Retournement et recherche : dimanche 30 décembre.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF.

Pour ceux qui veulent situer le texte :

       Nous sommes toujours dans les « évangiles de l’enfance » de l’œuvre de Luc, mais cette fois-ci, nous sautons résolument jusqu’à leur fin : une fois Jésus né, Jean-Baptiste est totalement effacé, et Luc nous dépeint (on  dit qu’il était peintre) quelques scènes choisies de l’enfance de Jésus.

     La scène qui nous est donnée aujourd’hui est la toute dernière, celle qui clôt ce long préambule que sont les « évangiles de l’enfance » : il s’agit du recouvrement de Jésus au temple.

Mon modeste commentaire :

     « Et ses parents allaient chaque année à Jérusalem pour la fête de la Pâque. » Voilà le cadre général de notre épisode : la parenté de Jésus, entendue au sens large, se rend tous les ans à Jérusalem pour la fête de Pâque. Pessah (Pâques), Chavouot (Pentecôte) et Soukkot (Tabernacles) sont les trois « Fêtes de pèlerinage ». Ces pèlerinages sont probablement apparus en même temps que disparaissaient les divers lieux de culte d’Israël au profit du seul temple de Jérusalem, de sorte que la prescription du Livre de l’Exode de se présenter trois par ans devant Yahvé, précisée plus tard par le Deutéronome « dans le lieu qu’il choisira » (Dt.16,16), entraînait progressivement un pèlerinage. Il ne s’agit donc pas d’une coutume propre à la parenté de Jésus, mais d’une coutume très générale. Le but de Luc est sans doute d’insister, comme il l’a fait tout au long des récits qui ont précédé, sur la piété et l’observance du milieu où naît et grandit Jésus. N’oublions pas que ce dernier est condamné par les autorités religieuses comme blasphémateur et que l’accusation récurrente de ces mêmes autorités à l’endroit des premiers chrétiens est de désobéir à la Loi : Luc répond avec ce tableau impeccable.

     « Et quand advient la douzième année, ils montent selon la coutume de la fête… » Voici maintenant la cadre précis de notre épisode : Jésus a douze ans. Un long temps s’est écoulé depuis l’épisode précédent, Luc compose une autre image pour l’album de l’enfance. Au XIV° siècle, on a instauré pour les garçons, à treize ans, la cérémonie de la Bar-Mitzvah, qui marque la pleine capacité à appliquer les commandements. Dans un esprit sans doute un peu voisin, la mention de cet âge pour Jésus, comme une circonstance spéciale, n’est pas pour Luc l’occasion du premier pèlerinage de Jésus à Jérusalem : il y allait sans doute tous les ans lui aussi, avec sa parenté. D’ailleurs, Luc précise bien « ils montent« , au pluriel : ce n’est pas spécialement Jésus. Mais il est cette fois dans les âges où une pleine conscience est possible, d’après les catégories du temps : à vrai dire, je le suppose, car il s’est déroulé bien du temps entre le premier et le quatorzième siècle !

     « …et les jours accomplis, dans leur retour resta en arrière Jésus l’enfant, dans Jérusalem, et ses parents ne savaient pas. » Et voilà l’évènement marquant. La parenté, père, mère, oncles, tantes, cousins, etc., rentre. [hupostréfô], c’est se retournerrevenir sur ses pas, revenir, retourner. Il y a l’idée de tourner, il y a celle de répétition ([stréfô] donne notre « strophe »). C’est un mot qui va revenir plusieurs fois dans notre récit : il y a des personnages qui tournent en rond, qui font des aller-retours, comme on fait quand on cherche son chemin. Et il y a aussi, dans cette idée du retour, la question de l’appartenance, celle de la demeure : retourner chez moi, oui, mais où est-ce, chez moi ? Du reste, Jésus [hupoménô] dans Jérusalem : c’est rester en arrière, c’est aussi demeurer et même vivre.  Avec le plein éveil de sa conscience de jeune, se pose à Jésus la question de sa vie, du lieu où il veut la mener.

     « …et ses parents ne savaient pas. » Quand les parents savent-ils ce qui se passe dans le cœur de leur enfant ? C’est sans doute la source de tant d’inquiétudes, si étroitement liées au « métier » de parents. Ils n’ont pour eux que la possibilité d’essayer de « se mettre à la place » de leur enfant, avec l’insuccès assez général de cette tentative quel qu’en soit et le sujet et l’objet. Le processus d’émancipation d’une personne se fait dans le secret, et même le secret de cette personne : on n’est pas toujours explicitement conscient de ce qui se joue en nous, alors quant  l’exprimer… Ici, il y a même un temps relativement long avant que l’absence ne soit découverte : « Pensant d’ailleurs qu’il était dans la caravane, ils vont un jour de chemin et le recherchent dans les parents et dans les connaissances, … » Il y a beaucoup de monde qui se déplace en même temps, rien d’étonnant à ce qu’un gamin de douze ans préfère marcher avec des personnes qu’il aura découvertes. Et puis à cet âge, la responsabilité de l’adolescent incombe à tous les adultes (comme c’est toujours le cas dans bien des cultures). En revanche, le soir, pour manger et dormir, on se regroupe par maisonnées, selon des liens bien plus étroits. [dzétéô], c’est chercher, mais Luc emploie [anadzétéô], où le préverbe [ana-] évoque un mouvement de bas en haut, mais aussi à travers : il s’agit d’une vraie investigation, où l’on rentre dans les groupes qui se sont formés, où l’on rentre aussi par les questions. Les parents proches, [gonéïs], en premier lieu père et mère mais pas seulement, font le tour de la parenté plus éloignée [sünguénéïa] et de ceux qu’ils connaissent : le cercle le plus large de ceux que l’adolescent peut fréquenter.

     « …et ne le trouvant pas, retournent à Jérusalem en le recherchant. » Une recherche ne peut s’achever que par une trouvaille. Les parents de Jésus sont maintenant en quête, ils cherchent et ne cessent plus de chercher. Et c’est un nouvel [hupostréfô] : ils retournent sur leurs pas, ils tournent en rond, ils se retournent. L’expression populaire « se retourner les sangs » pour dire l’inquiétude est ici bien à sa place. Et se retourner, ce n’est pas seulement faire demi-tour, c’est aussi mettre « in side out » comme on dit en anglais : le dedans-dehors. Comme on retourne un gant. Dans son évangile, Luc insistera sur le côté déroutant de Jésus, et spécialement pour ceux qui ont avec lui une parenté ou une proximité de sang : car la vraie proximité avec lui, la vraie communauté avec lui, consiste dans la recherche de la volonté du Père. On voit que c’est un thème fondamental pour Luc, au point qu’il l’a placé dans l’ouverture de l’opéra qu’il a composé.

     « Et il advient après trois jours qu’ils le trouvent dans le temple siégeant au milieu des maîtres et les écoutant et les interrogeant ;… » La recherche a été longue. On peut sans peine se représenter l’état épouvantable du père et de la mère après trois jours de recherche : l’actualité est hélas pleine de ces parents décomposés par la perte de leur enfant. Trois jours. Mais l’écho de ce chiffre bien particulier n’échappe à personne : c’est aussi le troisième jour que les disciples, les vrais disciples, retrouveront le vrai maître relevé et vivant. L’expérience pascale, au terme des « évangiles de l’enfance » comme elle est au terme de l’évangile, est anticipée ici comme le terme déconcertant de toute recherche. Ici, l’adolescent est dans le temple, il est au milieu des maîtres, et il se laisse instruire : [akouô], c’est d’abord entendre, entendre dire, et déjà suivre les leçons, apprendre, comprendre; par suite c’est aussi écouter, prêter l’oreille. [épérôtaô], c’est plus que simplement demander (que serait [érôtaô]), c’est en premier lieu aller interroger un oracle, c’est questionner quelqu’un sur un sujet précis et de manière récurrente, c’est une vraie consultation. Manifestement, l’adolescent a trouvé un champ d’investigation qui l’intéresse au plus haut point, et il s’instruit, il apprend avec passion et persévérance. Lui aussi cherche, il reçoit certes des réponses, mais elles engendrent manifestement de nouvelles questions.

Giovanni-Serodine-Christ-among-the-Doctors-2-

 

     « …et sont d’ailleurs décontenancés tous ceux qui l’entendent au sujet de son intelligence et de ses choix. »[sunésis], c’est d’abord la rencontre, la jonction de deux choses. Le sens d’intelligence, on le voit, n’est pas ici la faculté de pénétration (intus legere, lire à l’intérieur), mais plutôt la faculté de mettre des choses en rapport, de créer des connexions. C’est cela que fait le jeune adolescent : il rapproche les données que les maîtres lui indiquent, et c’est d’ailleurs la méthode de leur exégèse, le rapprochement des textes. Autrement dit, il a bien appris leur manière de faire au cours de ces trois jours. [apokrisis], c’est d’abord le tri, le choix, et secondement la réponse. On vient de dire qu’il questionne : ce serait étrange de dire maintenant qu’il répond ! Mais le premier sens est bien plus solide : d’une part il fait des connexions et des rapprochements, d’autre part, il distingue  et ne confond pas, il met en ordre les données. Luc sans doute nous laisse entrevoir quelque chose de ce que fut l’enseignement éblouissant de Jésus et son maniement extraordinaire des Ecritures : des mises en rapport éclairantes, sans pourtant jamais réduire une donnée à une autre, sans entamer l’originalité de chacune. Et cette faculté est ici pré-projetée dans l’enfance, au point de décontenancer les auditeurs, au premier chef desquels, on s’en doute, les fameux maîtres eux-mêmes.

     Cette description de Jésus est le cœur du récit : il est lui -même en recherche, mais une recherche qui dépasse de loin celle des « maîtres », auprès desquels il a pourtant appris. La mise en valeur du questionnement est ici totale : tant il est vrai qu’une question ouvre bien plus que ne le fait une réponse. Une question ouvre sur le mystère, sur l’étendue d’une réalité qui nous dépasse et qu’on ne maîtrise pas. Une réponse ferme le champ. Et les questions profondes entraînent l’étonnement, qui est la faculté d’ouverture toujours en éveil. « Et le voyant ils sont frappés, et sa mère dit à son adresse : enfant, que nous as-tu fait cela ? Voici, ton père et moi sommes à la torture en te cherchant. » [ekplessô], c’est abattre en frappant : ce  n’est pas la même stupeur qui frappe les parents et ceux qui entendent le jeune Jésus. Les premiers étaient jetés hors des cadres de leurs pensées, ces derniers sont dans le trouble. Luc continue de faire passer le message : on n’entre pas dans les voies ouvertes par Jésus si on n’a pas la bonne approche de sa personne. Ici, la proximité de sang sur laquelle se base la recherche jette le trouble et ferme à l’étonnement. Le reproche de la mère est tout naturel néanmoins, elle pose aussi une question : pourquoi ? Pourquoi imposer une recherche si douloureuse ? Pourquoi avoir échappé sans rien dire ?

     « Et il dit à leur adresse : pourquoi me cherchiez-vous ? Ne saviez-vous pas qu’il me faut être aux choses de mon père ? Et eux-mêmes ne comprennent pas le mot qu’il leur dit. » Le même « pourquoi » renvoyé à sa mère. Pas tout-à-fait cependant : ce ne sont ni les mêmes mots interrogatifs, ni tout-à-fait le même sens. Ce n’est pas dans la bouche de Jésus une quête de sens, pas plus qu’un reproche, mais plutôt un miroir qu’il tend : vous avez souffert, mais demandez-vous ce que vous cherchiez, et les motifs qui vous animaient. Cela renvoie dans un premier temps aux motivations des parents, quels qu’ils soient : que cherchent-ils dans leur enfant ? Et cela renvoie dans une deuxième temps aux motivations de nos recherches de Jésus : épousons-nous ses propres recherches ? « Ne saviez-vous pas… ? » fait écho à « ses parents ne savaient pas » Et cette question entière résonne avec « ne saviez vous pas qu’il fallait (le même « il faut ») que le messie souffrît pour entrer dans la gloire ? » Dans un cas comme dans l’autre, c’est dans les Ecritures que cela est écrit : encore fallait-il les lire, y trouver nous aussi notre terrain de recherche.

     Et le « mon père » de Jésus, la première fois que ce mot se trouve dans sa bouche dans l’évangile de Luc, fait contraste avec le « ton père » de Marie, la dernière fois que ce mot apparaît pour désigner Joseph. Un père s’efface pour faire place à un autre, comme le Baptiste s’est effacé pour faire place à Jésus. Et cet effacement s’opère dans le contexte et à l’âge où ce ne sont plus seulement son père et sa mère qui sont responsables de l’enfant, mais où la communauté entière des proches –par le sang, la familiarité ou le voisinage– est responsable : le moment où il devient patent que nous avons tous plusieurs pères, que la fonction de père n’est l’exclusive de personne, et que la découverte de notre propre chemin, la construction de notre identité, passe par l’acceptation de toutes ces influences, elles aussi tout à la fois jointes, distinctes et ordonnées comme l’intelligence de Jésus s’en révèle capable. Joseph, l’ombre du Père, a joué son rôle (le premier rôle) dans cette ouverture qui conduit à repérer le seul vrai père, objet de la recherche de Jésus.

     Quant à nous, nous faisons tous l’expérience de nombreuses influences qui nous font grandir : ce sont, je crois, autant de paternités. Et le constat de toutes ces paternités nous conduit à nous mettre en quête du vrai père. Cette recherche se fera par rapprochements et comparaisons (comme il apparaît dans la première dimension de la recherche de Jésus), mais aussi par choix et hiérarchisations (comme il apparaît dans la deuxième dimension de sa recherche). Évidemment, pour apprendre ces opérations, il nous faudra les apprendre de Jésus, participer à sa propre recherche du père, et donc le chercher lui d’abord. Mais notre quête d’un Jésus-qui-cherche obéit à de nombreuses motivations : dans la mesure où nous cherchons personnellement le père, notre recherche de Jésus se fera avec simplicité ; les autres motivations, comme pour la famille de sang de Jésus, opérera chez nous bien des retournements, dont certains nous ferons souffrir par manque d’ajustement, à cause de ce qu’il nous faudra quitter.

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