16 Passant le long de la mer de Galilée, Jésus vit Simon et André, le frère de Simon, en train de jeter les filets dans la mer, car c’étaient des pêcheurs. 17 Il leur dit : « Venez à ma suite. Je vous ferai devenir pêcheurs d’hommes. » 18 Aussitôt, laissant leurs filets, ils le suivirent. 19 Jésus avança un peu et il vit Jacques, fils de Zébédée, et son frère Jean, qui étaient dans la barque et réparaient les filets. 20 Aussitôt, Jésus les appela. Alors, laissant dans la barque leur père Zébédée avec ses ouvriers, ils partirent à sa suite.
Après nous avoir présenté les axes fondamentaux de son annonce et de son ministère, Marc nous montre maintenant Jésus en train de vivre et d’agir. Et cela commence en une sorte « d’instant 0 », un préalable. Ce moment a déjà été commenté en deuxième partie des notices suivantes : Changer d’attitude, se confier en l’action décisive de Dieu et Un nouveau monde est là.

Jésus se trouve « passant-à-côté à côté de la mer de Galilée » : voilà qui est fort redondant ! Le [para] (à-côté, près de ) se trouve à la fois en préverbe, [paragoon] et en préposition ; en ce dernier cas, toutefois, la préposition est construite avec l’accusatif, ce qui désigne le lieu où l’on va. Ainsi donc, le bord de mer est bien la destination que Jésus s’est donnée, la zone qu’il compte parcourir (et l’on se souvient qu’il vient désormais « dans la Galilée » en général). C’est à l’évidence une zone d’activité, où la vie des hommes est diverse et abondante. Il va où sont les hommes, le « désert » est bien fini. Et si l’on peut être plus ou moins proche de la mer (ou du lac, mais celui-ci est grand : six fois le Lac d’Annecy, un peu plus grand que le Bassin d’Arcachon), il est cette fois au bord, il le longe, c’est sans doute le sens de cette redondance. Et c’est sans doute la zone la plus habitée, où il y a le plus de monde. Jésus n’entend pas faire dans le « confidentiel », s’adresser à quelques-uns, mais il veut au contraire rejoindre le plus de personnes possibles.
La scène qui va se reproduire deux fois, dans ce contexte, y prend un sens conséquent assez net : Jésus, s’il va à la rencontre des hommes, veut y aller aussi avec d’autres hommes. D’emblée, il ne veut pas être un solitaire allant à la rencontre des autres. Pourquoi ? Car certes, les Maîtres (les « rabbis ») avaient souvent des disciples autour d’eux : mais en général, ce sont ceux-ci qui demandaient à être de l’entourage, alors qu’ici, c’est une initiative du « maître » lui-même. Pourquoi une telle initiative ?
Un homme seul qui se confronte aux autres livre un message tout-à-fait différent : la relation apparaît comme « moi et les autres », « moi face aux autres ». Les relations sont alors en quelque sorte triées et captées : seules vont compter les relations de chacun à lui, isolant de fait chacun de ses interlocuteurs. Ainsi, ce choix initial de Jésus dit alors quelque chose de capital, et c’est justement qu’il ne veut pas cela. Le réseau de relations dans lequel chacun vit est au contraire assumé, parce que le « leader » du groupe est lui-même dans un réseau de relations, et que s’approcher de lui peut se faire directement mais aussi par d’autres, et encore par ces deux procédés à la fois. Jésus ne veut pas conduire à lui-même, il ne veut pas « terminer » à lui les relations qu’il va créer.
Cela est d’autant plus flagrant que ceux que Jésus « appelle » (« convoque« ) sont eux-mêmes en réseau : Simon et André sont frères, Jacques et Jean sont frères. Il ne prélève pas l’un en laissant l’autre, brisant à chaque fois une fratrie. Il prend au contraire la fratrie tout entière : ce qu’il laisse, c’est le père Zébédée, et ce sont les salariés de celui-ci.
Cela montre aussi un choix précis : il ne prend pas la relation d’entreprise, il ne prend pas non plus la famille entière dans sa verticalité. Il y a comme une épure. Celle-ci n’a pas le sens d’un rejet (qui viendrait contredire le choix premier de se situer dans le réseau des relations tout entier) mais bien d’un centrement privilégié : la fratrie, la relation fraternelle, est mise au cœur. Or la fratrie est quelque chose de dangereux : le premier exemple que nous en ayons, dans la Bible, c’est Caïn et Abel, et cela finit mal… La fraternité n’est pas un rêve, tant s’en faut, mais elle est un horizon.
Ce qui me semble marquer la fraternité, c’est d’abord l’absence de choix : mon frère m’est donné, et moi à lui, tel que nous sommes l’un et l’autre, que cela nous plaise ou non. Mais ce qui la marque aussi, c’est le lien du sang : nous avons mêmes parents, même origine, et c’est ainsi aussi qu’il nous appartient de nous reconnaître, de nous soutenir. Peut-être est-ce aussi cela qui guide le choix initial de Jésus dans l’inauguration de son ministère : prendre le risque de la fraternité, et viser les hommes à travers cette relation première, modéliser à partir de là, apprendre à s’accepter comme on est, mais reconnaître en chacun une commune origine. C’est peut-être bien une disposition pratique essentielle pour annoncer l’évangile du père, car ceux qui ont un même père sont forcément frères.
Ce choix initial dans le mode de son ministère dit aussi autre chose : les disciples vont être d’emblée à la fois des sédentaires et des itinérants. Car disciples sont ceux qui « laissent » filets, métiers, père, compagnons de travail ; mais disciples aussi, ceux à la rencontre desquels ils vont aller ensemble. Jésus pose dès l’origine deux modes pour être disciples, deux modes pour répondre à l’évangile qu’il fait résonner, l’un qui est tout simplement de se faire auditeur là où l’on est et quoi que l’on fasse, l’autre qui épouse l’itinérance de Jésus, sur l’injonction de celui-ci (et pas de sa propre initiative), de sorte que l’évangile soit annoncé dans les relations. Entre ces deux modes, une interdépendance : ceux qui sont dans l’itinérance sont avec Jésus porteurs du message ; ceux qui sont dans la sédentarité apportent par leur accueil le soutien aux premiers. Une diversité féconde, posée dès l’abord de son ministère.
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