Disponibilité et promptitude : dimanche 29 novembre.

le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Nous voilà désormais en compagnie de Marc pour une nouvelle année… du moins la plupart du temps. Nous serons aussi beaucoup avec Jean. Et cela dès aujourd’hui, puisque nous engageons un des deux cycles qui organisent le temps dans le lectionnaire catholique romain, le cycle de Noël. Nous avons devant nous quatre dimanches qui préparent à cette fête, puis nous en aurons trois pour la déployer. Je devrais d’ailleurs plutôt dire que le déploiement se fait à la fois avant et après.

J’ai essayé déjà de donner une vue d’ensemble de ce passage, en le situant dans l’œuvre de Marc et en revenant sur les mots qu’il emploie, Dimanche 3 décembre : ouvrir l’oeil. Cette fois, j’ai envie de revenir sur l’injonction de « veiller« , qui revient tout de même trois fois ! C’est le verbe [grègoréoo]. « Il a donné à chacun son travail et au portier a donné des ordres afin qu’il veille. » Puis immédiatement, « Veillez donc :… » Et enfin, pour finir, « Veillez !« On peut dire que c’est insistant !

Mais quel est donc le sens de cette injonction et de cette veille ? Rappelons-nous d’abord le contexte général de ce passage : nous sommes dans le flou ! Non par un effet de floutage volontaire, comme il en est beaucoup question dans une triste actualité française, mais parce que nous sommes dans l’ignorance du « jour » et de « l’heure« . C’est bien cette ignorance fondamentale du moment de la manifestation dans l’évidence du Fils de l’Homme qui provoque cette interpellation, même si le lectionnaire a coupablement omis de commencer le texte par ces deux versets qui lui sont essentiels. C’est parce que les disciples ne savent « ni le jour ni l’heure » qu’ils sont appelés à « veiller« . Il s’agit d’une vigilance à l’égard du temps, et même plus précisément de l’évènement, car au début du passage qui nous est donné, on a : « vous ne savez pas en effet qu’un jour c’est le moment.« Dans l’ignorance, chaque moment peut être le moment-clé, celui que l’on attend. Il s’agit donc de ne pas passer à côté, de ne pas laisser passer l’occasion, de saisir le moment quand il se présente. Saisir la grâce quand elle se présente.

[grègoréoo], c’est donc « être éveillé, veiller« . C’est un verbe qui vient lui même d’un autre verbe plus fondamental, [égéïroo], « éveiller, réveiller, dresser, ressusciter« . On voit bien l’idée : il s’agit de passer de l’attitude, généralement couchée ou recroquevillée, de celui qui sommeille, à l’attitude de celui qui est attentif à ce qui se passe, et c’est l’attitude générale du corps qui en est témoin : plutôt ouverte, droite, dressée. Mais notre texte s’engage à la suite d’une comparaison, d’autant plus troublante qu’on ne sait pas du tout quel est le comparant : « [C’est] comme un homme sur le départ qui confie sa maison et qui donne à ses esclaves l’autorité, à chacun son travail et au portier a donné des ordres afin qu’il veille. » Qu’est-ce qui est comme cela ? On ne sait pas…. Décidément, il y a beaucoup de choses qu’on ne sait pas !

En tous cas, il n’y a rien d’étonnant à ce que le portier reçoive des ordres, comme tous les autres esclaves. On ne saura pas non plus lesquels (décidément !), mais le but, c’est qu’il « veille« . Ce qui saute aux yeux, c’est qu’on n’est pas en présence d’une petite maison mais bien d’une maison importante, celle d’un homme riche qui a une maisonnée et des esclaves. Et quel est le rôle du portier ? Il est sans doute un gardien, quelqu’un qui « filtre » le passage, mais pas autant qu’aujourd’hui. C’est notre culture qui est marquée par la méfiance a priori, vis-à-vis de l’étranger. La société antique est au contraire une société hospitalière : on accueille d’abord, on nourrit, on repose, on soigne ; après seulement on se renseigne sur l’identité et la provenance. Alors le portier est d’abord le premier accueillant, celui qui connaît suffisamment la maison pour faire intervenir les autres esclaves suivant les besoins, qui est suffisamment au courant des activités du maître pour orienter ou renseigner le visiteur, qui connaît suffisamment la maison pour guider ou indiquer avec précision. Le portier est à l’interface entre le dedans et le dehors, il sait aussi qui est sorti, pour quoi faire et pour combien de temps. Et puis le portier est aussi celui qui sait se « débrouiller » : comme le veilleur de nuit d’un hôtel d’aujourd’hui, c’est celui que l’on trouve disponible face à toutes sortes de petits tracas survenant à des heures improbables. Décidément, il faut quitter nos angoisses sécuritaires (qui vont croissant hélas !) pour bien situer le rôle de cet esclave.

Les yeux grands ouverts, de préférence à plusieurs, se tenir à la porte pour l’hospitalité. L’autre est une ombre qui cache un grand feu. Et qui sait si ce pèlerin n’est pas celui d’Emmaüs ?

Un bel écho de ce rôle dans l’antiquité, certes occidental, se trouve dans la Règle de Saint-Benoît, au chapitre 66 : « On placera à la porte du monastère un sage vieillard qui sache recevoir et rendre une réponse, et d’une maturité qui le préserve de l’oisiveté. Le portier doit avoir son logement près de la porte, afin que ceux qui surviennent trouvent toujours quelqu’un pour leur répondre. Et aussitôt qu’on aura frappé ou qu’un pauvre aura appelé, il répondra « Deo gratias » , ou « Benedicite« . Puis, avec toute la mansuétude qu’inspire la crainte de Dieu, il répondra en hâte avec toute la ferveur de la charité. Si le portier a besoin d’aide, on lui adjoindra un frère plus jeune. Le monastère doit, autant que possible, être disposé de sorte que l’on y trouve tout le nécessaire : de l’eau, un moulin, un jardin et des ateliers pour que l’on puisse y exercer les divers métiers à l’intérieur même de la clôture. De la sorte, les moines n’auront aucune nécessité de courir au dehors, ce qui n’est pas du tout avantageux pour leurs âmes. Nous voulons que cette règle soit lue souvent en communauté, afin qu’aucun frère ne s’excuse sous prétexte d’ignorance. » Il y aurait énormément de choses à dire ici : je me borne à souligner l’attention portée à l’accueil, jusque dans l’attitude de cœur du portier, et aussi la deuxième partie, plus surprenante, mais qui n’a de sens que parce le portier veille aussi aux sorties, et qu’on voudrait que ce ne soit pas lui qui fasse la « police » aux moines, mais que plutôt chacun s’interdise de quitter les lieux à tout propos.

Dans tous les maisons pieuses juives, la porte est un des lieux où l’on met un petit parchemin contenant le commandement . « Ecoute Israël : l’éternel est notre dieu, l’éternel est un. Tu aimeras l’éternel ton dieu de tout ton coeur, de toute ton âme et de tout ton pouvoir. Ces devoirs que je t’impose aujourd’hui seront gravés dans ton cœur […] Tu les inscriras sur les poteaux de ta maison et de tes portes. » (Dt.6,4-9). C’est l’usage de la « mezouza ». La porte est en effet un lieu de passage, un lieu de changement d’activité, un lieu de rencontre ou qui précède immédiatement la rencontre. Se souvenir du grand commandement à toutes ces occasions est déjà considéré comme capital. Pour chacun de nous, se remettre en mémoire chaque fois qu’on passe une porte l’essentiel de ce à quoi on tient, est une pratique spirituelle de grand effet : c’est se remettre dans l’essentiel pour tout ce que l’on va faire, à chaque occasion de rencontre, dans chaque activité.

Ainsi donc, il me semble que la « veille » est bien moins une surveillance qu’une vigilance du cœur, le maintien d’une attitude profonde qui reste rivée à ce que l’on s’est fixé comme essentiel. La suite du texte a souvent conduit à une méprise : « Veillez donc : vous ne savez pas en effet qu’un jour le seigneur de la maison vient… » La méprise, à mon sens, est de croire que la veille consiste à attendre le retour du maître. Mais non, le maître n’a pas voulu que toute la vie de la maison soit éteinte, comme le château de la Belle au bois dormant, dans la seule attente de son retour. Et c’est souvent ce qui se passe quand on confond « veiller » et « prier » : du coup, on ferme les yeux (pour prier) au lieu de les ouvrir (pour veiller). Et la pieuse sécurité devient une manifeste infidélité. Du reste, il ne s’agit pas du verbe « revenir » [épanerkhétaï], mais juste du verbe « venir » [erkhétaï]; qui signifie aussi bien « aller« . Il ne veut pas que l’on se consomme à l’attendre, lui : il veut que sa maison soit toujours en activité et pleine d’hospitalité et d’attention y compris en son absence. Et ce, à toute heure du jour ou de la nuit. Quand il viendra, il le constatera, ou pas.

Cette attitude du portier est finalement indiquée à tous : « Ce qu’à vous je dis, à tous je le dis : veillez ! » Dans l’évangile de Marc, ces mots de Jésus sont les derniers juste avant le récit de la Passion : une sorte de testament. C’est une attitude générale pour toutes les personnes humaines, ce n’est pas propre aux disciples. Si tous, autant que nous sommes, nous étions constamment fidèles à ce que nous portons au fond de nous, avec une vigilance et une disponibilité entière lors de toute rencontre, le monde serait sans doute différent. Il me semble qu’entamer les célébrations des fêtes de Noël (qui ne sont pas célébrées que par les disciples de Jésus !!) avec cette recommandation, c’est nous mettre vraiment dans l’attitude d’une humanité qui renaît. Je nous le souhaite à tous.

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