Dimanche 9 juillet : père et fils

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

Le passage qui nous est donné aujourd’hui ne fait pas suite avec celui de dimanche dernier : après des recommandations aux Chefs de famille sur l’option personnelle que représente la foi (Dimanche 2 juillet : famille chrétienne ?), ainsi que sur l’accueil des prédicateurs itinérants, le discours s’achève. Matthieu insère ensuite une question posée à Jésus quant à sa qualité (« es-tu celui qui vient ?« ) par des disciples du Baptiste : Jésus leur répond, puis interpelle les foules sur ce qu’elles pensent du Baptiste, précisant le rôle que celui-ci joue à son égard -témoin capital, mais aussi étape dépassée-. Suite à quoi, il fustige l’absence de foi chez plusieurs. Et voilà notre passage.

Cela dit, ce passage pourrait bien, de l’aveu même de Matthieu, être un peu n’importe où : « En ce temps-là, Jésus dit en répondant« . On ne sait pas en quel temps, et on ne sait pas à quoi il répond. Faut-il penser qu’il répond à quelque motion intérieure de son Père ? C’est beau, et c’est cohérent avec ce qui suit. Mais c’est peut-être chercher un peu loin. Matthieu dispose sans doute de nombreuses paroles de Jésus dont il se souvient (ou d’autres pour lui), et il organise son texte au mieux. Le choix qu’il fait ici, comme la marie-louise ou le passe-partout d’un cadre autour de l’image, fait ressortir certaines couleurs dans cette parole de Jésus : ici, je dirais que c’est le contraste entre les prétendus sages et les « petits » qui est accentué.

Jésus s’adresse à son Père, et c’est pour le lecteur ou l’auditeur un moment exceptionnel : en général, et les évangélistes le soulignent à l’envi, il s’éloigne à l’écart pour prier. C’est comme s’il nous faisait cette fois entrer dans sa plus grande intimité, dans ce qu’il garde en général pour lui. Comment l’appelle-t-il ? Quel noms intimes lui donne-t-il ? Cela dit tellement de choses, les noms que l’on emploie dans l’intimité…. Il l’appelle : « Père, Seigneur du ciel et de la terre« . Père, tout simplement : cela aussi est exceptionnel ! Nul avant lui n’avait osé. Et qui après ? Osons-nous ? Dans l’intime de nos cœurs, osons-nous l’appeler de ce nom de confiance, d’origine, de tendresse ? Père [patèr], ou en araméen Abba -Papa. Et tout de suite après, « Seigneur du ciel et de la terre« , seigneur étant un vocable grec de ce temps pour invoquer Dieu. Papa-Dieu. L’intime et le solennel : quel ensemble étonnant !

Et que lui dit-il ? [exomologoumai soi], « Je te proclame » ? Ce verbe évoque l’aveu, mais aussi la promesse ou le remerciement. Dans tous les cas, il s’agit d’un acte de parole, d’une parole qui vaut acte, avec une dimension publique. Le choix de Jésus de nous faire partager ce moment intime n’est pas qu’un dévoilement à notre égard, c’est aussi et même d’abord un acte d’amour envers son père. Il y a des choses qu’il faut dire. Il y a des moments où il faut oser une parole sur l’être aimé devant les autres. Parce que c’est l’aimer que de dire certaines choses à tous ou devant tous.

Et pourquoi cet aveu public rendu à son père ? A cause d’un double contrepied, d’une double surprise, à propos de « ces choses« , [tauta]. Quelles choses ? Cela fait manifestement allusion, du moins pour Matthieu qui situe là ce passage, à ce dont il a été question avant. Des choses qu’à Corazin, Bethsaïde et Capharnaüm, on n’a pas crues malgré les signes donnés, alors qu’elles auraient été crues à Tyr, Sidon et Sodome. Des choses pour lesquelles certains n’ont pas accepté le témoignage de Jean, accusé « d’avoir un démon« , pas plus qu’ils n’ont accepté celui de Jésus, accusé de boire et manger « avec des publicains et des pécheurs« . Quelles choses, donc ??!

A mon avis, il faut se reporter à la formule de révélation qui précède encore : « Amen, je vous le dis : il ne s’est pas levé parmi ceux qui sont nés des femmes de plus grand que Jean le baptiseur. Mais il est un plus petit, dans le royaume des cieux, qui est plus grand que lui ! Depuis les jours de Jean le baptiseur jusqu’à présent, le royaume des cieux se force, et des forts le ravissent. » Il y a un changement d’époque, un changement radical. Tout a grandi jusqu’à Jean : l’annonce des « choses » s’est faite de plus en plus précise jusqu’à lui, qui a dit l’imminence du jugement, de la « colère qui vient » et a désigné Jésus. Mais Jésus, lui, s’est situé comme le plus petit, baptisé par Jean en solidarité avec tous les pécheurs, en un lieu (l’embouchure du Jourdain) qui est à ciel ouvert le plus bas du monde. Il s’est abaissé, et s’abaissera encore.

La révolution de Jésus ne s’arrête pas là :  le schéma théologique (pardon d’employer de grands mots !)  qui interprète l’histoire, jusqu’à Jean, c’est celui-ci : D’abord Dieu fait un don; puis l’homme use mal de ce don; ensuite Dieu juge (et le jugement consiste dans le fait de laisser l’homme aux conséquences de ses actes); enfin Dieu sauve, il intervient pour tirer l’homme des conséquences et lui ouvrir à nouveau un chemin de vie. Jean a annoncé le jugement, terrible et ultime. Et le voilà dérouté lui-même par la pratique de Jésus, faite d’ouverture et de miséricorde ! Que se passe-t-il ? Le royaume des cieux « souffre violence » : le salut est offert, OFFERT. Gratuitement et préalablement. Le chemin de vie. Et le jugement ne viendra qu’après : quand tous, auxquels il aura été fait miséricorde, pourront voir manifester les BONNES conséquences de leurs actes.  Voilà la révolution évangélique, la révolution de Jésus. Génial. Il fallait être père, vraiment père, uniquement père, pour inventer une inversion pareille !

Mais « ces choses » scandalisent. Elles restent inadmissibles  à ceux qui, instruits, tiennent à leur savoir, au lieu d’en faire l’occasion d’une admiration sans borne. Et voilà les deux contrepieds : « ces choses » demeurent cachées [ekrupsas], cryptées, aux uns, mais sont révélées [apekalupsas], (cela donne notre « apocalypse ») aux autres, d’une part. Ce sont les « sages et les intelligents » qui ne voient pas, ce sont les « enfants en bas âge » [nèpiois], qui comprennent, d’autre part. Ceux qui sont petits, comme Jésus est le plus petit dans le royaume, enfants comme Jésus est fils de son Papa-Dieu. « Oui, père, tel est le choix de ton amour« . C’est dire qu’entrer dans cette révolution, c’est être en quelque sorte conformes à Jésus lui-même : être « petit », accueillir un salut qui vous précède et qui précède toute « justice », sans chercher à être « grand », « correct », devant Dieu. Etre enfant du Père : se présenter devant lui avec la confiance que donne d’être son enfant, son tout petit enfant, confiance qu’il nous aime, confiance qui fait accueillir tout ce qu’il donne, tout ce qu’il dit, tout ce qu’il fait.

Et puis la touche finale : « nul ne connait bien le fils sinon le père, c’est d’abord le père qui connaît son fils, et nul ne connaît bien le père sinon le fils, ensuite le père est connu de son fils, exactement et dans la même mesure que lui-même en est connu, il y a une intimité et une circulation parfaite entre eux. Et puis cette parole folle, inattendue, inespérée : …et celui à qui le fils veut révéler, » ce fameux « tout petit enfant« . La révélation de Jésus n’est pas un savoir mais une connaissance, et celle-ci va à partager sa propre intimité, à nous donner son propre père. Et nous pourrons dire « notre père ». Essayez, prenez votre temps, rentrez en vous-mêmes, et donnez- lui ce nom nouveau.

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