Dimanche 3 décembre : ouvrir l’oeil.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

Magie du calendrier : fini le témoignage de Matthieu, nous voici avec le témoignage de Marc. Nous avons laissé le premier un peu en plan, mais c’est ainsi et nous autres humbles auditeurs n’y pouvons rien. Sauf à devenir des lecteurs et suivre notre propre rythme, mais c’est là un cruel dilemme…

Le texte de Marc qui nous est proposé pour commencer une année en sa compagnie n’est pas du tout au début de ce même évangile, au contraire : nous sommes plutôt proches de la fin !  Mieux encore, le texte d’aujourd’hui est -tenez vous bien et lisez lentement- le parallèle, dans l’évangile de Marc, de celui qui, chez Matthieu, contenait le commandement de veiller, commandement commenté chez ce même Matthieu par les trois paraboles qui nous ont occupés les trois dernières semaines. C’est là un exercice un peu difficile pour l’auditeur : il faudrait faire abstraction de ce que nous avons entendu et médité pendant trois semaines, pour entrer dans l’univers différent de Marc. Car Marc ne rapporte pas ces paraboles d’avertissement, indice qu’il a d’autres objectifs et d’autres perspectives… Bon, essayons de nous en sortir tout de même.

Le texte d’aujourd’hui se trouve dans l’avant-dernière partie du témoignage de Marc : Jésus est à Jérusalem. Dans la dernière partie, Jésus est arrêté, tué, et l’on annonce sa résurrection. Ici, auparavant, Jésus s’est d’abord montré maître d’enseignement, à travers plusieurs controverses mais pas seulement; puis il fait ce qu’on a coutume d’appeler « un grand discours sur la fin des temps ». Notre passage est dans la conclusion de ce discours, conclusion qui se fait en deux temps : d’abord une leçon tirée du signe qu’est le figuier, ensuite une exhortation sur notre ignorance et notre vigilance.

C’est-à-dire que notre passage d’aujourd’hui ne commence pas là où la liturgie romaine le fait commencer, mais un verset avant. Durant tout ce long discours, Jésus a évoqué « ce jour-là« . Il a décrit ce jour, en a montré les enjeux, en a d’avance déjoué les fausses interprétations. Mais l’évocation de « ce jour-là » est faite pour maintenir chez nous  une tension, faire naître une attente, et non pour repousser à plus tard, à une date fixée d’avance, notre éveil et la justesse de notre attitude. Aussi précise-t-il : « A propos de ce jour-là ou de l’heure personne ne sait, pas même les anges dans le ciel pas même le fils, sinon le père. Regardez, soyez sans sommeil; vous ne savez pas en effet quand le temps est. »

« Regardez« , c’est le verbe [blépô] : il signifie d’abord voir, avoir la capacité de voir (ne pas être aveugle, dirions-nous, aussi bien au sens propre qu’au sens figuré) ou même être vivant. Il signifie encore regarder quelque chose ou vers quelque chose, avoir l’oeil sur (et en ce sens, veiller, surveiller); mais aussi avoir « un certain regard » (bienveillant, malveillant,…). Ainsi, à cause même de notre ignorance du fameux « jour », nous sommes exhortés à nous ouvrir à la vie et à toute chose, à scruter le monde qui nous entoure comme on le fait quand on ne sait ni quand ni d’où vient une personne que l’on attend, avec en filigrane une question implicite sur notre regard et ce qui l’anime. « Regardez, [agrupnéité] » : avec son « a » privatif, [agrupnéô] c’est être sans sommeil, passer la nuit sans dormir, souffrir d’insomnie. Les yeux bien ouverts, donc, et pas la tête ou les paupières qui tombent (comme, chez Matthieu, dans la parabole des Dix jeunes filles).

Et cette attitude caractéristique de celui qui ne dort en rien, attend et scrute tout ce qui se passe, cette attitude est vraiment encadrée par l’assertion selon laquelle nous sommes dans l’ignorance du moment. « Vous ne savez pas quand le [kaïros] est« . Il y a deux mots en grec pour dire le temps : [khronos] et [kairos]. [khronos] donne nos chronomètres, notre chronologie, nos chroniques : c’est le temps qui passe, qui s’enfuit. Mais le [kairos], c’est d’abord la mesure convenable, c’est un contenu. Du coup, quand le mot a un sens temporel, il dit l’occasion, le moment convenable, l’à propos. Comme on dit, « c’est le moment de… », avec l’idée d’opportunité, de maturité, d’utilité.

Cela sous-entend que la décision du « jour » n’est peut-être pas fixée : il n’y a peut-être pas que notre attente de la rencontre définitive et du renouvellement de toutes choses, il y a peut-être bien aussi une attente du côté du Père. C’est comme s’il attendait lui aussi le « temps favorable », le meilleur moment, comme un bon vigneron qui regarde de près sa vigne  pour décider du moment de la vendange. Il ne sait pas d’avance, il ne peut pas décider qu’à telle date ce sera mûr. Non, il faut voir au fur et à mesure, il faut goûter, il faut tester, et puis un jour on lance les vendanges parce que désormais, attendre serait défavorable et dommageable. Si l’on interprète tout cela comme une volonté de « salut » (mot malaisé à manier, à vrai dire, tant chacun peut y loger ce qu’il veut, ou ce qu’il fantasme !), on devine ici que le Père veut ne perdre aucun et que sa miséricordieuse bonté est heureusement maîtresse du [kairos], qui n’est pas fixé d’avance. Dans le fond, ceux qui prétendent annoncer une date pour la « fin du monde » piétinent allègrement la miséricorde divine…

Suit une comparaison. « Comme un homme absent ayant lâché sa maison et ayant donné à ses esclaves l’autorité, à chacun son travail et au portier il a donné ordre pour qu’il veille. » Cette fois, « veiller« , c’est [grègoréô], qui donne le prénom de Grégoire que j’aime tant : veiller, être éveillé. La comparaison est à la fois riche et lapidaire : que faut-il comparer à quoi ou à qui ? Peut-être sommes-nous invités à nous modeler sur le portier : veiller comme celui qui n’a rien d’autre à faire dans la maison, puisque tous ont leur office , sans se disperser dans je-ne-sais-quelle occupation qui fermerait le regard sur la vie et le monde en l’absorbant dans la poursuite d’une tâche trop particulière, trop partielle ? Notre seule attention, c’est de regarder pour ouvrir la porte de la maison. Ah ! Si nous avions tous ce souci (pendant le temps qui nous sépare de Noël, au moins !) d’être prêt à ouvrir la porte de la maison du Maître. A ouvrir, et non à claquer cette porte au nez de ceux que nous ne reconnaissons pas. Mais si notre regard est bien celui qui a été précédemment suggéré par le verbe [blépô], comment pourrions-nous ne pas voir le Maître qui vient dans chaque personne qui se présente ?

« Donc veillez. Vous en savez pas en effet quand le seigneur de la maison vient, ou tard, ou au milieu de la nuit, ou au chant du coq, ou au matin, que venant soudain il ne vous trouve [kathéoudontas]. » C’est-à-dire couché pour dormir ou vous couchant pour dormir, ou étant inactifs, inertes. Les veilles de la nuit énoncées par Marc sont les veilles concrètes de l’administration romaine, elles correspondent au rythme des patrouilles militaires ou policières dans les cités de l’empire. L’image, comme l’exhortation, sont très concrètes : on entend le bruit des pas, on entend la patrouille; le bruit est rassurant s’il veut dire que le calme est établi, mais ce n’est pas pour autant que l’assoupissement est permis. Aucune paix n’autorise le sommeil : c’est les yeux ouverts qu’attend le portier, sans trouble, sans interruption.

« Ce qu’à vous je dis, à tous je [le] dis : veillez !« . Le temps qui commence aujourd’hui, c’est le temps du regard, de sa qualité, de son ouverture, de sa bienveillance. Et d’un regard communicatif.

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