dimanche 18 février : guetter les signes d’amour.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

     Carême oblige, le lectionnaire interrompt la lecture continue heureusement entamée de l’évangile selon s.Marc. Nous faisons cette fois un léger retour en arrière, dans la toute première partie de cet écrit, avant cette section que nous avons tout juste finie donnant un aperçu général de l’activité de Jésus. Dans ce prologue, nous avions d’abord un titre, ensuite une mise en scène de Jean-Baptiste (que nous avons tous deux lus et commentés pendant l’Avent Dimanche 10 décembre : et si on commençait ?), et enfin l’entrée en scène de Jésus lui-même.

     Jésus entre en scène en trois temps : d’abord par son baptême, puis par un temps au désert, enfin par le début de son ministère en Galilée. Notre texte d’aujourd’hui comprend ces deux derniers temps : le passage au désert et le début du ministère en Galilée. Mais ce dernier temps a déjà été lu et commenté il y a peu ( Dimanche 21 janvier : changer d’attitude, se confier en l’action décisive de Dieu.), aussi n’y reviendrai-je pas. Et je vais m’attacher aujourd’hui au seul passage au désert, deux petits versets fort originaux.

     Fort originaux en effet, car nous sommes plus ou moins habitués, à propos du passage au désert de Jésus après son baptême, aux récits détaillés des tentations. Mais ici, rien de tel, nous sommes dans une tout autre perspective, Marc voit les choses différemment. Première étape de ce carême : accepter de voir les choses différemment.

      « Et aussitôt l’esprit l’expulse dans le désert. » Ce début abrupt rattache le temps du désert à ce qui précède immédiatement : « Et aussitôt, comme [Jésus] remontait de l’eau, il vit les cieux déchirés et l’esprit comme une colombe descendre en lui, et une voix advint depuis les cieux : « Tu es le fils [qui est] mien, le bien-aimé, [celui] en lequel je me suis complu« . Les évènements ont un rythme, chez Marc. Et le rythme est ici fortement marqué : Jésus remonte de l’eau où il a été baptisé et aussitôt il se passe tout cela, et dans le même rythme aussitôt il va au désert. Aller au désert est une suite immédiate, logique, du baptême. Du reste, Jésus ne va pas au désert, c’est l’esprit qui l’y mène. Et quel esprit ? Celui-là même qui est descendu en lui visiblement, comme une colombe. J’ai failli écrire « sous la forme d’une colombe », à cause des nombreuses représentations que j’ai en tête, où le volatile descend en piqué vers la tête de Jésus. Mais Marc ne dit pas cela : « comme un colombe » peut qualifier en effet la forme prise par l’esprit pour être visible, mais peut qualifier aussi la manière de descendre. Et les colombes font rarement du  vol en piqué, ce qui est plutôt agressif, elles descendent plutôt dans un grand frou-frou d’ailes afin de se poser en douceur. D’autre part, l’esprit descend « en lui », [éis aouton], la préposition [éis] signifiant « dans » avec une idée de mouvement, de pénétration. C’est avec une grande douceur que l’esprit descend depuis le ciel jusqu’en Jésus, représentant ainsi les paroles d’une tout aussi grande douceur qui lui sont dites, celles d’un père qui revendique publiquement cet homme comme son fils, comme sien, comme aimé, comme celui qu’il approuve (ou juge bon, ou dont il est satisfait).

     Pourtant le verbe employé pour cette nouvelle action de l’esprit ne paraît pas cette fois pleine de douceur : « Et aussitôt l’esprit l’expulse« , [ekballéi]. C’est le mot qui va être employé plus loin pour désigner l’action de Jésus vis-à-vis des [daïmonia], rien de moins !  Jésus est positivement lancé à l’extérieur, expulsé. Comment comprendre un terme pareil ? Il me semble que ce mot insiste avant tout sur le changement total qui se produit pour Jésus à ce moment de sa vie : du fait de son baptême, du fait de cette déclaration d’amour publique de son père et de la descente en lui de l’esprit de son père, rien ne sera plus comme avant. La vie de Jésus est désormais aussi publique que cette déclaration d’amour. Un amour aussi fort que celui dont il est aimé -mieux : l’amour même dont il est aimé- l’habite désormais, et le pousse hors de lui-même, hors des conditions précédentes de sa vie. La douceur d’amour qui est en Jésus le conduit désormais à sortir, avec la violence propre à un amour fort et puissant.

     Et comme l’esprit est descendu [éis aouton], l’esprit l’expulse depuis les profondeurs de lui-même [éis ton érèmon], « dans le désert« . L’usage de la même préposition [éis] n’est pas un hasard, elle établit un parallèle. L’amour dont Jésus est aimé a pénétré en lui jusqu’en ses profondeurs. Pour aimer en retour, Jésus pénètre au désert jusqu’en ses profondeurs. C’est comme si, dans l’interprétation de Marc, le désert était l’image du père, à qui Jésus veut donner autant d’amour qu’il en a reçu, car l’amour aspire à l’égalité. Il se trouve, pour corroborer cette interprétation, que la prochaine fois que nous entendrons parler du désert dans l’évangile de Marc, c’est (nous l’avons vu il y a peu) lorsque Jésus s’échappe au petit matin de la maison de Simon, pour un moment d’intimité où il prie, « dans un lieu désert« , [éis érèmon topon]. Le désert est bien le symbole de la rencontre avec son père, du don de soi à son père.

     A ce point, je ne sais pas qui a eu la chance de bénéficier d’une telle preuve de confiance et d’amour de ses parents, dans sa vie : heureux ceux-là ! Et pourvu alors que cela les conduise à vouloir aimer autant qu’ils sont aimés. Le temps qui s’ouvre est sans  doute destiné à renouveler ce choix. Pour tous les parents, c’est sans doute un temps pour chercher comment donner à ses enfants le meilleur départ dans leur vie, en leur donnant les fondations d’une déclaration d’amour en paroles et en actes (autrement, l’un devient le démenti de l’autre, c’est pire !). Il n’est jamais trop tard pour cela, même à la fin de notre vie, nos enfants en ont besoin. Pour tous les baptisés, c’est peut-être un temps pour redécouvrir dans le baptême l’acte fondateur d’un amour gratuit et rechercher comment faire de sa vie une réponse proportionnée. Pour ceux et celles qui n’ont pas eu la chance de telles fondations dans leur vie, c’est peut-être l’occasion de se laisser expulser des habitudes de vie ou de pensée nées de cette absence cruelle, pour partir à la rencontre du seul vrai père…

     La description par Marc de ce temps au désert se fait en deux temps. C’est son interprétation, bien sûr, comme il en va pour tous les évangélistes : par définition, aucun témoin n’y était, et chacun comprend à sa manière, suivant l’image qu’il se fait de Jésus, le contenu de ce moment fondateur. Encore une fois, nous n’avons aucun accès immédiat à Jésus par les évangiles, mais nous avons le privilège de pas moins de quatre témoignages, quatre points de vue subjectifs, entre lesquels construire notre propre expérience. Quand on pense que deux yeux nous suffisent pour que notre vision ait du relief, qu’en serait-il avec quatre paire d’yeux !!! Mais, au risque de me répéter, je souligne encore l’importance de lire chaque témoignage pour lui-même, avec sa personnalité propre et le Jésus qu’il dessine, sans vouloir réduire cela à un galimatias unique et sans saveur, où nous n’aurions pas plus d’espace que dans la vision d’un cyclope.

     Deux temps, donc, que Marc indique par le même début « Et il était« , [kaï èn]. « Et il était dans le désert quarante jours éprouvé par l’adversaire, et il était avec les bêtes et les anges le servaient. » Le passage en ce désert a deux dimensions énoncées l’une après l’autre.

Moretto da Brescia

     Première dimension, « dans le désert quarante jours éprouvé par l’adversaire« . Ce n’est qu’ici que Marc évoque les fameux quarante jours : ce chiffre est celui des années passées par le peuple au désert entre la sortie d’Egypte et l’entrée en Terre promise; c’est ce même chiffre que l’on retrouve, en jours cette fois, dans l’histoire du prophète Elie lorsqu’il retourne à l’Horeb, au lieu fondateur de l’alliance qu’il défend, pour la rencontre avec Yahvé. Or le désert, dans la vision des prophètes qui nourrit la foi juive, la religion de Jésus et la pensée de Marc, c’est un moment fondateur : et c’est un moment à trois dimensions. C’est d’abord le temps des fiançailles, « Je vais te conduire au désert, et je parlerai à ton cœur, et tu me répondra comme aux jours de ta jeunesse » (Os.2,16-17). C’est aussi le temps de la providence où Dieu pourvoit à tous les besoins de son peuple, sans qu’il manque de rien, sans non plus qu’il soit comblé -c’est-à-dire obstrué. Car contrairement à un vocabulaire trop courant aujourd’hui, Dieu ne comble personne en cette vie, ce serait empêcher quelqu’un de progresser et de grandir : attention à l’obésité spirituelle. Enfin, le désert est le temps de l’épreuve : le mot « tenter », en hébreu, signifie littéralement « voyager à travers ». Et tout au long de ce temps au désert, Dieu « voyage à travers » son peuple, il découvre la réalité de son cœur, les élans et aussi les scléroses de ce cœur. Et dans ce même temps, le peuple fait ce qui est absolument interdit, il veut lui aussi « voyager à travers » Dieu, le « tenter », ce qui est méconnaître la dissymétrie fondamentale de la relation de l’homme à Dieu. C’est Dieu qui élève à l’égalité avec lui, par le don de sa vie et de sa communion, ce n’est pas l’homme qui s’élève lui-même à cette égalité, ce qui est justement rejeter cette vie donnée et briser cette communion. Ainsi Jésus revit-il ce temps fondateur où l’égalité est vécue dans une réponse « aussitôt« , une réponse sans délai, mais une réponse seconde à l’amour premier et originel de son père. Il peut être [péiradzoménos], essayé, tenté, éprouvé, objet de tentatives de séduction, de la part de l’adversaire, du [satan] : son cœur reste à sa juste place, dans la réponse -et la réponse totale. Le désert, donc : un temps et un lieu pour se garder des initiatives intempestives et déréglées, mais un temps pour rester éveillé à toutes les manifestations d’amour et n’en laisser aucune sans réponse. Voilà un beau programme pour nos yeux et notre attention.

     Deuxième dimension, « avec les bêtes, et les anges le servaient. » « avec« , [hupo], c’est au milieu, parmi, mais cela peut aussi signifier en communauté avec, d’accord avec. Les [thèriôn], ce sont les bêtes au sens de bête féroce, ou bête sauvage (c’est la même racine que le verbe chasser), mais ce sont aussi les reptiles en général et les serpents en particulier ; enfin, ce sont aussi les bêtes par opposition avec les hommes. Marc revient aux origines, avant même qu’il y ait un peuple, avant le choix d’Abraham, aux tout débuts de l’humanité. Jésus est au désert comme Adam en Eden, dans un accord primordial de tous les vivants créés. Jésus est montré comme un nouvel Adam : dès son baptême, habité par l’esprit donné par son père, l’homme retrouve son statut originel, il est tel qu’il a été voulu et créé. Mais dans le jardin d’Eden, l’homme cultive la terre ?  » Le Seigneur Dieu prit l’homme et le conduisit dans le jardin d’Éden pour qu’il le travaille et le garde. » (Gn.2,15) Au désert, cela n’est pas possible. Mais ici, « les anges le servaient » : [dièkonoun], c’est faire office de serviteur, fournir, procurer, servir quelque chose. Voilà l’office qu’accomplissent les anges : ils pourvoient aux besoins de Jésus dans ce désert. Marc ne parle pas de jeûne, ce n’est pas du tout son idée. Il montre même une communauté plus vaste encore des vivants : les êtres spirituels comme les êtres corporels sont tous autour de Jésus, dans une vaste harmonie universelle. Ainsi, le temps du désert, c’est aussi un temps pour retrouver l’harmonie, un temps de retour aux origines, peut-être un temps pour accueillir de manière renouvelée ce cosmos en lequel nous avons été placés, y vivre, y respirer, y trouver la source de l’admiration et d’une sortie de soi dans l’action de grâce.

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