Interview exclusive : dimanche 6 janvier.

lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF.

Pour situer le texte :

     Abracadabra 🧙🏻‍♂️: nous voilà dans l’univers de Matthieu. Fête de l’Epiphanie oblige. Encore faut-il préciser que, d’un point de vue strictement liturgique (dont je ne m’occupe habituellement pas), la célébration de l’Epiphanie (= de la « manifestation » de Jésus) s’articule autour de trois moments racontés dans les évangiles : la visite des Mages (Matthieu), le baptême de Jésus (Matthieu, Marc, Luc) et les noces de Cana (Jean).

     Les évangiles de l’enfance de Matthieu sont écrits avec la même visée que ceux de Luc, re-situer dans l’enfance les grands thèmes de l’évangile, et affronter du même coup quelques questions difficiles concernant les origines de Jésus. En particulier, comment peut-il être tout à la fois né à Bethléem et dit Nazaréen ? La solution de Matthieu est à l’inverse de celle de Luc : Joseph (la figure majeure de l’enfance, chez Matthieu) habite à Bethléem, la vindicte d’Hérode le pousse à l’exil en Egypte avec sa famille, puis à une ré-installation tout-à-fait au Nord, à Nazareth, loin des centres du pouvoir.

     Les évangiles de l’enfance de Matthieu apparaissent en deux volets, le premier avant la naissance de Jésus (qui n’est pas racontée), le second après. L’épisode d’aujourd’hui se situe au début du second volet : des mages arrivent à Jérusalem et se renseignent auprès d’Hérode, avant d’aller se prosterner aux pieds de Jésus. Cet épisode sera suivi d’un deuxième temps, où le pouvoir d’Hérode se déchaîne contre Jésus au point de faire tuer tous les enfants de la région entre zéro et deux ans, selon l’époque précisée par ses visiteurs, obligeant Joseph à partir en Egypte. Troisième temps, le retour et l’installation à Nazareth.

Mon modeste commentaire :

Monsieur Yosef ben Yakkob, bonjour et merci. Je suis Shlomo, journaliste au « Morning Star » de Damas : nos lecteurs ont entendu qu’il vous était arrivé une bien étrange histoire ?

   – Yosef : oui, on peut le dire. Je ne suis pas le mieux placé pour vous raconter, j’étais moi-même sur un chantier, mais voilà ce que je sais : ma femme était à la maison, chez nous à Bethléem -à cette époque, nous habitions là, dans la maison que m’a laissée mon père- et mon fils jouait sans doute, il avait pas tout-à-fait deux ans je crois et courrait déjà un peu partout dans la maison. C’était une toute petite maison, une grande pièce surtout, mais ma femme pouvait facilement garder un œil sur lui comme ça. Et puis des grands personnages sont entrés : elle n’a pas eu peur, ma femme n’a jamais peur des gens, mais elle a été drôlement surprise. Quand je suis moi-même rentré du travail, il y avait toute une caravane dans la rue, une toute petite rue, j’ai eu du mal à arriver jusque chez moi, je n’imaginais pas d’ailleurs que c’était pour nous ! Mais ils étaient entrés directement et s’étaient prosternés devant mon fils et lui avaient offert des cadeaux…

Il paraît que c’étaient trois rois…

   – Yosef : non, j’ai lu ça moi aussi, et j’ai même vu des illustrations dans des tabloïds à sensation. Je ne sais pas où ils ont été inventer ça, ça fait vendre sans doute. Non non, c’étaient plutôt des savants, des scientifiques, venus de régions lointaines. Des gens riches, ça c’est sûr : il faut dire que, dans ces métiers, ils sont consultés par les plus grands : pour savoir l’avenir, des choses comme ça. Bon, pour ce qu’on peut en savoir de l’avenir… Qui m’aurait dit que je me retrouverai ici, à Nazareth, avec une vie à reconstruire ? Enfin, ils étaient là, et plutôt nombreux, mais je ne sais pas trop combien, j’avais du mal à savoir qui étaient les chefs, les sous-chefs, etc.

Pieter Brueghel II, adoration des mages

Vous dites qu’ils venaient de loin ?

   – Yosef : du Levant, si j’ai bien compris. J’ai cru aussi que certains venaient de Smyrne, mais j’ai découvert que je confondais avec un des cadeaux qu’ils avaient offert, un produit qui s’appelle [smurna], de la myrrhe. Là-bas, ils en font des baumes pour soigner, pour l’amour aussi… Je ne connaissais pas, on l’a gardé tout de même, je ne sais pas trop ce que nous allons en faire. C’était très gentil au demeurant ! J’ai fait la même erreur avec un autre produit, que je connais pourtant, l’encens, [libanos] : j’ai cru d’abord qu’ils venaient du Liban ! Vous voyez dans quelle état m’a mis cette histoire (rire) !

En effet, c’est assez déconcertant. Mais comment se fait-il qu’ils se soient déplacés ? Votre fils a fait quelque chose de spécial ?

   – Yosef : Mais non ! Comment voulez-vous ?! à deux ans à peine ! C’est à n’y rien comprendre… Ils ont raconté une histoire d’étoile, mais en y repensant après je me demande si j’ai bien compris, parce que le mot qu’ils ont employé, c’est à la fois une étoile, éventuellement filante, mais aussi une flamme. Et ça peut vouloir dire aussi le rayonnement d’une personne célèbre, une réputation quoi, vous voyez, alors je ne suis plus très sûr de ce que j’avais cru comprendre à ce moment-là. Après, bon, je ne vois pas très bien comment mon petit garçon aurait pu avoir une réputation, et si lointaine en plus… Ce que j’avais compris c’est que très versés dans l’observation des astres, ils avaient remarqué une nouvelle étoile, et que… comment dire ? Enfin bref, en se mettant en route, ils ont fini par arriver à la maison.

Mais ils ont dû mettre du temps !

   – Yosef : ah ça, vous pouvez le dire ! Ils ont dit qu’ils étaient partis… et bien en recomptant, ça fait en gros à la naissance de mon fils ! Donc, presque deux ans auparavant… Ils sont quand même extraordinaire, ces étrangers ! Ils ont fait un tel voyage pour arriver ! Bon, ils n’étaient pas en situation précaire, chassés de chez eux par la guerre ou quelque chose comme cela, vous voyez ? Parce qu’on en connaît aussi, des gens que la guerre chasse de chez eux, et qui font des voyages incroyables, qui souffrent des situations inhumaines, pour arriver quelque part. Je les admire beaucoup, parce qu’arriver à l’étranger sans rien, croyez-moi, ce n’est pas facile, j’ai vécu ça. Et puis avoir fui l’enfer pour être reçus comme le diable, ce n’est pas humain. Bon, ceux-là n’étaient pas partis pour ces raisons-là. Mais enfin, un voyage aussi long, ça vous met n’importe qui en situation difficile, à la fin…

Vous avez-dû les recevoir, alors…?

   – Yosef : Ah, j’aurais bien voulu, mais on n’avait pas tellement les moyens. J’ai fait tout ce que l’hospitalité me permettait bien sûr, mais ils étaient si nombreux ! Cela dit, ils ont été d’une délicatesse parfaite. Je suis décidément très admiratif de ces personnes qui viennent de si loin, qui ne sont pas spécialement bien reçues, mais qui apportent tout ce qu’elles peuvent, et qui ont avec elles des savoirs nouveaux, si enrichissants. Quand je pense qu’il y a des gens pour croire qu’ils viennent déstabiliser…

Cela fait deux fois que vous suggérez que ces personnes ont été mal reçues ..?

   – Yosef : oh oui, les autorités politiques les ont très mal reçus ! Ils ont d’abord été accusés de jeter le trouble dans tout Jérusalem : on a dit qu’ils ont remué, agité, troublé, inquiété : [tarassô] comme disent les Grecs ! Moi, je crois que c’est surtout que les politiques se sentaient déstabilisés par cet afflux soudain de personnes -afflux tout relatif, notez bien, une grosse caravane, qu’est-ce à l’échelle d’un pays tout entier ?- ; et les politiques ont fait courir le bruit qu’il venaient susciter un coup d’état, renverser le roi et établir le fils de David. En fait, ce n’était rien de tout ça, ils avaient besoin de renseignements dans leur propre quête. Mais ils ont été questionnés à leur tour, ils ne m’ont pas trop raconté, ce sont des gens discrets, mais j’ai senti que ce n’était pas très rassurant pour eux. D’ailleurs, ils ont évoqué une entrevue avec les autorités, le mot qu’ils ont employé voulait dire aussi bien « secrètement » que « traitreusement » : mais c’est tout eux, cela, ne pas accuser même des gens qui les ont peut-être maltraité. Un fait est significatif, tout de même : ils sont repartis sans repasser par la capitale. Le vrai problème avec les étrangers, voyez-vous, c’est la réputation qu’on leur fait, j’en sais quelque chose : peut de temps après, j’ai dû partir avec femme et enfant pour l’Egypte où nous sommes restés un moment, étrangers nous aussi. Eh bien là où on veut bien nous accueillir, ça se passe très bien, j’ai pu moi aussi faire profiter bien des gens de mes compétences de charpentier. Mais les autorités voient les choses autrement, elles nous soupçonnent de vouloir prendre leur travail aux natifs, ou bien d’avoir de mauvaises intentions en relation avec les puissances étrangères. Alors qu’en général, les puissances, on est plutôt en délicatesse avec elles, où qu’elles soient et d’où qu’on vienne, quand on n’est pas très riche…

Mais en fait, que voulaient-ils ? Je ne comprends pas bien le pourquoi de tout cela…

   – Yosef : là, vous m’en demandez beaucoup. Ils ont dit qu’ils voulaient juste se prosterner devant l’enfant et lui offrir leurs cadeaux.

De l’encens et de la myrrhe…

   – Yosef : … et de l’or.

De l’or !!!

   – Yosef oui, aussi. Je n’en avais jamais vu en vrai, mais je l’ai reconnu tout de suite. On l’a partagé assez vite avec les voisins du quartier, personne n’était très riche. Plusieurs ont pu rembourser leurs dettes, ça a été un grand moment ! Il a été vite épuisé à ce train-là… Mais je ne regrette rien : la joie d’avoir pu aider, la solidarité que cela a construit entre nous, ça n’a pas de prix ces choses-là, ça vaut un royaume !

Mais pourquoi se prosterner devant votre fils ? Qu’a-t-il fait, votre fils ? On n’en parle pas…

   – Yosef : Est-ce que je sais, moi ? C’est un cadeau du bon Dieu, ça c’est sûr ! J’avais d’ailleurs eu l’inspiration de l’appeler « Dieu-sauve », Yo-shuah, parce que je crois en sa promesse, et je dois dire qu’il a vraiment changé nos vies, à ma femme et moi. Se prosterner… Je ne sais pas. Peut-être une coutume de chez eux ? Peut-être qu’on devrait tous apprendre à se prosterner devant un enfant, ou ce qu’il représente ? Cela remettrait nos volontés de puissance à leur place. Peut-être qu’on devrait tous apprendre à faire cadeau à nos enfants du meilleur de tout ce que l’on sait faire. Après tout, ce qu’on fait, ça prend du sens si c’est pour nos enfants, si c’est pour que leur vie soit meilleure et plus belle. En tous cas, ces étrangers venus de loin en ont été capables, alors que les puissances les plus proches n’ont pas su voir en mon fils quelqu’un à aider, ni même à simplement respecter (n’imprimez pas ça, s’il vous plaît, on ne sait jamais) : ils ont même cherché à le tuer !! Et ces recherches, ces activités qui étaient les leurs, grâce auxquelles ils avaient trouvé mon fils au bout du compte, c’est ce qui les a conduit. Je me rappelle qu’en racontant un peu, pour ce qu’on comprenait parce que tout de même, ils parlaient surtout d’autres langues et puis ils parlaient comme des gens plutôt haut-placés, ils avaient dit que l’étoile les poussait. Mais le mot qu’ils utilisaient veut dire aussi « faire avancer, mener au grand jour, élever » : je crois que c’est surtout ça qui leur est arrivé à eux. En laissant tout pour un enfant, et pour lui faire hommage de leurs puissances, ils se sont révélés au grand jour pour ce qu’ils étaient, des hommes bons. Moi, en tout cas, ça m’a conforté dans l’idée de faire ce que je sais faire le mieux possible, et de le faire moi aussi pour en faire hommage à mon fils et à tous les enfants.

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