vieux mages, avec des étoiles dans les yeux. Eux sont simplement nés il y a quelque deux ou trois ans, peut-être un peu moins ou un peu plus. Mais c’est leur univers qui nous émeut et qui nous meut. Ainsi cet enfant : c’est son univers que nous voulons rejoindre. Et c’est ainsi, toujours en naissance, qu’il choisit de dévoiler à nous pour toujours les secrets de son dieu. On va vers le dieu comme on va vers un enfant. Et attendons de lui… ce qu’on attend d’un enfant !

A la fin de l’épisode, les voilà qui, « entrant dans la maison, virent l’enfant avec Marie sa mère« . C’est la deuxième et dernière mention de l’enfant. Ils le voient. Un enfant de deux ou trois ans qui joue sous le regard de sa mère, avec elle aussi probablement. Il est tout occupé à son univers. Il va, il vient, il suit son idée, ses idées géniales de petit enfant. Il joue avec un rien, il invente un monde, il prend à témoin ceux qui l’entourent. Il relance de sa jeunesse nos vieillards fatigués, avec lui ils oublient toute la fatigue du chemin. Ils lui offrent leurs présents, on sent bien qu’il lui offriraient plus encore s’ils pouvaient. Et nous leur offririons nos vies, si c’était possible. Et nous supporterions tout pour eux, pour qu’ils aillent bien, pour qu’ils soient heureux. Ainsi l’enfant, ainsi le dieu, nous fait-il renaître, en tirant de nous le meilleur et le plus haut, ce que nous ne savions même pas porter en nous. Car en échange, sans même s’en apercevoir mais simplement à cause de ce qu’il est, il nous offre l’espérance, et ça n’a pas de prix.

« La Foi est une épouse fidèle. La Charité est une mère. Une mère ardente pleine de cœur. Ou une soeur aînée qui est comme une mère. L’Espérance est une petite fille de rien du tout. Qui est venue au monde le jour de Noël de l’année dernière. Qui joue encore avec le bonhomme Janvier. Avec ses petits sapins en bois d’Allemagne couverts de givre peint. Et avec son bœuf et son âne en bois d’Allemagne. Peints. Et avec sa crèche pleine de paille que les bêtes ne mangent pas. Puisqu’elles sont en bois. C’est cette petite fille pourtant qui traversera les mondes. Cette petite fille de rien du tout. Elle seule, portant les autres, qui traversera les mondes révolus. Comme l’étoile a conduit les trois rois du fin fond de l’Orient. Vers le berceau de mon fils. Ainsi une flamme tremblante. Elle seule conduira les Vertus et les Mondes. […] C’est elle, cette petite, qui entraîne tout. Car la foi ne voit que ce qui est. Et elle elle voit ce qui sera. La Charité n’aime que ce qui est. Et elle elle aime ce qui sera.  » (C. Péguy, Le Porche du Mystère de la Deuxième Vertu, © Edition de la Pléiade, 536.539).

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