Le risque de l’autre : dimanche 15 novembre.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Dans mon précédent commentaire de ce passage, Dimanche 19 novembre : s’investir, croire qu’on a toujours quelque chose à donner., j’avais essayé de faire ressortir à quel point le maître a vraiment donné, et définitivement, tout ce qui lui appartient. Et c’est dans la mesure où l’on perçoit cela, où l’on croit cela, que les « serviteurs » entrent ou non dans la juste attitude.

Mon attention est particulièrement attirée cette année par l’aspect actif de l’attente. La parabole précédente, que nous avions la semaine dernière, faisait ressortir le côté imprévisible de la rencontre avec l’époux. On est sûr et certain qu’il vient, mais on ne peut pas savoir quand. Cette fois se rajoute une nouvelle incertitude : l’homme est parti, et il est parti à l’étranger, loin. Tous savent à cette époque l’incertitude que cela fait planer sur le retour : les voyages sont si dangereux ! Notons au passage que quand il revient, il n’est plus seulement, comme au début de la parabole, « un homme« , mais « le seigneur des esclaves » : non qu’il ait abandonné l’appellation précédente, mais il révèle clairement ce qu’il était déjà (puisqu’il donnait ses ordres… et surtout tous ses biens !).

Nouvelle incertitude donc, mais qui dicte une attitude très active. Les deux premiers esclaves réagissent tout de suite après le départ de leur maître, [éouthéoos], « aussitôt » dit notre texte. Et il fait successivement deux choses, [laboon èrgasato én aoutoïs]. La première action est indiquée par [laboon], qui est le participe du verbe [lambano]. C’est prendre, saisir, se saisir de. C’est aussi recevoir. Et il s’agit aussi bien d’une saisie intellectuelle que manuelle, factuelle. Cet esclave donc, à la fois comprend ce qui se passe et prend en main ce qui lui est donné. Il saisit aussi bien sa chance que sa fortune. Et l’on comprend que ce petit mot est en fait une étape décisive.

La deuxième étape est constituée par les trois autres mots. Le verbe [ergadzomaï] signifie travailler ou travailler quelque chose, façonner, mais aussi produire par son travail et accomplir. Quand Démosthène emploie la formule [én tè agora ergadzomaï], il veut dire « faire des affaires au marché » (ou « sur la place publique« ). Ce qui est étonnant dans le texte de Matthieu, c’est l’usage du pronom : l’esclave « fait produire en eux (les cinq talents) », ou « fait des affaires en eux« . C’est que la richesse peut produire d’autres richesses, et c’est ce qu’on appelle la faire travailler. Cela passe en général par de l’investissement. Et le résultat est là : il [kerdnaïnoo], « fait un gain, fait du profit » et double son avoir. Il avait cinq millions, il en a dix.

On voit dans la parabole que cette fructification est une étape nécessaire et incontournable. Même le serviteur qualifié de « mauvais« , celui qui n’a pas compris qu’il s’agissait d’un don, que le bien était pour lui, celui-là quand il rend à son maître se voit reprocher de ne rendre que ce qu’il a reçu. Pour le maître, il y a une perte sèche, si bien qu’en fait le serviteur est « mauvais » parce qu’il lèse son maître, il ne lui rend pas son bien puisqu’il ne le lui rend pas avec les intérêts attendus et légitimes.

Mais en quoi consiste donc, outre l’image constituée par cette fiction, un tel investissement ? Il me semble que cette petite fiction nous raconte d’abord que nous ne sommes pas laissés dans « l’entre-temps » -c’est-à-dire entre le moment où, par sa mort, le Maître laisse ses serviteurs et celui où il revient en se manifestant comme maître- sans ressource. Chacun est pourvu de richesses et pas de petite valeur puisque le moins équivaudrait aujourd’hui à un million ! Et cette richesse, il ne faut jamais se lasser de le redire, n’est pas un investissement du maître mais bel et bien un don : il n’a à aucun moment le propos de reprendre ce qui resterait son bien. Comprendre en quoi consiste notre richesse est donc la première étape pour comprendre quoi en faire.

Je me souviens d’une séance avec des jeunes adolescents, sur la base de cet évangile, qui avait été magnifique. Les jeunes étaient par petits groupes, ceux-ci étant constitués avant tout par le fait qu’ils se connaissaient bien. On invitait chaque membre du groupe à se taire tour à tour et à écouter seulement, pendant que les autres disaient toutes les qualités qu’ils lui connaissaient (le jeu, c’était qu’on ne disait que les qualités). Si possible, il fallait donner ou raconter des exemples. J’ai trouvé qu’ils étaient extraordinairement « regonflés » après une séance pareille ! Je les ai vus repartir particulièrement joyeux, ils étaient je crois « entrés dans la joie » du Maître. Mais il me semble, de fait, que ce sont souvent les autres qui peuvent nous rendre témoignage des richesses qui sont les nôtres.

Il est temps alors d’investir ces richesses : c’est souvent s’investir par ce biais auprès des autres. Investir, ce n’est pas tout-à-fait donner. Comme je l’ai suggéré plus haut, je reste propriétaire du bien que j’investis. C’est plutôt une forme de prêt. Comme tout prêt, elle comporte un risque : car ce je prête peut ne m’être pas rendu, je peux tout perdre. Mais ce risque est ici profitable, c’est justement lui qui justifie le retour sur investissement, qui justifie les intérêts. A l’époque, il n’y a pas de trafic boursier : investir, c’est donner à quelqu’un qui a un projet les moyens de l’accomplir. Cela suppose que l’on adhère à ce projet, qu’on l’estime, et qu’on veut y prendre part : c’est donc toute une relation, toute une société qui se noue et se construit par l’investissement. Loin d’étouffer toute vie en exigeant des dividendes dont le taux et le montant sont fixés d’avance quelle que soit la performance (cela c’est dans le monde d’aujourd’hui ! On voit la perversion de l’investissement, puisqu’on va jusqu’à contraindre au licenciement des travailleurs…), l’investisseur devient dépendant, et l’accepte, du travail fourni par d’autres.

Pour moi, cela signifie que toutes les rencontres vécues sont non seulement une rencontre imprévue de l’Epoux attendu (voir la parabole précédente), mais aussi l’occasion d’un investissement de soi qui « augmente » l’autre autant qu’il « m’augmente ». Je reprends ici un mot d’Antoine de Saint-Exupéry, qu’il emploie souvent dans Citadelle et que je trouve très parlant. Cela signifie aussi que je suis invité à prendre le risque de l’autre : de son projet, de son altérité. Il n’est pas comme moi, il a ses propres ressorts, sa propre histoire, ses propres objectifs. Mais je peux néanmoins choisir de m’investir auprès de lui par mes « talents ».

Michel Serres distingue ainsi le commerce et la culture : « Si vous avez du pain et si moi j’ai un Euro, si je vous achète le pain j’aurai le pain et vous aurez l’Euro et vous voyez dans cet échange un équilibre c’est-à-dire : A a un Euro, B a un pain, et dans l’autre cas B a un pain et A a l’Euro. Donc c’est un équilibre parfait. Mais si vous avez un sonnet de Verlaine ou le théorème de Pythagore et que moi je n’ai rien, et si vous me les enseignez, à la fin de cet échange-là, j’aurai le sonnet et le théorème mais vous les aurez gardé. Dans le premier cas, il y a un équilibre, c’est la marchandise ; dans le second il y a accroissement, c’est la culture. » Belle manière de s’augmenter l’un l’autre ! Bien sûr, il y a aussi l’investissement de l’énergie dans l’enseignement, qui est irrémédiablement perdue ; mais qui se retourne en joie quand l’autre a vraiment acquis le sonnet et le théorème. Je trouve que ce mot de Serres illustre bien le passage de la parabole à la vraie vie : avec l’argent, le « talent » comme unité monétaire, on reste dans le domaine du commerce. Mais avec le « talent » humain, on passe dans celui de la culture, qui noue une société et creuse ses racines, en mettant en commun de plus en plus de richesses.

Il serait vain de se cacher qu’avec les contraintes de confinement qui pèsent sur nous tous, les échanges soient faciles : au contraire, la difficulté est augmentée, et le vrai risque de l’autre est masqué par un autre risque qui nous le fait percevoir comme un vecteur potentiel de maladie et de mort. A nous de dépasser ce regard, de savoir à la fois appliquer de justes mesures sanitaires (précisément pour ne pas faire de mal aux autres, autant que pour se préserver soi-même), et continuer de chercher l’échange par d’autres moyens, de se livrer aux autres dans l’admiration.

La dureté est sur le visage de l’esclave qui vient « rendre », la surprise sur celle du maître qui lui avait vraiment donné. Du coup, cet esclave ne va pas rester dans la maison, en fait ses bagages sont déjà bouclés au pied de l’escalier, il n’est pas entré en société avec qui que ce soit, il a choisi l’isolement Il n’a rien reçu, il n’a rien donné. Il n’entre pas dans la joie.

2 commentaires sur « Le risque de l’autre : dimanche 15 novembre. »

  1. Tu abordes le sujet du confinement. Comme prêtre, Benoît, comment vis tu cette interdiction des messes pendant le confinement ? Difficile de se faire une idée ! Pris entre le fait qu’on peut prier et s’associer à la messe youtube/télé (même s’il on ne peut pas communier) et le besoin/désir impérieux de l’Eucharistie. J’ai presque honte de ne pas assez ressentir ce manque !
    Et, par rapport à certains musulmans, on leur reproche qu’ils voudraient que la « loi de dieu » priment sur « la loi de l’homme » , mais finalement ceux qui « exigent » le « droit » au culte, ne demandent-ils un peu la même chose ?

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    1. Pour moi, l’évangile selon St Jean est très clair : « Crois-moi, femme ! L’heure vient où ce n’est ni sur cette montagne ni à Jérusalem que vous adorerez le Père […] Mais une heure vient, et c’est maintenant, où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité. Car ce sont ceux-là que cherche le Père : ceux qui l’adorent lui. Dieu est esprit, et ceux qui l’adorent, en esprit et vérité doivent l’adorer. » (Jn.4, 21-24).
      Je suis assez consterné par la « chosification » que certains ont fait et font de l’Eucharistie : au lieu d’être un signe, elle est devenue un produit de consommation. Et le fruit de l’Eucharistie, sacrement de la Charité, qui est l’unité, est largement battu en brèche. C’est une contradiction totale.
      Célébrer, c’est normalement « résumer » ou « récapituler » une réalité vaste sous une forme symbolique, pour la rendre accessible. Mais ici, on est totalement à l’envers : on veut célébrer au lieu de vivre ! Je ne vois pas ce qu’ils prétendent « célébrer ». En tous cas, je peux te dire que si j’étais encore en fonction, c’est moi qui irait les renvoyer !!

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