Combien de semeurs… ? : dimanche 12 juillet.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

     Voilà que nous sautons allègrement tout un chapitre, et pas un court, pour en arriver à celui où Matthieu a regroupé la plupart des paraboles. Il y a trois ans, j’avais pris le temps d’examiner de plus près ce terme de parabole, et d’approfondir le pourquoi de ce choix d’expression privilégié de Jésus. Car après tout, Matthieu fait de la parabole d’aujourd’hui en quelque sorte la mère de toutes les paraboles et il glisse, entre la parabole et son explication, un dévoilement de ce qu’est une parabole, des motifs d’après lesquels Jésus choisit de parler de cette manière si originale et en même temps énigmatique.

     Cette fois, je suis frappé avant tout par un décalage. Je vois un décalage entre la parabole et son explication. Il me semble que la parabole met l’accent avant tout sur un personnage, le semeur : « Voici qu’est sorti celui qui sème pour semer » est la première phrase de la parabole ; à la limite, elle met l’accent aussi sur ce qu’il fait, sur la semence qu’il répand. Dans l’explication, en revanche, tout l’accent est mis sur le sol, sur la qualité variable du terrain dans lequel tombe la semence. Bien sûr, quand on arrive à la fin du texte, on reste avec cette explication, elle résonne à l’esprit, et elle nous parque d’autant plus qu’elle nous parle de nous. Mais si on parlait d’abord… de lui ?

     Lui, il est « celui qui sème« . [spéïroo] c’est semer : du millet, du blé, des graines… ce peut-être aussi semer ou répandre des idées, ou la vertu. Par dérivation, le verbe est employé pour ensemencer un champ ou pour engendrer des enfants. Le mot connaît aussi un emploi plus imagé : répandre, saupoudrer, disséminer, éparpiller… On voit qu’il s’agit d’une action large, vaste, généreuse, profuse, sans calcul. Or c’est cette action qui caractérise le personnage, il ne lui est pas donné un nom de « métier », un statut. « Semeur« , comme on traduit en général, donne cette impression, mais le grec est un participe présent actif, il saisit dans l’action le personnage, un homme qui est actuellement en train de répandre à profusion, là, sous les yeux de l’auditeur. Acteur généreux qui ne calcule pas, qui ne restreint pas, plein de confiance et d’espoir dans le sol qu’il foule. Nulle restriction parce qu’il parcourrait telle ou telle zone, nul évitement non plus : il passe, il sème à large poignée. Si le sol répondait en perfection à son geste, c’est une moisson surabondante qui lèverait, « voici la lourde nappe, Et la profonde houle et l’océan des blés.« 

Jean-François_Millet_-_Le_Semeur
Jean-François MILLET, Le semeur (1865), pastel et craie de cire sur vélin, 47,1 x 37,5, Sterling and Francine Clark Art Institute, Williamstown, Massachussetts.                                                                  Le semeur ne fait que semer : en arrière-plan, c’est un autre qui laboure ; la vieille tour en ruine évoque un terrain par d’autres délaissé. Et le grain qui tombe de sa main semble un écho des oiseaux qui tombent de la nuée, promesse des moissons du ciel…

     Cette action est lancée, elle ne sera pas reprise, elle ne sera plus restreinte : « Voici qu’est sorti… » C’est fait, la chose est lancée. Ce début de parabole fait écho, chez Matthieu, au début du passage, à l’introduction de cette section sur les paraboles : « En ces jours-là, Jésus, sorti de la maison, était assis au bord de la mer. » Le mot qui dit la maison ne désigne pas tant le bâtiment (il y a un autre mot pour cela) que la maisonnée, l’ensemble des personnes qui font la maison et son fonctionnement, la micro-société constituée par une maison. Or justement, il l’a quittée, il est « sorti« . Ainsi aussi celui qui sème est sorti : Jésus parle de lui-même, et du coup il parle aussi de ses auditeurs, de l’expérience que chacun est en train de faire à l’écouter. Mais il donne aussi à ses auditeurs un élément capital de repérage : ce sont ceux qui sortent à leur rencontre qui sont pour eux porteurs de la parole.

     A ce sujet, il faut noter précisément que Jésus ne décrit pas dans son « lancer », dans son « semer », un processus total : aussi capitale, aussi spécifique soit-elle, l’action de Jésus est présentée par lui-même comme partielle, comme un moment parmi d’autres. Ce n’est pas lui qui a assuré la préparation du terrain, ni par labourage, ni par fumure, ni par défrichage. Ce n’est pas lui qui va assurer la croissance de la semence. Ce n’est pas lui qui va assurer la moisson. « Celui qui sème est sorti pour semer » et seulement pour cela. Il est d’emblée détaché d’une quelconque performance, d’un quelconque succès. Il n’agit pas comme s’il était seul acteur : par le biais de cette désappropriation, place est faite à tous les autres acteurs, déjà. Et si la place est faite, un appel d’air est instauré. La désappropriation du Maître crée l’espace de liberté de tous les autres. Alors je peux moi aussi être ce semeur, être un peu de sa présence, pourvu que je sorte : que je m’expose, que j’ose donner ce que je suis, au-delà des apparences et des conventions.

     Il me semble que ma réflexion va maintenant à ceux que je rencontre, et qui sont peut-être pour moi porteurs de la semence : dès lors qu’ils sortent de leur lieu habituel, qu’ils sortent peut-être de leurs habitudes, peut-être aussi de leurs défenses ou de ce derrière quoi habituellement ils s’abritent, autrement dit dès lors qu’ils se livrent et qu’ils dépassent ce qui fait habituellement nos rencontres ou nos échanges, ils sont porteurs pour moi d’un parole. Dans ces contextes à peine évoqués, combien riche, combien profus, sera leur cadeau : pourvu que je sache l’accueillir ! Il m’appartient à moi de me faire accueillant, ni tassé et endurci par mes nombreux passages, ni étouffé par d’autres préoccupations, ni inattentif au point de laisser sécher et disparaître ce qui m’a été donné, peut-être au prix de tant d’amour. Combien de cadeaux me sont faits chaque jour par ceux qui m’entourent, qui pourraient lever dans ma vie pour une moisson magnifique ?… Merci à vous toutes et vous tous, semeurs de mon cœur.

3 commentaires sur « Combien de semeurs… ? : dimanche 12 juillet. »

  1. Oui, parfois « on est terre », mais de façon active, on peut accueillir la semence et les paroles de celui qui sème, sans étouffement par notre propre quotidien, sans endurcissement de nos coeurs….

    Mais parfois on est aussi (un peu) côté semeur, on tente de semer… mais c’est aussi au semeur de veiller à la façon qu’il a de semer, en restant vigilant de ce qu’on sème et comment on le sème selon le terrain qui reçoit …

    Jésus sème avec des paraboles …. Mais entre la parabole et son explication, le passage intermédiaire du « pourquoi je parle en parabole » reste bien obscur pour moi (ou mon coeur trop bituminé pour accueillir cette semence 😉

    Alors challenge pour dans trois ans, j’attendrai patiemment ton commentaire de ces quelques versets 🙂
    Bonne vacances 🙂

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  2. On parle du Semeur: Très bien. On parle de la Terre (plus ou moins accueillante), très bien. Mais de la semence ? C’est quoi la semence ? « la Parole » avec un grand P. Et que dit-elle la Parole ??? Pour le savoir, je pense qu’il faut aller relire toutes les autres paraboles … Le fils prodigue, le figuier, le bon samaritain… et tant d’autres ! C’est ce que j’ai eu envie de faire: les relire, méditer en espérant comprendre !

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