Dimanche 10 décembre : et si on commençait ?

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

Et nous voilà enfin au tout début du témoignage de Marc. Tirons profit du démarrage inattendu qui nous a fait commencer la semaine dernière par un passage qui se trouve presque à la fin, et lisons ce témoignage dès aujourd’hui avec cette attitude que Marc y préconisait, cette ouverture du regard à tout, cette vigilance à toute rencontre et tout évènement. Sans doute serons-nous dans l’état d’esprit attendu par cet auteur pour aborder son message.

Et ce message commence par un titre : « Commencement de l’évangile de Jésus Christ fils de Dieu.« . Le sujet de tout ce message, le seul mot du titre qui soit, en grec, au nominatif, c’est-à-dire qui soit ce dont on parle, c’est le mot « Commencement« , [arkhè]. L’ [arkhè] (qui donne nos archétypes, architectes, archevêques, archéologues, etc…), c’est fondamentalement ce qui est en avant : le principe, l’origine, le fondement, l’abord, le point de départ; mais aussi le commandement, le pouvoir, l’autorité. Ce témoignage écrit est tout entier un point de départ : il nous raconte l’entrée en vie publique d’un homme, Jésus, son message et ses confrontations, son procès et sa mort ainsi que l’annonce de sa résurrection. Tout cela n’est que le début. Nous qui lisons, nous sommes maintenant non plus dans le début mais dans le vif du sujet. Et dans le même temps, tout cela est l’origine, la racine, le noyau. Nous revenons à l’origine, nous venons à  la source, pour que notre présent ne soit pas délitement de l’origine, mais en soit le plein développement.

Et le « commencement » de quoi ? « de l’évangile-Jésus-Christ-fils-Dieu« . Dans nos traductions françaises, nous rajoutons ici et là des « de« , pour faire de certains mots des compléments du nom, c’est-à-dire des mots qui précisent ceux qui ont déjà été posés. Mais en grec, tout ceci est une succession de génitifs : ces mots ont tous la même forme qui indiquent une origine. On devrait peut-être traduire : « Commencement de l’évangile de Jésus de Christ de fils de Dieu« … Cela signifierait, pour nos oreilles, que chaque réalité trouve son origine dans celle précédemment nommée. J’aime mieux, mais c’est un choix personnel, la traduction proposée en début de paragraphe, où tous les mots sont placés comme équivalents : ils commencement tous là. Tout ce dont il est question dans ce témoignage écrit, c’est simultanément le commencement de l’ « évangile« , le commencement de « Jésus« , le commencement de « Christ« , le commencement de « fils » et -impensable !- le commencement de « Dieu« . Avec les yeux et le cœur ouverts, nous allons entendre Marc nous raconter et nous décrire le commencement de tout cela. Nous allons nous replonger dans tout cela, nous allons renouveler dans notre « aujourd’hui » l’actualité de tout cela. Nous allons nous ré-originer.

Un mot est original, peu commun, même si les oreilles chrétiennes ne savent hélas plus trop s’en étonner, c’est [éouanguélion]. Le mot existe dans le grec classique : il s’agit d’une récompense, d’une action de grâces ou d’un sacrifice, offerts pour une bonne nouvelle. C’est un mot formé de [eou] qui veut dire « de noble origine, bien, heureusement » et [anguélia], l’ « annonce, la nouvelle, le message, la proclamation« . Mais c’est surtout un mot que la première génération chrétienne reçoit à travers la traduction en grec du prophète Isaïe (cf. Is.52,7 et suivants) : là, il s’agit d’un message précurseur. Alors que les pauvres et les petits, qui n’intéressent pas les ennemis vainqueurs, sont restés au pays où la misère les oppresse, ils reçoivent le message, la proclamation du retour des exilés. Et ceux-ci ne tardent pas, ils ne sont que de peu derrière, c’est juste que la nouvelle court plus vite qu’eux ! Et déjà les pauvres se lèvent, et déjà la joie les submerge, et déjà tout est renouvelé, la misère s’enfuit, l’accablement est dépassé ! Voilà, c’est ceci l’évangile : le message ou la proclamation d’une réalité qui change tout, laquelle réalité commence elle-même dans ce message, tant son opération de renouvellement général y opère déjà.

Ainsi, d’après ce titre, Jésus lui-même est « évangile » : il est le message, aussi bien que le messager. Ou plutôt, pour prendre les mots dans l’ordre pesé de Marc, la proclamation qui change tout c’est Jésus. Et Jésus c’est le Christ, le Messie, le descendant de David attendu. Et ce Christ c’est le fils : tout en lui, dans ses mots, dans son comportement, dans son être, traduit la filiation, la relation essentielle avec un père. Et ce fils, c’est Dieu. Rien de moins.

Et comment tout ceci commence-t-il alors ? Nous avons hâte maintenant. Eh bien c’est de nouveau le prophète Isaïe qui est cité : « Voici : j’envoie mon messager devant ta face, il aplanira ton chemin. Un voix ! Quelqu’un crie dans le désert : préparez le chemin du Seigneur, faites droit ses sentiers ! ». Et ce message s’actualise dans la personne de Jean; toute aurore a une aube : Jésus a Jean. « Est arrivé Jean » Et pourquoi actualise-t-il la parole d’Isaïe le prophète ? Parce qu’il est « baptisant dans le désert et clamant un baptême de conversion dans la délivrance des péchés« . La fonction de Jean est d’accomplir une préparation de terrain : il est là pour que « l’évangile » puisse commencer, pour que le peuple soit prêt à entendre le message, se lever, entrer dans la joie, accueillir celui qui vient, accueillir le peuple renouvelé qui revient.

Il agit dans le désert. Drôle d’endroit ! Ce n’est pas là que l’audimat serait le meilleur, dirions-nos aujourd’hui ! mais c’est là aussi que la voix résonne sans obstacle, et…. les gens viennent ! C’est aussi dans ce désert qu’il « baptise« , c’est-à-dire qu’il « plonge« . Là encore, quel étonnement : le désert n’est pas précisément connu pour son abondance en eau… Marc aime les raccourcis qui tournent au paradoxe. C’est que Jean ne plonge pas avant tout dans de l’eau, mais [eis afésin amartiôn], il fait entrer « dans la liberté d’avec les péchés« . Nous avons déjà rencontré [afésis] : c’est l’action de laisser aller, de laisser partir, de congédier, de décharger. C’est dans cela que Jean fait entrer, qu’il plonge : dans une vie où les péchés ne tiennent plus captifs, où l’on en est déchargé. Les « péchés » ? Souvenez-vous : [amartanô], c’est manquer le but, s’égarer, faire fausse route, faillir. Rien de tel qu’un désert pour réapprendre à marcher droit, pour retrouver le sens de l’orientation : il n’y a rien pour se tromper, puisqu’il n’y a rien. Il n’y a que le but, poursuivi obstinément.

Et cette remise dans la bonne direction se fait par ce « baptême de conversion« , cette plongée dans la [metanoia]. Le [noos], c’est la faculté de penser : l’intelligence, la réflexion, la manière de voir. [meta], c’est un préfixe dont le sens est « au milieu, parmi« , mais aussi « à la suite, ensuite, en compagnie de« . On voit qu’il y a l’idée de communauté, et aussi de suite. [metanoéô], c’est revenir sur une chose pour y penser, changer d’avis. La [metanoia], on le voit, c’est un changement de sentiment : à la fois quand l’intelligence ou la réflexion se met au milieu de la vie pour un changement, et quand la nouvelle pensée entraîne le changement ou le renouvellement de toutes les facultés ou toutes les dimensions de la vie (puisqu’il y a l’idée de communauté, de suite). Jean nous prend à part, à l’écart de tout. Il nous plonge dans une réflexion sur notre vie qui provoque un renouvellement, qui entraîne à sa suite toutes les dimensions de notre existence. Et par là, il nous libère des conséquences de nos fausses pistes, il nous ramène de nos égarements.

Mais Jean prépare. « Et il clame disant : vient le plus-fort-que moi derrière moi, celui dont je ne suis pas digne de défaire le cordon des chaussures. » Il y a mieux que moi : regardez ailleurs, attendez-le. « Moi je vous ai plongé dans l’eau, mais lui vous plongera dans l’esprit saint. » L’eau, on sait ce qu’elle opère : elle noie, elle désaltère, elle submerge, elle fait pousser, elle dévaste, elle lave, elle entraîne, elle rafraîchit… Et l’Esprit saint ? Qui dira ce dont il est capable… Préparons-nous à l’impensable. Comme disait cet antique philosophe   : si nous n’attendons pas l’impensable, comment accueillerons-nous l’inespéré ?

 

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