Dimanche 21 janvier : changer d’attitude, se confier en l’action décisive de Dieu.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

Nous revoilà dans l’évangile selon s.Marc, et cette fois pour quelques temps. Nous allons pouvoir mieux épouser un contexte et entrer dans un point de vue c’est-à-dire mieux profiter de l’extraordinaire chance d’avoir plusieurs textes fondateurs. Lorsqu’on réduit ceux-ci à des bouts et des morceaux, c’est comme si l’on picorait dans un seul ensemble. Mais quand on entre dans ces textes avec ce qui les constitue comme texte, on profite à fond de leur diversité et de la pluralité à laquelle ils nous ouvrent. Et c’est cette pluralité qui ouvre vraiment à l’universel. Car ces textes ne nous disent pas tous la même chose, ils ne nous présentent pas tous exactement le « même Jésus » : il ne faut pas avoir peur de cela.

Le passage que nous avons aujourd’hui est juste « sur la pliure de la carte », si j’ose dire. Il est constitué de la fin du prologue de l’évangile de Marc pour une part, et du début d’une autre partie de ce même évangile d’autre part.

Pour ce qui est du Prologue, nous en avons eu le tout début pendant l’Avent (Dimanche 10 décembre : et si on commençait ?) : Après un titre, Marc introduit le personnage de Jean le Précurseur, avant de nous faire voir Jésus annoncé. Ce dernier moment est relaté en trois temps : Jésus est baptisé, puis il va quarante jours au désert, enfin il est en Galilée : c’est ce dernier temps qui constitue le début de notre passage d’aujourd’hui. Les deux premiers versets de ce passage sont donc, gardons-le à l’esprit, la conclusion d’une introduction générale.

La partie suivante de l’évangile selon s.Marc nous donne un aperçu général de l’activité de Jésus. Il y a d’abord un préalable, où Jésus appelle quatre pêcheurs à sa suite; puis viennent la guérison d’un démoniaque, la guérison de la belle-mère de Simon, un sommaire sur les guérisons (centre de cette partie), une retraite interrompue et la purification d’un lépreux. Les derniers versets que nous lisons aujourd’hui sont donc un préalable, une action que Jésus accomplit antérieurement à toute activité, presque comme une condition de celle-ci. Il nous faudra aussi garder cela à l’esprit.

Aujourd’hui, le premier passage commence par « Or après le livrer de Jean« . Marc établi clairement une succession : il y a eu le temps de Jean, maintenant il y a le temps de Jésus, les deux ne s’interpénètrent pas. De l’un à l’autre, ce ne sont plus les mêmes repères, ce n’est plus la même perspective, les mots n’ont plus le même sens, nous allons le voir immédiatement. Qu’est-ce qui provoque ce changement ? Le verbe employé par Marc est [paradidômi] : transmettre, livrer, remettre, confier, concéder. Ce verbe est à l’infinitif aoriste passif (pardon pour la cuistrerie !) : c’est un état acquis (aoriste), où il n’y a plus d’action (infinitif), et qui est subi (passif). Jean a été livré, dans le sens d’une violence subie, d’une contrainte; Maintenant c’est fait et il n’y a plus rien à y changer. Il ne peut plus agir, c’est au tour d’un autre.

Donc, à partir de ce moment, « vient Jésus dans la Galilée en clamant l’évangile du dieu et en disant qu’est rempli le temps et que s’est approché le royaume du dieu : « Convertissez-vous et croyez en l’évangile. » Selon Marc, Jean baptisait « dans le désert« , « dans le fleuve Jourdain » : la combinaison des deux est tout-à-fait possible, notamment si l’on se situe du côté de l’embouchure dans la Mer Morte (ce qu’indique d’ailleurs l’évangéliste Jean, de son côté). Jésus est venu « de Nazareth de Galilée » afin d’être baptisé par Jean puis il est allé au désert. Maintenant, à cette cessation forcée d’activité de Jean, il revient dans la Galilée. Mais cette fois, il vient [kèrrusôn] et [legôn], « en faisant le héraut » : il se pose en porteur d’un message venant d’une autorité plus haute, en envoyé, et « en disant« . Il dévoile celui qui l’envoie : le dieu. De lui, la bonne nouvelle, [eouangélion], de lui le royaume, ou le règne, ou la royauté -car les trois traductions valent pour le même mot [basiléia]. Cet « évangile« , c’est celui que Marc indique dans le titre même de son ouvrage : « Commencement de l’évangile… » Et en effet, on le voit ici commencer, Jésus s’en fait le héraut. Quelle est cette bonne nouvelle ? Marc la résume au style indirect dans ce que dit Jésus : le [kaïros], le temps au sens de l’évènement dans sa consistance, est [péplèrôtaï], et le royaume est [èngikén]. [plèroô], c’est emplir, remplir un récipient, c’est aussi féconder, rassasier, satisfaire; c’est encore compléter, accomplir, réaliser, s’achever. Autrement dit, tout ce pour quoi il y a du temps, le sens même de l’univers dans son devenir, tout cela parvient désormais à son achèvement. Voilà la clé de l’Histoire. [éngidzô], c’est s’approcher, rejoindre, être proche ou parent de. Le verbe est au parfait présent, c’est-à-dire qu’il exprime une situation actuelle qui résulte d’une action préalable, un état actuel stable et pleinement réalisé. Autrement dit le royaume du dieu s’est fait proche, et au terme de tout un processus par lequel il s’est approché, il est maintenant tout proche comme on le dit d’une parenté.

Voilà donc la « bonne nouvelle » dont Jésus est le porteur, le héraut : c’est maintenant l’instant clé de l’histoire, au terme de tout un processus préparatoire désormais à son terme; la royauté du dieu est maintenant proche parente, son royaume est dans la plus grande proximité de chacun, autant dire à portée de main. La conséquence est rapportée au style direct : « convertissez-vous, croyez » : la réponse adéquate à toute cette action du dieu qui arrive à son terme, l’attitude qui correspond de la part des auditeurs, consiste en ces deux actions, [métanoéô], c’est-à-dire penser après, réfléchir ensuite, changer d’avis, se repentir, regretter, et [pisteouô], c’est-à-dire croire en, se confier à, ajouter foi. Il est temps de changer sa manière de penser ou de voir et de croire « dans la bonne nouvelle« , c’est-dire de se confier à ce qui est annoncé, à cette action divine à long terme et qui, justement, touche à son terme. En peinture, un « repentir », c’est quand l’artiste repasse par dessus l’attitude qu’il a donnée d’abord à son personnage pour lui en donner une autre. C’est de cela qu’il s’agit, d’un changement d’attitude.

Ainsi donc, tout cela, c’est la conclusion de l’introduction (ou du prologue) de l’évangile de Marc. Nous passons par ce porche de la « bonne nouvelle« , premier et dernier mot de son introduction. Et nous sommes prêts à recevoir son témoignage au sujet de Jésus, pour peu que nous adoptions cette double attitude qu’il nous enjoint.

Et la suite ? C’est un préalable. L’activité de Jésus, ce héraut, va être comme résumée par Marc à travers plusieurs actions ou situations, dans un ensemble savamment construit. Mais il y a un « moment zéro », et c’est notre texte. Jésus n’agit pas en solitaire, il prend avec lui des hommes, qui auront par conséquent été avec lui dès le début. C’est une pratique classique des « rabbi » que celle-ci : former des disciples. Il y aura néanmoins une originalité dans la pratique de Jésus, c’est de former une véritable communauté de vie avec ses disciples, mais nous n’en sommes pas encore là.

Le récit est dédoublé : il raconte deux fois la même chose. Pas tout-à-fait, au sens où ce ne sont pas les mêmes personnes : d’abord, il s’agit de [Simôna kaï Andréan ton adelfon Simônos], « Simon et André le frère de Simon« , ensuite il s’agit de [Iakôbon ton tou Dzébédaïou kaï Iôannèn ton adelfon aoutou], « Jacques celui de Zébédée et Jean son frère« . La manière même de les énoncer est tout-à-fait semblable, sinon que Simon et André sont présentés l’un par rapport à l’autre exclusivement, alors que Jacques est présenté d’abord par rapport à son père. Il y aura un écho de cela dans la réaction de chaque couple : dans le premier cas, [kaï éouthus aféntés ta diktua èkolouthèsan aoutô], « et aussitôt laissant les filets ils le suivirent« , dans le second, [kaï aféntés ton patéra aoutôn Dzébédaïon én tô ploiô méta tôn misthôtôn apèlthon opisô aoutou], « et laissant leur père Zébédée dans la barque avec les mercenaires ils s’en vont derrière lui ».

Dans tous les cas ils laissent : mais pour les premiers ce sont avant tout des choses, les instruments mêmes de l’exercice de leur métier, pour les seconds ce sont avant tout des personnes, un père et ceux qui constituent une petite entreprise. Le mot « mercenaire » ne doit pas faire peur, il ne s’agit pas de Bob Denard et consorts ! Mais au sens propre, de ceux qui reçoivent, en latin une merces, en grec un [misthos], c’est-à-dire une récompense ou une rétribution. Laisser une activité ou laisser des personnes, c’est toujours un déchirement : l’appel de Jésus est assez puissant pour provoquer celui-ci. Car c’est l’autre similitude, dite avec deux verbes différents : ils le suivent ou ils s’en vont derrière lui. Le premier verbe, nous l’avons vu la semaine dernière, implique aussi l’imitation, la similitude d’attitude et de vie, le second seulement la marche en deuxième position : là aussi il y a une cohérence avec leur situation. Car pour Simon et André, qui laissent avant tout une activité, c’est le verbe qui marque l’imitation et le changement d’attitude; pour Jacques et Jean, qui laissent avant tout des personnes et qui, en fils du chef d’entreprise, étaient sans doute en bonne position dans celle-ci, c’est le verbe qui marque la position subalterne.

Du reste, Simon et André sont pris en pleine activité ! [amfiballontas en tè thalassè : èsan gar aliéis] : [amfi] est un préverbe qui a le sens de autour, comme dans un amphithéâtre, [ballô] c’est tout ce qui concerne lancer ou jeter. [amfiballô] c’est jeter avec un geste enveloppant : pour des pêcheurs, c’est un geste très technique avec certains types de filets, l’épervier en particulier. Ils étaient « en train de jeter-avec-un-geste-enveloppant dans la mer : ils étaient en effet pêcheurs« . Ils sont saisis dans l’exécution même de ce qui demande une grande compétence professionnelle, dans le meilleur d’eux-mêmes : on ne sait jamais quand l’appel de Jésus va vous saisir ! Jacques et Jean sont pris au contraire dans un moment plus tranquille : [kaï aoutous én tô ploiô katartidzontas ta diktua]. [kata] est un préverbe qui a le sens d’un mouvement de haut en bas, comme dans une catastrophe ou un cataclysme, [artidzô] c’est arranger, mettre en état. [katartidzô], c’est mettre en ordre avec une idée hiérarchique, c’est mettre en ordre en donnant des ordres. Ni Jacques ni Jean, probablement, ne sont directement à manier les aiguilles à ramender : ils organisent la chose. Ils sont saisis dans l’acte de leur autorité, dans l’exercice de leur pouvoir.

Une seule chose n’est pas répétée, c’est la parole de Jésus : « Venez derrière moi, et je vous ferai devenir pêcheurs d’hommes« . La deuxième fois, le texte dit seulement qu’il les appelle, ou les convoque. Pourtant, le « venez derrière moi« , [déouté opisô mou], correspond mot à mot à ce que font, non pas Simon et André, mais bien Jacques et Jean, et que nous avons déjà vu : [apèlthon opisô aoutou]. Chaque mot répond à chaque mot. « Venez derrière moi« , « ils allèrent derrière lui« . Et puis la formation particulière que va donner ce « rabbi »-là : « Je vous ferai devenir pêcheurs d’hommes« . Il y a bien un rapport avec ce qu’ils savent faire avec tant de compétence, être pêcheurs. Mais leur visée sera différente. Jésus va les « faire« , [poièsô]. Il y a deux verbes faire en grec, l’un qui évoque la technique, l’autre -le nôtre- qui évoque la création, et qui a donné « poésie » d’ailleurs. Il y a une création, une nouvelle disposition des êtres dans ce que promet le maître. Mais ce sera progressif, le fruit d’une évolution : il va les faire devenir, [génésthaï], presque naître à.  Quant à « pécheurs d’hommes », l’expression garde pour moi tout son mystère…

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