Dimanche 24 décembre : Quand chacun donne sa parole.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

Nous étions chez s.Marc, puis nous avons été transportés chez s.Jean. Le tapis volant nous emmène maintenant chez s.Luc : on se croirait dans un conte oriental ! En tous cas, ce n’est pas ainsi que la communauté catholique construira une culture biblique solide…. Bref, passons.

« Au sixième mois » de la grossesse d’Elizabeth, « est envoyé l’ange Gabriel depuis le Dieu dans une ville de la Galilée de nom Nazareth à une jeune fille promise à un homme de nom Joseph de la maison de David, et le nom de la jeune fille : Marie. » Que de noms ! Gabriel, Galilée, Nazareth, Joseph, David, Marie. D’ailleurs, le mot « nom » revient lui-même trois fois : c’est dire si l’intention de l’auteur est d’emblée de nous situer des personnages. Peut-être aussi une discrète allusion ? En hébreu, qui nomme les livres en en reprenant les premiers mots (comme on fait en latin pour les documents du pape !), le Livre de l’Exode s’appelle « Voici les noms ». Et si un nouvel exode commençait ?

Ces personnages sont de nouveaux personnages : tout est nouveau ici. Gabriel (en hébreu [gabar El] : force-de-Dieu, ou Dieu-est-fort, ou Dieu-est-ma-force) est un nom entendu seulement deux fois déjà, et encore chez le prophète Daniel, un des plus récents. Mais Nazareth est un nom qui ne s’est jamais croisé, ce Joseph-là ne s’est jamais croisé, cette Marie-là non plus. Nous sommes dans l’inconnu. Et ces personnages aussi, peut-être bien…

Nous sommes comme au début d’une histoire, quand l’auteur présente ses personnages. Il va les construire petit à petit, mais il faut situer quelques éléments au départ, pour le lecteur. Ainsi y a-t-il déjà une relation entre deux personnages, Joseph et Marie. La « jeune fille » ([parthénos] peut se traduire jeune fille ou vierge, pour les anciens cela va de pair. C’est le même mot que nous avons vu dans la parabole des « Dix jeunes filles »), la jeune fille, donc, est [emnèsteouménèn] « à un homme de nom Joseph« . C’est un joli mot, une forme participe passée passive du verbe [mimnèskô] qui signifie faire souvenir, rappeler quelque chose, se mettre dans l’esprit. La jeune fille a-été-mise-dans-les-pensées de Joseph. On comprend qu’ils s’aiment, on comprend aussi qu’il y a un projet entre eux. Le même mot est employé par Luc un peu plus loin (Lc.2,5) pour le recensement : Joseph s’y rend avec celle qui-a-été-mise-dans-ses-pensées. Pour un acte officiel et administratif comme celui-là, on comprend désormais que le projet est lui aussi plus officiel : avec ce que nous savons du mariage juif  à cette époque, nous pouvons en déduire qu’ils sont déjà mariés par contrat, mais que Joseph n’a pas encore pris Marie sous son toit. C’est la situation de préparation qui est le contexte de la parabole des « Dix jeunes filles ».

Il y a aussi un rapport entre Joseph et David. Joseph est [ex oïkou Daouid], il a des origines dans la « maison » de David, entendue ici non au sens du bâtiment, bien évidemment, qui est le sens premier et fort d'[oïkos], mais au sens de la famille, sens également attesté en grec. Joseph est un inconnu, mais il a quelque part des lettres de noblesse.

Et puis il y a le rapport établi presque sous nos yeux entre « le dieu » et Marie. Gabriel est envoyé à partir de, en venant de, depuis le Dieu et, comme à travers une foule d’intermédiaire, comme avec un effet zoom, jusqu’à cette jeune-fille-là, Marie. Elle est le dernier mot de cette première phrase, ce que l’auteur tenait vraiment à nous dire. Jeune fille inconnue dans une ville inconnue d’une région délaissée et intermédiaire, jeune fille qui a déjà sa petite histoire de cœur.

« Et étant entré chez elle, il dit« . Voilà une effraction. Gabriel ne s’est pas gêné, il n’a pas frappé, il est entré. Effraction, pas tout-à-fait, j’exagère : Luc n’écrit pas qu’il ait brisé la porte ou la fenêtre. Y en a-t-il, du reste, dans la modeste demeure du père de Marie ? Car c’est là qu’elle réside, sans doute, selon la tradition juive, en attendant que son mari la prenne chez lui. Gabriel entre et s’adresse à elle. Il y a de quoi être au mieux surpris, au pire effrayé : tout dépend de la tranquillité d’âme de la personne visitée. Et que dit Gabriel ?

« Grâce sur toi, toute-graciée, le Seigneur avec toi. » Un mélange de salutation banale et de salutation peu ordinaire. Le premier mot, [Khaïré], est la salutation classique en grec. On pourrait traduire « salut« (mot-à-mot, « joie à toi !« ), et on le ferait avec raison si Gabriel avait poursuivi : « salut, Marie ». Mais il ne l’a pas appelée ainsi, il l’a appelée [kékharitôménè]. Cela se fait, de donner d’autres noms à des personnes aimées, « salut, ma petite choupette ! » Sauf qu’ici, ce nom n’est pas du tout banal ; sauf qu’ici, le nom est donné par une personne que Marie voit pour la première fois ! Reprenons pas à pas : le nom n’est pas banal, il veut dire « toute-façonnée-de-[kharis] » et la [kharis], c’est au sens propre ce qui brille, ce qui réjouit : d’où vient que le mot signifie aussi la grâce (comme les Trois Grâces), le charme, la beauté, la joie, mais aussi la faveur, la gratuité, la bienveillance, la bonne volonté ou la reconnaissance. Il me semble qu’en tout cela, il y a quelque chose de commun : ce sont des choses qui opèrent une fois qu’une relation est établie en de bons termes. Quelque chose s’établit en profondeur, de manière assez mystérieuse et inexplicable entre deux êtres, parfois lentement, parfois de manière soudaine, et alors opère la grâce, le charme, la beauté, la joie, la faveur, la gratuité, la bienveillance ou la reconnaissance. Et ce nom fait écho au salut, ou plutôt donne à celui-ci un tout autre relief, puisqu’il reprend la même racine. D’autre part, un nom spécial, c’est ce que s’autorise une personne introduite, une personne de la proximité, de la familiarité. Dans le cas contraire, c’est très déplacé.

« Mais celle-ci, à cette parole, est bouleversée et calcule d’où sort un tel embrassement ! » Le grec évoque un trouble profond, un bouleversement : on peut comprendre, devant la soudaineté de l’évènement, devant la qualité de l’apparition, devant le décalage complet entre l’inconnu et les mots de trop grande proximité qu’il emploie. Son esprit tourne à toute allure :  [dialogidzomaï] c’est faire ses comptes, calculer exactement, distinguer par la réflexion. On voit l’esprit qui cherche la « logique » en essayant de faire la part des choses ([dia], à part, à travers). Et le pronom interrogatif qui suit, c’est [potapos] dont le sens est littéralement « de quel pays ?« . Quant à la salutation de Gabriel, elle est désignée par le mot [aspasmos] : salut amical, embrassement, affection, tendresse. Ce que les anglo-saxons appellent a hug. Ça lui a fait cet effet-là, à Marie, les mots de Gabriel : l’effet d’une étreinte tendre et affectueuse, certes, mais faite par un inconnu.

Gabriel poursuit. Il sait, lui, qu’il est envoyé; le trouble profond qu’il perçoit forcément ne l’arrête pas ou à peine, parce que la question n’est pas pour lui d’établir de bonnes relations avec Marie. Il vient délivrer un message qui doit être entendu, c’est tout. « N’aies pas peur, Marie, car tu as trouvé [kharis] chez le dieu. » Décidément, ce mot est aussi une clé du texte, après les noms. Que veut dire que Marie ait « trouvé grâce auprès de Dieu » ? Est-ce qu’elle lui procure joie, charme, faveur, gratuité, etc. ? Est-ce qu’elle bénéficie de sa joie, son charme, sa faveur, sa gratuité ? Je ne sais pas : j’ai juste l’impression d’après le mouvement du texte et la répétition du mot qu’il y a entre Dieu et Marie, selon Gabriel, un échange sur pied d’égalité, au moins sur ce point de la [kharis]. Malgré tout l’abîme, qu’on admettra sans doute, entre le Créateur et sa créature, il y a une échange d’égal à égal, et c’est celui de la [kharis]. Il y a un échange déjà établi entre Dieu et Marie. La relation est bien posée, et la [kharis] opère déjà. Ah? Et…?

« Et voici : tu concevras dans le sein et tu enfanteras un fils et tu l’appelleras de son nom à lui : Jésus. » La relation entre Dieu et Marie est déjà suffisamment établie pour que la [kharis] opère entre eux. Et cette relation va plus loin, …comme il paraîtrait naturel entre un homme et une femme ! Les verbes sont au futur, le mode du non réel le plus proche du réel. Cela a l’air si simple. Et encore un nom. Un nouveau nom, Jésus. Pas tout-à-fait nouveau celui-là : c’est le même nom hébreu qui est déjà traduit Josué, ou Isaïe… Le nom, c’est l’être nommé par distinction d’avec les autres êtres, mais au milieu d’eux, comme l’un d’eux. Dans tout ce texte, Dieu n’est jamais appelé « Dieu » comme un nom propre (avec une majuscule, comme je viens de le faire), il est toujours avec son déterminant, « le dieu ». Il n’y a en effet pas de nom propre pour le dieu unique, il ne fait pas nombre avec quoi que ce soit d’autre. Lui donner un nom, c’est vouloir le distinguer : ce qui suppose qu’il a besoin d’être distingué, qu’il pourrait être confondu. Mais non, il est unique, il ne se confond avec rien. L’enfant de Marie, lui, aura un nom, il l’a même déjà, parce qu’il doit être distingué comme unique entre toutes les créatures. Or dans la tradition juive, c’est le père qui impose le nom -que l’ange transmet.

L’ange continue : « Celui-là sera grand et fils du très-haut il sera appelé et il lui donnera, le seigneur dieu, le trône de David son père et il règnera sur la maison de Jacob pour l’éternité et à son royaume il n’y aura pas de fin. » Luc nous tisse habilement plusieurs prophéties messianiques en une seule phrase : un accomplissement est sur le point d’advenir. « Dit alors Marie à l’ange : comment y aura-t-il cela, dès lors que d’homme je n’en connais pas ? » Marie ne remet pas en cause un seul instant ce qui vient de lui être dit : que la relation se prolonge ainsi, apparaît à elle aussi tout ce qu’il y a de plus cohérent, naturel. La question c’est comment, et elle est légitime. Bien des textes bibliques font état de l’annonce par un ange d’une naissance : et en général, conception et naissance suivent  de peu, à leur rythme naturel, parce que ces annonces sont faites à des personnes vivant en couple. Mais ce n’est pas encore le cas de Marie, et elle le dit : pas de relation sexuelle établie.

La réponse de l’ange : « esprit saint surviendra sur toi et puissance du très-haut t’obombrera; par quoi aussi l’engendré saint sera appelé fils de dieu. » La formule sonne comme une incantation, dans sa première partie. Il y a des choses que seule la poésie peut dire, parce qu’elle parle au-delà des mots. [éperkhomaï], que j’ai traduit « survenir« , veut aussi dire s’approcher, venir auprès, mais aussi venir sur (survenir, descendre), venir dans (s’enfoncer, s’engager, pénétrer), venir à travers (traverser, parcourir, examiner), venir à la suite, revenir. On entend comment vient l’Esprit saint : il ne cesse de venir, de toutes les manières. On comprend aussi qu’à la question pleine de simplicité de Marie, l’ange répond que l’Esprit saint s’en chargera lui-même, à sa manière. Quant à [épiskiadzô], c’est couvrir d’ombre, plonger dans l’obscurité, cacher dans l’ombre, voiler, masquer. Cela restera mystérieux, invisible, nocturne. La nuit est une belle image du mystère : c’est là que le regard porte le plus loin, puisqu’on voit des étoiles qui sont à des millions de kilomètres, et néanmoins le regard s’engouffre et ne saisit rien d’une profondeur insondable.

L’ange ajoute : « Et voici : Elizabeth, ta parente, elle aussi a conçu un fils dans sa vieillesse et ce mois-ci est le sixième pour celle qu’on appelait la stérile; c’est que n’est impossible chez le dieu aucun mot. » On dirait que l’ange a ajouté quelque chose de son propre chef. C’est lui qui a fait l’annonce à Elizabeth, déjà. Alors il sait bien. Là aussi, il y avait de l’impossible, pour une conception, et pourtant c’est fait. Alors tu vois, Marie, le comment, ce n’est pas vraiment une question. Mais en effet, je te le confirme, il va se passer de l’extra-ordinaire.

« Dit alors Marie à l’ange : voici l’esclave du seigneur; que m’advienne selon ton mot. Et s’en fut d’auprès d’elle l’ange. » Marie s’offre. L’ange disait « voici« , « voici » (en grec, [idou]), Marie répond « voici« . Là encore, c’est un mot clé du texte. A une offre répond une offre, à une offrande une offrande. A une [kharis], une [kharis]. Et l’offrande de Marie s’ouvre sur un devenir, [génoïto]. Tout bascule, début d’une histoire : pour cet enfant, pour elle-même. Et puis l’ange avait conclu son ajout par un « rien n’est impossible à Dieu », mais formulé avec un hébraïsme  : « aucun mot n’est impossible« . Le mot, c’est [rhèma], qui donne notre rhétorique. Et c’est la même formule que reprend Marie : selon le mot même qui ne peut être impossible, qui ne peut rester sans effet, que ce mot produise tous ses effets. Marie s’offre au plein accomplissement de la parole de Dieu. Et conçoit cette parole-même.

Quant à l’ange, il n’a pas fini son travail. Il était arrivé [apo tou théou], « d’auprès du dieu« , il repart [ap’ aoutès], « d’auprès d’elle« . Et comme dans le premier cas, il venait porter une offre de la part du dieu, on devine qu’il est parti pour une autre annonciation : il va rapporter une offrande de la part de Marie.

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