L’étoile de la rencontre : dimanche 3 janvier.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Le texte de ce dimanche revient, le même, tous les ans. Du coup, je l’ai déjà commenté trois fois !!! Si vous voulez, vous pouvez retrouver ces commentaires en cliquant sur les liens suivants : le premier, un commentaire plutôt général, le second une interview de Joseph, le troisième un regard sur les mages. Cette fois-ci, regardons l’étoile.

Il est beaucoup question d’étoile, dans notre texte. Les mages expliquent en effet leur demande par ce fait : « Nous avons vu en effet son étoile à l’Orient« . Ils viennent de l’Orient, et c’est là, où ils vivent et observent le ciel et les étoiles, qu’ils ont vu « son étoile« , celle du « roi des Juifs juste-engendré« . J’ai longtemps cru, inconsciemment, et parce qu’on me racontait les choses comme cela, qu’ils avaient vu l’étoile apparaître, se lever. En astronomie, ce qu’on appelle le lever héliaque d’une étoile est le moment où cette étoile devient visible à l’est, au-dessus de l’horizon terrestre à l’aube, après une période où elle était cachée sous l’horizon, ou bien était située juste au-dessus de l’horizon mais noyée par la luminosité du soleil. Et je pensais que ces mages, habitués des étoiles, avaient été intrigués par une nouvelle étoile, et qu’ils étaient donc venus voir.

Mais ce n’est pas ce que dit le texte. C’est plutôt pour eux une question d’interprétation : ils ont l’habitude non seulement de regarder les étoiles, mais aussi d’y chercher le sens, d’y chercher une parole sur la vie, sur l’avenir, sur les évènements. Le ciel est leur livre, comme pour les Juifs la bible hébraïque est leur livre. Et quand ils ont déchiffré cette étoile, ils sont venus. Mais cette étoile a toujours été là, ils ne l’avaient pas encore étudiée… La merveille n’est pas dans un changement du ciel, mais plutôt dans l’étonnante conjonction par laquelle, alors que l’enfant naît et qu’il est encore petit, les mages s’arrêtent à étudier cette étoile-là. Bien entendu, tout cela est une fiction : Matthieu construit un récit de toutes pièces, cette conjonction merveilleuse n’est donc pas réelle, mais elle est clairement dans son récit, et il a voulu nous la mettre sous les yeux.

Pour moi, cela veut bien dire que l’on peut trouver le Christ par le grand livre de la nature ou du Cosmos. Le livre des Écritures le permet aussi, mais arrêtons-nous un instant devant cette belle affirmation de Matthieu : ce grand livre du Cosmos, la créature prise en son entier, c’est-à-dire telle que sortie de la volonté divine créatrice, ces paysages, ces merveilles pour les yeux, ces énigmes insondables, tout cela est un chemin véritable pour trouver l’Enfant. Peut-être parce que cela nous fait nous-mêmes redevenir enfants ? Peut-être parce que l’immensité insondable devant laquelle nous met ce vaste Cosmos est image de la grandeur paternelle du dieu ? Alors célébrer Noël, c’est aussi s’ouvrir à cette immensité et se mettre dans l’admiration de ce vaste monde.

Mosaïque de l’église Sant’Apollinare nuovo, Ravenne (début du VI° siècle). Trois personnages fabuleux, mais qui avancent les yeux levés sur l’étoile, et les bras chargés : ce qu’ils cherchent est à la fois devant et au-dessus d’eux. Et c’est dans le magnifique spectacle de la nuit étoilée qu’ils ont perçu de quoi se mettre en mouvement.

Celui qui introduit l’idée d’une apparition, c’est Hérode ! « Alors Hérode traîtreusement (ou en cachette) appela les mages et sut exactement auprès d’eux le temps où s’était vue l’étoile ». Hérode pense que l’étoile est apparue, qu’elle s’est ajoutée au ciel, ou qu’elle s’est levée (selon qu’on l’a indiqué plus haut) au moment où le nouveau roi -son rival, donc- est né. Il n’a pas écouté la manière dont les mages se sont exprimés, et sa manière de comprendre est tout à l’inverse de la précédente. Car s’il y a un élément nouveau, s’il y a une étoile nouvelle, qui ne se trouvait donc pas déjà là, c’est que celui qu’elle signale est en fait lui aussi un corps étranger en ce monde ! Et l’on comprend bien dès lors pourquoi Hérode pense ainsi : ce rival est étranger à son monde, à son univers, au monde où il est le roi. Et tout simplement, il traduit cela dans sa question, il se trahit en quelque manière. Nul doute que les mages l’aient compris, eux qui savent bien que cette étoile a toujours été là.

Du coup ils le quittent, plutôt inquiets, et ils ne voudront pas repasser auprès de cet inquiétant personnage. Ce sont des scientifiques (pour l’époque), pourtant habitués du pouvoir, car il est d’usage dans les contrées où sont les mages que les dirigeants viennent les consulter. Mais trouver un dirigeant qui manipule ainsi ce qu’ils disent, qui n’écoute pas mais les consulte en vue de leur faire dire ce qu’il veut, qui cherche la caution de la science à l’appui de ses propres vues : cela ils ne l’avaient peut-être pas encore vu. En tous cas, ils savent que c’est peu recommandable, et les voilà partis.

« Et voici : l’étoile, qu’ils avaient vue en Orient, les faisait avancer, jusqu’à ce qu’elle vienne puis se tienne au-dessus d’où était l’enfant. » Le verbe [proagoo] est ici transitif, c’est pourquoi je l’ai traduit par faire avancer, plutôt que par précéder qui convient plutôt quand il est intransitif. Mais précéder peut convenir aussi : je ne suis pas sûr qu’il s’agisse vraiment d’un mouvement de l’étoile : elle les précède dans le temps, comme on l’a compris maintenant. Elle était déjà là, et sortant du palais et de Jérusalem, elle les précède encore, elle est toujours là. Le livre est toujours ouvert.

Et puis la relation devient « géographique », ou du moins spatiale (après tout, cela ne se passe pas seulement sur la terre, mais aussi au ciel !) : elle vient. Les étoiles bougent, toutes. Les mages savent la reconnaître, en relation aux autres, et ils la retrouvent. Et voilà qu’après avoir bougé, elle semble immobile. Je ne sais pas si, dans le conte qu’il nous fait, Matthieu veut vraiment faire voyager puis s’arrêter son étoile : après tout, le soleil s’était bien arrêté pour permettre à Josué de vaincre les Amalécites, donc l’exemple vient de loin ! Mais il n’y a pas nécessairement besoin d’aller chercher si loin : la distance de Jérusalem à Bethléem n’est pas immense, moins de dix kilomètres : à dos de chameau (il est vrai qu’il n’y a pas de chameaux, dans ce texte…), c’est assez rapide. Mais même à pied, cela ne laisse pas beaucoup le temps de voir l’étoile se déplacer, elle paraîtra fixe.

L’extraordinaire est ailleurs : c’est qu’après la conjonction entre la découverte de l’étoile par les mages et la naissance de l’enfant, il y a maintenant une autre conjonction, spatiale. La direction de l’étoile est exactement celle du lieu de naissance de l’enfant. Ce n’est pas en suivant l’étoile qu’ils sont arrivés à Jérusalem : qui veut marcher en direction d’une étoile est condamné à tourner en rond !! Non, c’est leur grand savoir qui leur a fait interpréter cette étoile comme celle du nouveau roi des Juifs, et c’est pour cela qu’il sont venus dans sa capitale. Leur étonnement est de ne pas l’y avoir trouvé, on leur a tout de même, grâce à d’autres savants s’appuyant sur un autre livre, indiqué Bethléem. Bethléem, quoique « Cité de David » (ce qui peut expliquer pourquoi les évangélistes y font naître Jésus), n’était peut-être pas une très grande ville ni très peuplée. Mais y chercher un enfant tenait de la gageure : il ne devait pas y en avoir qu’un, et d’autant plus que les mages n’étaient pas partis ni arrivés tout de suite. On comprend alors que cette nouvelle conjonction, spatiale, soit nécessaire : ils ont pu trouver tout de suite la maison de Joseph.

Matthieu prend le temps, dans son conte, de nous dire la réaction des mages à la vue de l’étoile : « en voyant l’étoile, ils se réjouirent d’une joie immense à l’excès ». Il retrouvent ce qu’ils ont l’habitude de scruter, ils retrouvent leurs sources, et là c’est la joie. Il me semble que Matthieu nous suggère qu’ils n’avaient plus regardé cette étoile depuis longtemps. Peut-être que le passage à Jérusalem, auprès d’Hérode, les a poussé à lever de nouveau les yeux vers le ciel, et à y retrouver cette étoile qu’ils avaient étudiée au point d’être poussés ce grand voyage. Retrouver ce spectacle est quoi qu’il en soit une joie « immense à l’excès » : décidément, retrouvons cette joie de regarder et explorer un monde qui est là pour nous, gratuitement, et qui nous parle de la source de toute gratuité.

Mais il y a aussi un ré-emploi des mots qui n’est sans doute pas innocent sous la plume de Matthieu : l’étoile « étant venue« … les mages, « en voyant l’étoile« , et tout de suite après, les mages « étant venus » dans la maison, ils « virent l’enfant avec Marie sa mère« . L’étoile vient, les mages voient l’étoile ; puis les mages viennent, ils voient l’enfant. L’étoile symbolise tour à tour les mages et l’enfant. Elle est symbole d’une rencontre. L’enfant est l’étoile pour les mages… mais les mages sont l’étoile pour l’enfant. Dans une rencontre, il y a les deux parties : et peut-être est-ce aussi célébrer Noël que de s’ouvrir aussi à la joie éprouvée par l’enfant à rencontrer ceux qui le cherchent ?

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