Dimanche 7 janvier : une longue quête.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

     Autant commencer par là : tous les évangiles n’ont pas « d’évangiles de l’enfance ». Ce n’est le cas que de ceux de Matthieu et de Luc. Ni l’un ni l’autre ne nous rapportent de récits que nous qualifierions aujourd’hui « d’historiques », puisqu’à l’époque même de Jésus on ne savait presque rien sur ce qui avait précédé sa vie publique. Alors pourquoi ces deux auteurs ont-ils commencé leurs témoignages par des récits de ce genre ?

     Deux raisons ressortent particulièrement. La raison principale : comme dans beaucoup de récits antiques concernant des personnalités de premier plan, montrer que dès l’enfance, l’essentiel de leur personnalité ou de leur mission est déjà dessinée. Comme pour une ouverture d’opéra, il s’agit d’orchestrer d’emblée les grands thèmes de ce qui va suivre, ce qui en fait ressortir mieux la cohérence pour le lecteur. La deuxième raison : tenter d’harmoniser les rares données que l’on a tout de même concernant l’origine du personnage principal. Notamment, le fait qu’on dise de Jésus qu’il est né à Bethléem et qu’on l’appelle le Nazaréen, comme venant de Nazareth.

    Pour Matthieu, dont est tiré cette fois l’évangile de ce dimanche (désolé, cher lecteur ! Eh oui, on change encore une fois de contexte, d’auteur, d’ouvrage… : quelle gymnastique incessante on te fait faire !), pour Matthieu donc, un thème fort du témoignage qu’il rend à Jésus est l’ouverture aux païens : c’est dans son ouvrage qu’est particulièrement mise en valeur la foi du centurion romain chez qui Jésus va jusqu’à entrer (Mt.8,5-13), de même que la foi d’une Cananéenne (Mt.15,21-28), dans son ouvrage que Jésus se dit présent où que deux ou trois, quels qu’ils soient, se réunissent en son nom (Mt.18,20), que Jésus annonce livrer sa vie pour tous (Mt.20,28), que Jésus annonce la transmission à d’autres nations qu’à Israël de l’héritage (Mt.21,42-43; 22,8-10; 23,38; 24,14; 26,28), que la création entière témoigne contre l’incrédulité des chefs au moment de la mort de Jésus (Mt.27,50-53), chez lui enfin que le dernier mot de Jésus ressuscité est pour rendre-disciple toutes les nations (Mt.28,19-20). Rien d’étonnant donc, que l’on retrouve dans ses récits de l’enfance de Jésus cet aspect d’ouverture universelle.

     Par ailleurs, l’option explicative de Matthieu quant aux origines de Jésus est la suivante : Joseph, fils de David, habite Bethléem. C’est donc là, naturellement, que naît Jésus. Et puis, suite à un déchaînement de violence du roi Hérode, la famille doit fuir en Egypte où elle séjourne quelques temps. Puis elle revient en Israël mais, par prudence, s’installe loin des centres du pouvoir, à Nazareth, « pour accomplir le mot dit par les prophètes (on ne voit pas du tout lesquels !) qu’il sera appelé Nazôréen« . Luc aura une option explicative exactement contraire : la famille vit à Nazareth, mais se déplace temporairement à Bethléem à l’occasion d’un recensement impérial (dont on n’a aucune trace !), et c’est à ce moment-là que Jésus est né. Mais qu’importent les explications plus ou moins hasardeuses : les faits concordants sont la naissance de Jésus à Bethléem et qu’il vient de Nazareth quand il commence sa vie publique. Et venons-en à notre texte d’aujourd’hui.

     « Une fois Jésus né à Bethléem de Juda aux jours d’Hérode le roi, voici que des mages depuis l’orient arrivèrent à Jérusalem en disant : où est le nouveau-né roi des Juifs ? Car nous avons vu son étoile en orient et nous sommes venus nous prosterner à lui. » Après une longue généalogie et le récit d’une annonciation à Joseph (conclu par la mention, presque marginale, de la naissance de l’enfant annoncé), Matthieu mentionne Hérode. Il s’agit du roi Hérode dit « Le Grand », mort de la gangrène en 4 av. J.-C. Il a conquis le pouvoir grâce à son alliance avec le célèbre Romain Marc-Antoine, a su opportunément s’allier avec Octavien, vainqueur de ce dernier à Actium en 31 av. J.-C. (le futur empereur Auguste), a assuré son pouvoir en massacrant tout ce qu’il fallait de sa famille et de sa belle-famille, a aussi destitué les familles traditionnelles de grands-prêtres et a remplacé ceux-ci par des gens d’Egypte et de Babylone plus à sa main, et a mis en route le chantier de restauration du grand Temple de Jérusalem (à partir de 20 av. J.-C.). On voit qu’il ne s’agit pas d’un enfant de chœur.

    Et dès ces premiers mots, Matthieu met en regard deux lieux, Bethléem et Jérusalem. Bethléem, lieu de la naissance de Jésus; Jérusalem, lieu de sa condamnation et de sa mort. Et déjà, le lieu de la mort de Jésus est habité et dominé par un homme hostile. Et le destin tragique de Jésus est déjà préfiguré : Hérode va chercher à le faire périr, Jérusalem déjà se déchaîne contre Jésus, et Matthieu racontera un peu plus loin que le roi fera exécuter dans l’arrondissement de Bethléem tous les enfants de deux ans et moins « selon le moment qu’il s’était fait préciser auprès des mages« . Cela nous indique aussi que, dans la chronologie de Matthieu, l’épisode lu aujourd’hui se situe en gros moins de trois ans après la naissance de Jésus, l’enfant n’est déjà plus un nourrisson.

     Dans cette opposition annoncée surgissent des personnages appelés [magoï]. Le nom peut désigner deux choses : d’après l’historien grec Hérodote, les Magoï sont le nom d’un des six peuples qui ont formé la nation des Mèdes : peuple iranien à la grandeur plus légendaire que réelle, et en fait confondu par les autres nations avec les Perses. Mais comme nom commun, un [magos] est un prêtre interprète des songes, chez les Mèdes et les Perses; d’où le sens plus général de magicien, de sorcier ou d’enchanteur. Le mot même vient du persan [magis] : il s’agirait à l’origine des prêtres officiels de l’empire perse, spécialisés dans la magie et l’astrologie. Ils sont dits par Matthieu venir [apo anatolôn], « depuis … le-lever-de-l’astre« . Je fais exprès de traduire le mot par son étymologie, assez transparente, à cause du lien tout aussi transparent avec leur déclaration initiale : « Nous avons vu son étoile« . Peut-être Matthieu s’amuse-t-il joliment avec les personnages auxquels il donne vie : ils viennent du pays-où-se-lèvent-les-astres, et c’est tout ce qui compte. Mais ce peut-être aussi la région appelée par les Grecs Anatolie (c’est à leur Orient), par les Romains, Asie Mineure (il faut passer d’Europe en Asie pour l’atteindre), par nous aujourd’hui péninsule turque. Cela nous ouvrirait de nouvelles perspectives : c’est la région la plus parcourue par Paul dans son annonce de l’évangile et l’ouverture de celui-ci aux « païens », ce que Matthieu ne peut absolument pas ignorer à l’époque où il écrit. Est-ce alors pour Matthieu une manière là aussi d’anticiper ? Déjà une annonce serait parvenue dans ces régions ? Déjà aussi la venue à l’évangile de ces régions ouvrirait un conflit entre tenants de la tradition et tenants de l’ouverture à tous ? Tout est possible…

     En tous cas, la question de ces prêtres étrangers fait à Jérusalem l’effet d’une bombe. « Où est le [tèkhthéis] », le « désormais mis au monde« , l’ « enfanté« , qui est aussi « roi des Juifs« . Quand on sait le sort réservé par Hérode à la plus grande partie de sa famille, on  comprend son émoi : comment ? Un usurpateur possible ? Et déjà connu ailleurs ?! Mais pour Matthieu, il y a un autre message, plus important : ces savants spécialistes des étoiles, géographiquement et religieusement si éloignés des Juifs, ont vu son étoile. En pratiquant leur propre activité, en suivant le chemin de leurs propres recherches, en pratiquant leur propre religion, ils ont perçu la présence de Jésus. Extraordinaire leçon que nous donne Matthieu quant à la possibilité pour tout homme, quel que soit son chemin, quelle que soit sa recherche, de trouver trace de Jésus. Et ils sont venus depuis si loin pour [proskunéô] : c’est saluer en se prosternant, en portant la main à sa bouche comme pour la baiser. [kunéô], c’est embrasser ou, à l’adresse d’une divinité, révérer. On voit bien le sens du geste qui combine la révérence et l’amour. Voilà, ils sont venus pour cela.

     Emu, Hérode rassemble (« synagoguise » !!) tous les grands-prêtres et les lettrés du peuple, et « cherche à savoir d’eux [doit] naître le messie« . Un petit parti tenait qu’Hérode était lui-même le messie, c’est-à-dire le chef politique prévu par Dieu pour redonner sa place à Israël dans le concert des nations. Apparemment, Hérode lui-même sait bien que ce n’est pas lui -ce serait de l’ironie, de la part de Matthieu; ou bien alors, en fin politique, il veut savoir qui pourrait s’appuyer sur les Livres sacrés pour prétendre mieux que lui être ce chef providentiel. Toujours est-il que la réponse se trouve dans l’Ecriture : là aussi, Matthieu n’aura de cesse, tout au long de son témoignage, de corroborer ce qu’il rapporte de Jésus en le confrontant aux Ecritures. Pour les Juifs comme pour les non-Juifs, les Ecritures restent la référence, pas moyen de trouver Jésus sans elles. Mais il faut ajouter aussitôt : les Ecritures seules ne suffisent pas, il faut aussi une recherche, une quête. Car tous ces savants, versés dans les Ecritures, n’ont pas trouvé Jésus.

     Les malheureux desseins d’Hérode transparaissent de plus en plus : c’est en cachette ([lathra], en cachette, par surprise, mais aussi traîtreusement) qu’il convoque les mages, leur demande des renseignements chronologiques qu’il sera seul à posséder, et leur recommande après être allés à Bethléem et avoir trouvé l’enfant, de le lui annoncer pour, dit-il, se prosternera lui aussi. Annoncer, c’est le verbe « évangéliser » qu’emploie Matthieu. En cohérence avec la finale de son évangile, l’évangélisation ne peut que partir de Jérusalem vers la Samarie et jusqu’aux extrémités de la terre. Mais elle ne peut manifestement pas remonter vers Jérusalem. L’annonce de l’enfant ne peut que se répandre par toute la terre, on dirait que pour Matthieu la dynamique de l’évangile est celle de la diffusion, jamais du retour.

     « Mais ceux qui entendirent le roi [époréouthèsan] » : le verbe [poréouô], signifie d’abord faire passer, transporter, conduire, escorter, mais il signifie aussi envoyer, députer, et au moyen (ce qui est le cas ici) aller, marcher à pied, voyager par voie de terre. Lorsqu’on a une recherche profonde, authentique, on fait bien de s’en aller, de se transporter ailleurs loin des logiques de pouvoir. Elles tordent tout. Pour des prêtres officiels, habitués dans leur culture à une place sociale réservée et elle-même jointe au pouvoir le plus haut, leur attitude est remarquable ! Ils ne veulent plus entrer dans les jeux d’Hérode et les logiques de pouvoir. Dans une sorte d’Exode, ils « passent » eux aussi à autre chose, et le résultat est immédiat : « et voici l’étoile, celle qu’ils avaient vue en Anatolie, les [proègén] » : [proagô], c’est d’abord faire avancer, produire à la lumière, mais c’est aussi promouvoir, élever en dignité, porter quelqu’un à quelque chose. On pourrait traduire « c’est l’étoile qui les motivait« …. Beaucoup de traduction évoquent l’étoile qui « se déplace », « les précède » : à part les étoiles filantes, je ne vois pas bien…

     « C’est l’étoile qui les motivait, aussi longtemps qu’ils allaient, elle était fixée au-dessus d’où est l’enfant« . La marche, la recherche de ces personnes, les fait bouger, les fait changer, les fait effectuer des déplacements (intérieurs, extérieurs), des changements. Mais aussi longtemps qu’ils changent, ce qui les motive ne change pas : mieux, ce qui les motive est exactement au-dessus d’où est l’enfant. Peut-être bien que l’étoile avait disparu à leurs regards, peut-être bien est-ce la raison pour laquelle ils s’étaient arrêtés à Jérusalem pour se renseigner. Le message des écritures, autant que leur refus délibéré des logiques de pouvoir, leur rend ce qui les avait motivé, les ramène à leur motivation-source. « Alors voyant l’étoile, ils se réjouirent d’une joie très grande avec véhémence« . Le renouvellement de la source de notre motivation est comme un séisme de joie, sentiment de la présence d’un bien recherché. Ils n’y sont pas, mais déjà ils y sont. « Et venant dans la maison, ils virent l’enfant avec Marie sa mère« . Ressourcés, ils n’ont plus qu’à entrer. Et là encore ils voient. Les mages ne cessent de voir, dans ce passage : ils ont vu une étoile en Anatolie, ils voient à nouveau cette même étoile ce qui les inonde de joie, et aussitôt ils voient l’enfant et sa mère. Ils tombent et se prosternent, avec ce geste de révérence et d’amour qu’ils voulaient accomplir, et ouvrant leurs trésors ils lui offrent les cadeaux : or et encens et myrrhe. J’aime beaucoup cette idée d’ouvrir ses trésors à celui que l’on cherche. Les trésors, en général, c’est ce que l’on cache : mais à celui qu’ils cherchaient, ils ne cachent plus rien, et jusqu’à l’intime.

     Et puis ils rentrent par un autre chemin. Pas d’Hérode, toujours pas; mais aussi, on ne peut qu’être renouvelé par une telle rencontre, et nos chemins ne seront sans doute plus jamais les mêmes.

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