L’unité est un consentement : dimanche 22 novembre

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Lorsque précédemment nous avons eu ce passage, j’ai essayé de montrer dans dimanche 26 novembre : faire ou ne pas faire, telle est la question… son lien avec le premier récit de création, qui le fait du coup ressortir comme une nouvelle création. Et puis il y a ces œuvres, ces fameuses œuvres de miséricorde, qui apparaissent avec beaucoup de force.

Je suis toujours aussi frappé par la mise en scène, toujours aussi grandiose. Le changement de dimension par rapport aux deux paraboles précédentes est tout de même frappant : le mariage de la première parabole reste un évènement privé, même si un mariage est par nature également public : c’est un évènement public mais qui se déroule à un moment et dans un lieu qui n’est pas universel. Et ce qui en est rapporté, la préparation des amies de l’épouse, est tout-à-fait privé et particulier. De même, la distribution des biens de la deuxième parabole a un aspect public puisqu’il y a transfert de propriété, mais ce transfert concerne quelques personnes privées et n’a de portée que pour eux et leurs éventuels clients. Ici, il n’en va pas du tout de même, l’évènement est d’emblée universel ! L’évènement rassemble la totalité du monde céleste : « Lorsque donc viendra le fils de l’homme dans sa gloire, et tous les anges avec lui, alors il siègera sur le trône de sa gloire.« Or ce n’est pas seulement la totalité des habitants du ciel qui sont rassemblés, mais aussi la totalité des habitants de la terre ! « Et seront rassemblées devant lui toutes les nations » tous les peuples pourrait-on dire aussi, avec l’idée de ce qui les distingue les uns des autres. [éthnos] désigne en effet une « classe d’être » à partir d’une origine ou d’une condition commune. Portée universelle, donc, cette fois, de la fiction.

Nos trois paraboles ont aussi ceci de commun qu’elles tracent une délimitation, qu’elles laissent placent à une séparation. Dans la parabole des Dix Jeunes Filles, c’est une porte que l’on ferme : cinq des Jeunes Filles se retrouvent d’un côté, avec l’ensemble des invités, quand les cinq autres restent à la porte, dans la nuit. Dans la parabole des Talents, le mauvais serviteur est jeté « dehors, dans la ténèbre extérieure » après qu’on lui ait retiré ce qu’il avait : la limite n’est pas matérialisée par quelque chose, seuil, porte, portail, fenêtre, mais on se représente nettement qu’il y en a une. Ici, c’est le verbe [aphoridzoo] qui est utilisé, dont le sens est clairement « séparer par une limite« , ou encore délimiter, circonscrire. Le verbe [horidzoo] signifie déjà limiter, borner, délimiter, définir : il est ici augmenté du préfère [apo-] (devenu [aph’] par l’effet de la phonétique] qui marque toujours un départ, ce dont on s’éloigne ou que l’on quitte.

Il s’agit donc bien dans notre texte du geste par lequel on écarte les groupes les uns des autres pour qu’il n’y ait pas de confusion possible. Et une comparaison est utilisée dans la comparaison (parabole) elle-même : « comme le berger écarte les brebis des chevreaux« . Le texte marque nettement ici que les [probata], les brebis, sont celles que l’on fait se déplacer pour les mettre à distance des chevreaux et des jeunes boucs. Et voilà que me frappe, en y regardant de près, quelque chose que je n’avais encore jamais aperçu dans ce texte, c’est la qualité des animaux qui sont ainsi mis à part. D’une part, on a des brebis, des mères -accomplies si elles ont des agneaux, [arnia] en grec, ou potentielles-. De l’autre, on a des petits et des jeunes, mais qui ne peuvent avoir été mis au monde par les premières. Pourquoi ou quand le berger ferait-il cette partition ? Sans doute pour éviter que les brebis ne donnent à allaiter aux chevreaux et que ce processus ne menace la survie des agneaux. J’imagine que les caprins, au tempérament généralement plus affirmé, ne craindraient pas d’aller se nourrir au premier pis venu… Ainsi la mise à part serait-elle pour éviter qu’un groupe ne se trouve à dépérir parce qu’il prendrait à charge ce qu’il n’a pu enfanter, mais ne pourrait faire grandir ce à quoi il a bel et bien donné naissance. Voilà qui rend méditatif : le berger vient ici rendre à chacun ses enfants. Et soudain, je vois un lien avec la parabole des Talents, où le maître est heureux de constater ce que ses serviteurs ont produit pour eux-mêmes avec les millions qu’il leur a donné en héritage.

Bien, mais tout ceci ne doit pas nous faire oublier non plus que la scène n’est pas entre les brebis et les chevreaux, qu’il n’y a pas deux groupes. Il y en a bien plus, puisque ce sont « toutes les [éthnè] » . Et là, c’est une originalité très forte de notre parabole au regard des deux qui la précèdent. Jusqu’à présent, ce sont des individualités qui ont été séparées, mais ici ce sont des groupes entiers, des [éthnè] entières. Je remets le mot grec, parce que le traduire devient un enjeu capital, et je ne voudrais pas nous mettre certaines lunettes qui nous feraient oublier d’autres aspect des choses. On a dit que le mot pouvait désigner toute classe d’être à propos d’une origine ou d’une condition commune : cela nous invite peut-être à considérer que tous, nous faisons partie de plusieurs [éthnè] ! Car la participation à un ensemble social ne suffit à la désignation d’aucun d’entre nous, pas plus qu’à sa vie sociale d’ailleurs : nous sommes tous à la croisée de nombreuses répartitions sociales. Nous faisons partie d’une famille, d’une commune, d’une région, d’une nation, d’un groupe ethnique, d’une ou plusieurs associations, d’un groupe religieux, d’une famille de pensée, d’un milieu social, d’un groupe de passionnés d’une même réalité, que sais-je encore ?… Ce qu’il me semble comprendre, à travers cette parabole cette fois-ci, c’est que nous n’avons pas seulement une destinée individuelle, mais que nous avons aussi une destinée commune, que nous sommes solidaires jusqu’au bout de ce dont nous faisons partie.

Réalité extraordinaire ! Comment ! dirons-nous, depuis le prophète Ezéchiel, n’est-il pas clair que les fautes de chacun retombent sur chacun ? La justice n’est-elle pas désormais dans la responsabilité personnelle ? Mais qui parle déjà de fautes…? Et puis d’abord je ferais observer que jusqu’au prophète Ezéchiel, c’est d’abord la solidarité dans les actions accomplies qui est soulignée. Ensuite, l’un empêche pas l’autre et peut-être est-ce bien l’objet de cette parabole : nous rappeler qu’aucune action dont nous sommes comptable n’aura été faite en dehors d’un contexte humain de solidarité. C’est une vision globale et qui est sans doute bien plus exacte.

Concrètement, je m’aperçois qu’il y a bien des personnes qui ont faim : la parabole m’apprend que cette personne qui a faim, c’est le Fils de l’Homme lui-même. Mais si je lui donne à manger, sans le reconnaître d’ailleurs, ce n’est jamais seul : c’est toujours parce que je suis moi-même porté, entouré, aidé par d’autres. Je n’ai jamais seul le « mérite » d’avoir fait cette belle action, mais il y a une ou plusieurs [éthnè] qui m’entourent et me rendent cela possible. Et c’est à toute ces [éthnè] qu’il faut rendre justice de cet acte bon et miséricordieux. Ce n’est pas parce que JE l’ai fait que MOI SEUL l’ai fait. Et à l’inverse, s’il y a des gens qui ont faim, qui tendent la main, et qui ne reçoivent rien : me suffit-il de le déplorer pour être exempt de cette responsabilité ? Me suffit-il de manifester bruyamment (ou pas) que « c’est un scandale » et que « il faut faire quelque chose » ? Au bout du compte, ne suis-je pas solidaire de quelque [éthnè] qui ne l’a pas fait ?

Ainsi donc, je suis appelé à prendre conscience que la charité, que l’action bonne, n’est pas individualiste. Je suis appelé à prendre conscience que j’ai toujours un monde à soulever -pas tout seul-, que je suis aussi appelé à être un ferment dans les ensembles dont je fais partie -pas tout seul-, que je suis moi aussi comptable de ce que font ou ne font pas les ensembles auxquels j’appartiens -pas tout seul-. Mais, me direz-vous, la chose est inextricable : je puis bien appartenir à des ensembles qui « font » et à d’autres qui ne « font pas » : comment démêler cela ?! En effet : heureusement que c’est le Fils de l’Homme lui-même qui fera cette mise à part ! Et puis surtout, rappelons-nous : l’image dans la parabole consiste à mettre à part un groupe des enfants qu’il n’a pu produire, des petits qui ne sont pas les siens. C’est précisément cela !

Et mise à part il y aura : dans les deux premières paraboles, on ne perçoit pas bien sur quelle base, à chaque fois il y a sentence mais il est difficile de s’en saisir. « Je ne sais qui vous êtes » dans la première, « Prenez-lui le talent et donnez à celui qui en a les dix talents car à tout homme qui a il sera donné en surplus. Mais à qui n’a point, même ce qu’il a lui sera pris. Et le serviteur inutile jetez-le dehors, dans la ténèbre extérieure : là sera le pleur, le grincement des dents. » dans la deuxième. Ici la sentence est bien plus longue, et elle est redoublée, de sorte qu’elle est bien plus claire. Ce dans quoi il faut investir ses talents est nettement affirmé, et ce sont justement des œuvres de solidarité, qui font ré-intégrer dans un ensemble des gens qui s’en trouvent exclus ! Décidément, cette parabole est un vaste appel à la solidarité de tous avec tous.

D’un geste, le berger met à distance une bête de l’autre. Mais il ne le fait pas sans porter lui-même sur ses épaules une brebis. Il aura tout fait pour l’unité de son troupeau, pour qu’aucune bête ne soit à part, isolée.

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