Dimanche 31 décembre : se ranger avec ses enfants vers le même horizon.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

Nous sommes toujours dans l’univers de Luc, comme dimanche dernier. L’ange avait recommandé à Marie de donner à l’enfant « son nom à lui : Jésus« , et c’est ce qui vient de se passer, au verset précédent : « Et alors sont accomplis les huit jours de sa circoncision et il est appelé de son nom à lui Jésus, la dénomination d’après l’ange avant sa conception dans le sein. » A la manière discrète de Luc, cela nous rappelle que cet enfant-là a déjà un nom et une existence, avant même sa conception. Mais voici la suite, le texte d’aujourd’hui.

« Et alors sont accomplis les jours de leur purification selon la loi de Moïse, ils le font monter à Jérusalem présenter au seigneur, comme écrit dans la loi du seigneur que tout mâle ouvrant la matrice sera appelé saint pour le seigneur, et donner en sacrifice selon ce qui est ordonné dans la loi du seigneur, une paire de tourterelles ou deux poussins de colombes. » Il y a eu une première étape d’obéissance aux huit jours de l’enfant : le nom lui a été donné selon l’ordre de l’ange, ni un nom choisi par le père, ni un nom choisi par la mère. Deuxième étape d’obéissance, et désormais la référence à l’ange disparaît : la référence est à la loi, [nomos]. Cette loi est dite celle de Moïse une seule fois, puis elle devient la [nomos tou kuriou], la « loi du seigneur« . Le mot, à l’époque et dans l’univers grec auquel s’adresse Luc, est transparent:  il s’agit bien de Dieu, celui qui règne sur toutes choses. Et l’obéissance est obéissance « au seigneur ».

Ce mot de seigneur, [kurios], apparaît quatre fois en une seule phrase : c’est le nom le plus présent, presque le seul. Moïse est nommé comme en passant, par souci de précision. Il y a encore Jérusalem et … c’est tout ! Les autres acteurs ne sont pas nommés, les pronoms personnels sujets (comme le permet le grec) sont éludés, et il y a quelques autres pronoms. La loi s’applique à tous, universellement, ce n’est pas une question de personnes. Regardons tout de même de plus près ces pronoms.

Ce sont « les jours de leur purification » : [katharismos] veut dire purification, le mot grec classique est plutôt [katharmos], qui désigne la purification morale, mais surtout la purification religieuse qui se fait au moyen d’un sacrifice expiatoire. A la racine, il y a l’adjectif [katharos] qui signifie sans tache, sans souillure, propre, mais aussi sans mélange. Le Lévitique dit en effet : « Si une femme est enceinte et enfante un garçon, elle sera impure pendant sept jours comme au temps de la souillure de ses règles. Au huitième jour on circoncira le prépuce de l’enfant et pendant trente-trois jours encore elle restera à purifier son sang. Elle ne touchera à rien de consacré et n’ira pas au sanctuaire jusqu’à ce que soit achevé le temps de sa purification. » Si la femme enfante une fille, les temps sont doublés.  Ces lois nous paraissent d’un autre âge, elles laissent transparaître une fascination pour le sang, signe de la vie : le sang qu’il ne faut pas faire couler (et qu’on fait pourtant couler dans la circoncision), le sang qu’il ne faut pas manger, le sang qui est pourtant très présent dans les rituels, -sans doute parce que justement il n’est qu’à dieu ? En tous cas, cela fait peser sur les femmes un opprobre.

Mais tout cela n’explique pas le pluriel, « leur purification » ! C’est un pluriel, mais qui désigne-t-il ? Les femmes en général ? La femme et son enfant ? La femme et son mari ? La femme, son mari et leur enfant ? Grammaticalement, je pencherais pour cette dernière interprétation : la dernière mention explicite de plusieurs personnes en remontant dans le texte (et si on excepte les bergers, dont on ne voit pas très bien le lien qu’ils auraient avec cet épisode), c’est ceux que les bergers ont trouvé : « Marie, et Joseph, et le nourrisson posé dans la mangeoire. » Les voilà peut-être solidaires dans l’impureté rituelle, ce qui est une belle solidarité !

Dans ce contexte, [anégagon aouton éis Iérosoluma], « ils le font monter à Jérusalem« . C’est bien un masculin singulier, l’objet de l’action est l’enfant, sans aucun doute possible.  Les sujets, pluriels, de l’action, sont sans doute alors les parents. Et l’action d'[anagô], c’est fondamentalement conduire de bas en haut, d’où faire monter, amener, élever, emmener, ramener, mais aussi faire une restitution légale ou encore relever. C’est le seul verbe conjugué de toute la phrase, donc la seule action réelle ! Et toute cette variété de sens nous fait mieux comprendre la richesse de l’action faite par les parents.

Un vieux rituel des cultes agraires voulait que tout premier être vivant né soit offert en sacrifice : une manière de restituer au dieu la vie dont lui seul est le maître, de le déclarer seul origine de celle-ci. Ces rituels, dans le mouvement qui supprimait les sacrifices humains, avaient substitué le sacrifice d’un animal à celui du premier-né -une pièce de gros bétail plutôt : c’est seulement en cas de pauvreté ou de précarité que de tout petits animaux sont substitués, ce qui est le cas ici : d’où il apparaît que la situation économique de Marie et Joseph n’est pas extraordinaire- . Le contexte de l’exode est celui où ces antiques cultes agraires sont assumés dans la ritualité des hébreux : cela fait écho à la mort des premiers-nés de l’Egypte (elle-même en écho à la mort programmée de tous les enfants masculins des hébreux), mais aussi peut-être à la sortie d’Egypte où le peuple naît comme peuple. Voilà le contexte rituel de l’offrande par Marie et Joseph de leur premier-né : il s’agit de manifester que cette vie vient de Dieu, ainsi que toutes celles qui éventuellement suivront, de manifester aussi qu’il y a pour le nouveau-né une première « Pâque » dans le passage vers la vie et la lumière de ce jour.

Mais le verbe employé fait apparaître toute une richesse de sens dans l’action des parents : Jérusalem est en hauteur, sur le Mont Sion (834 m.), donc il faut physiquement y monter. Mais aussi les parents amènent leur enfant vers ce lieu symbolique, ils lui donnent comme but ce qui est leur propre but -et c’est se situer déjà, sous un certain rapport, comme à égalité avec lui. Ils l’élèvent, ce qui est l’action des parents par excellence -et on voit dans la description précédente comme une métaphore de ce qu’est l’éducation : conduire vers des buts qui nous dépassent, qui sont aussi les nôtres, non atteints, et donc déjà conduire non vers soi mais au-delà de soi.

Le texte finit : « Et quand ils ont accomplis toutes les choses selon la loi du seigneur, ils reviennent en Galilée, en leur ville de Nazareth. Or l’enfant grandissait et se fortifiait, empli de sagesse, et la [kharis] de dieu était sur lui.« . La famille a accompli. Je dis bien la famille : là encore, le verbe est à la troisième personne du pluriel, avec élision du sujet. On ne sait pas qui précisément, il faut se reporter à ce qui précède. Et dans ce qui précède, c’est toute la petite famille qui est nommée. Les rôles ont été distincts, mais c’est ensemble qu’ils ont [étélésan panta], « tout fait« . Dans [étélésan], on voit [télos], le but, la réalisation la fin : de fait, le verbe signifie accomplir, réaliser, s’acquitter, mener à la perfection, arriver au terme (d’un voyage). Le sens d’un rituel, quel qu’il soit, c’est de se remettre en perspective avec un but, d’y toucher à nouveau, même si ce n’est pas encore définitif : l’accomplissement du rite n’a en lui-même pas la moindre importance. Voilà ce qu’ils ont tous fait : ils se sont situés dans leur perspective ultime. Alors ils peuvent revenir à l’obscurité de la Galilée et l’anonymat de Nazareth : la croissance vers ce but célébré est à l’œuvre. Le verbe [aouxanô] signifie augmenter, accroître, s’augmenter, grandir : il ne s’agit pas que d’une croissance physique ; quant au verbe [krataïoô], fortifier, affermir, il semble plus physique, mais inclut la vigueur morale : c’est l’aptitude à dominer, la vigueur, qui se construit.

Et entre le début et la fin du passage ? Il y aura eu cette rencontre étonnante avec Syméon, le vieil homme entièrement sous la coupe de l’Esprit saint, ainsi qu’avec la prophétesse Anne.

La première rencontre a lieu [kaï én tô éissagagéin tous gonéis to païdion Ièsoun tou poïèsaï aoutous kata to eïthisménon tou nomou péri aoutou], « et dans le [moment pour] les parents [d’]introduire l’enfant Jésus pour lui faire selon l’habitude de la loi à son sujet« . Je ne vois pas du tout ce que la loi dit de faire à l’enfant : elle parle de le racheter au prix d’un sacrifice d’animal. Pour les parents, c’est un moment initiatique : [eisagô], c’est introduire, conduire dans, initier. Eux obéissent à la loi, c’est ainsi qu’ils vivent leur rapport à Dieu, et ils font entrer leur enfant dans une habitude, ils lui donnent une « bonne habitude ». Mais la rencontre avec Syméon, mu par l’Esprit, transforme les choses, il prend l’enfant « dans ses bras recourbés » et béni le dieu, car « ont vu mes yeux à moi ton salut à toi… il est lumière et gloire« . « Et ils étaient, son père, et aussi sa mère, s’émerveillant sur les choses qui étaient en train d’être dites à son sujet. » Voilà un père et une mère qui savent se laisser interrompre, et qui accueillent avec émerveillement des choses inattendues au sujet de leur enfant. Et il leur annonce aussi que cet enfant ne fera pas l’unanimité, mais qu’il sera « signe disant-l’inverse » et que sa mère aura « l’âme séparée par un sabre-à-deux-tranchants« . Un signe [antilégoménon], c’est un signe en-train-de-dire-le-[anti], c’est-à-dire ce qui est en face (comme les antipodes) ou à la place (comme un antipape) : l’enfant constituera un signe parlant, mais parlant aux antipodes, disant des choses qui remplacent. Au point que sa propre mère sentira la division jusque dans son âme, comme portée par une arme de combat. La croissance de l’enfant, son accès à l’originalité, à ce qu’il est lui-même, c’est une souffrance pour ses parents, pour sa mère : comme quoi un enfantement n’est jamais sans douleur, si on le prend dans toute son ampleur.

La deuxième rencontre est presque périphérique : Anne « parle à son sujet » à beaucoup de personnes, sur ce thème de la délivrance (ou : du rachat) de Jérusalem. On doit presque deviner que « au sujet de lui » veut dire « au sujet de l’enfant« . Ce n’est d’ailleurs pas si évident : on dit juste avant que « elle loue Dieu et parle de lui… » : peut-être qu’elle ne parle pas du tout de l’enfant, mais de Dieu, tout simplement, à l’occasion de l’initiation de l’enfant.

Au total, un épisode étonnant, et où on peut glaner quelques perles concernant la famille, le rôle de chacun, et le prix de l’éducation.

 

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