Solidarité et dépossession : dimanche 5 juillet.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

     Après le passage de la semaine passée, c’est toute une longue séquence qui est maintenant sautée, toute entière relative à Jean-Baptiste. Si vous en êtes curieux, vous pouvez en savoir plus à ce sujet ici. Cela dit, Matthieu lui-même ne fait pas un lien précis avec ce qui précède, il commence notre passage d’aujourd’hui en disant lui-même : « En ce temps-là…« . Il nous avoue ainsi que c’est vraiment de son chef qu’il place là cet épisode, mais que celui-ci n’entre pas dans une suite chronologique précise dont il aurait hérité. Il a dû juger que cette succession aidait à saisir le sens de ce qu’il nous rapporte aujourd’hui.

     Jésus prends l’initiative d’une parole, et rien chez Matthieu ne nous explique la raison de cette initiative. Peut-être veut-il nous laisser penser : Jésus pourrait dire cela n’importe quand, c’est-à-dire tout le temps. Mais particulièrement (ce que la succession du récit construite par Matthieu laisse entendre), du fait que les disciples sont envoyés en mission, et du fait aussi que cette mission, qui est sienne et qui est partagée avec ses disciples, se révèle une nouveauté même par rapport à ce que le Baptiste annonçait et attendait lui-même.  Et que dit-il ? « Je te célèbre, père, seigneur du ciel et de la terre, parce que tu caches ces choses à sages et intelligents et les révèle à tout-petits. » Le mot traduit par « célébrer » dit un aveu public, une « confession » au sens premier.

     Peut-être Jésus se souvient-il ici de l’initiative prise par son père ? En plaçant cet épisode juste après un long propos organisé autour de la personne de Jean-Baptiste, il me semble que Matthieu nous suggère ce rapprochement avec le baptême de Jésus, où opérait le Baptiste. Jésus allait se faire baptiser, un parmi les autres, solidaire de tous y compris des derniers des pécheurs. Et c’est à ce moment que le père avait pris l’initiative de le dévoiler à tous, de le « confesser », de le revendiquer comme son fils. Cette initiative a changé la vie de Jésus, la faisant passer de l’ombre de Nazareth à la lumière de sa vie publique. Il me semble que nous avons ici comme un effet de retour : Jésus à son tour « revendique » le dieu comme son père. On pourrait traduire ainsi : « Je te proclame « père », [toi] le seigneur du ciel et de la terre…« .

     Le motif d’après lequel le père avait revendiqué Jésus pour fils et l’avait proclamé publiquement digne fils d’un tel père, c’était son choix de solidarité dans le secret,  son choix de se faire proche de tous sans exclure personne en ne cherchant à garder rien de sa « dignité » ou de ses « prérogatives » de fils. Une gratuité, une dépossession. Le motif ici invoqué par Jésus pour proclamer père le dieu qu’il annonce, c’est : « …tu caches ces choses à sages et intelligents et les révèle à tout-petits. » Habiles, sages, savants, ingénieux : ceux qui ont du savoir-faire et de l’expérience, ceux qui sont doués en pratique, quels que soient les domaines de la vie. Intelligents, avisés, prudents : ceux qui savent user de leur capacité  à réfléchir devant les défis de la vie. Voilà d’un côté ceux qui sont nommés. Ceux qui ne parlent pas, ceux qui sont en bas-âge, puérils, faibles, voilà ceux qui sont nommés de l’autre. Ce sont deux comportements.

     S’ils concernaient tous deux des adultes face à la vie, on ne pourrait pas approuver les seconds : seuls les premiers sont des adultes dignes et autonomes. La différence, me semble-t-il, celle qui fait pencher la balance dans l’autre sens, c’est justement la confiance à son père. Le nouveau-né, celui qui ne sait même pas encore parler, est tout abandonné dans les bras de son père et de sa mère, sa confiance est totale, il n’a pas de recul. Les autres, au contraire, ont pris du recul et comptent bien plus sur leur propre habileté ou sur leur capacité d’analyse. Or justement, celui que Jésus proclame publiquement père, avoue comme père, celui-là révèle ce qu’il est à ceux qui ne peuvent l’analyser ou s’en servir, voire ne peuvent le dire ou le répéter, mais le cache à ceux qui s’en sortent tout seuls, à ceux qui comptent avant tout sur eux-mêmes.

     Je trouve cela très frappant. Est-ce un appel à l’infantilisation ? Je ne le crois pas : il me semble qu’une personne qui a grandi, qui fait son chemin d’être humain, qui ose ses choix, qui développe ses dons, son intelligence et ses savoir-faire, une telle personne rend aussi gloire au dieu. Mais ce n’est pas cela qui est en cause : la révélation que ce dieu est père, ne peut atteindre que quelqu’un qui se situe comme fils. Avec le même abandon. Les choix fondamentaux de Jésus manifestés par son baptême, solidarité et dépossession, sont justement les qualités de fils, et ces choix supposent un abandon complet entre les mains du dieu, traduit par une remise de soi entière entre les mains des autres : de se livrer à eux.

     En parlant, peu auparavant d’après Matthieu, du Baptiste aux foules, Jésus a proclamé que le Baptiste était « le plus grand parmi les fils de la femme« , mais il a aussi dit, et là il parlait de lui-même, que « le plus petit dans le royaume de dieu est plus grand que lui« . Inversion des valeurs : la nouveauté qu’il est venue inaugurer, et qu’il vit lui tout le premier, c’est d’être le tout-petit, le plus petit. Non au sens d’infantilisation, comme on vient de le dire, mais au sens de ne pas chercher à être grand par soi-même, ne pas chercher à être plus grand que les autres non plus : en ne cherchant qu’à être le fils de son père, à venir de lui, à se montrer son enfant, à n’être que cela, à le montrer lui comme père en donnant à voir sa grandeur à lui à l’oeuvre dans son existence à soi.

     « Oui, père : parce qu’ainsi un bon plaisir est advenu devant toi » : formule sibylline ! C’est qu’il s’agit d’un sémitisme, d’une tournure propre à un langage sémitique, transcrite telle que, plutôt que traduite en grec. Gage peut-être de son authenticité ? Ou d’une piètre maîtrise du grec par Matthieu, ce qui est aussi vérifié par ailleurs… L’idée en tous cas est celle de la bonne idée spontanée, de la chose que l’on veut et qui naît spontanément, du propos bienveillant qui s’impose naturellement à l’esprit. On pourrait traduire assez justement, je crois : « Oui, père : parce que ça t’es venu comme ça ! » Le mot souligne la gratuité et l’absence de calcul dans cette manière d’être du dieu-père. Il suffit de se situer comme fils pour comprendre à quel point il est père : ce n’est pas affaire de réflexion mais de relation. Mais cette relation a un coût, et très élevé : solidarité et dépossession. C’est sur cette pensée que je voudrais m’arrêter cette fois, et te laisser, lecteur. Jusqu’où poussons-nous la solidarité ? Jusqu’où poussons-nous la dépossession ?…

Dali - Crucifixion

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