Dimanche 16 juillet : eux et nous.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

      Nous sautons encore par-dessus un chapitre entier, et nous voilà à une nouvelle section de son évangile où Matthieu a regroupé une grande quantité de paroles de Jésus appelées « paraboles ». Le mot n’a rien qui surprenne des oreilles « cathos » (hélas!), mais il évoque  pour d’autres soit des courbes mathématiques, soit encore un système désormais obsolète de réception pour la télévision. Intéressons-nous donc un peu à ce mot.

     « Et il leur parle de beaucoup de choses [les] disant en paraboles« , [én parabolaïs légôn]. Il s’agit d’un mode d’expression, mais pas des choses elles-mêmes, des contenus. Une façon de dire beaucoup de choses. D’où vient ce mot, de « parabole » ? Une [bolè], c’est le jet d’une pierre ou d’un javelot, et par extension un coup porté de loin. C’est aussi le fait de perdre ses fleurs ou ses feuilles pour une plante. On voit l’idée d’atteindre son but mais avec une distance.  [para], c’est toujours l’idée de « chez », « auprès de » : en l’associant à un mot, on le nuance comme si c’était à peu près ça, mais pas exactement . Une [parabolè], c’est une comparaison, un rapprochement, un rapport ; c’est aussi une rencontre, un choc ; voire l’action de s’écarter du chemin, un pas de côté.

     Gardons ce triple aspect : comparaison (comparer, c’est une opération mentale simple, assez spontanée, et qui ouvre à la réflexion), choc (choquer, c’est déranger, mais aussi mener un combat) et un pas de côté (faire un pas de côté, c’est provoquer un changement de point de vue, c’est donner à voir ce qui est trop proche de nous pour que nous le voyions : c’est l’essence même de la fiction). Pour nous, écouter ou lire une parabole,  l’accueillir, c’est donc à la fois entrer dans une réflexion, se laisser déranger et éventuellement combattre, et aussi changer de point de vue pour regarder d’ailleurs ce qui nous est si proche, si familier, qu’on ne le voit plus.

     Pourquoi Jésus parle-t-il ainsi ? On pose justement la question à Jésus dans le passage d’aujourd’hui. Les disciples, auteurs de la question, lui demandent : « Pourquoi en paraboles tu leur parles à eux ?« . La question souligne deux choses : d’une part, qu’ils ne sont pas habitués à ce mode d’expression. Jésus ne parle pas tout le temps comme cela, et c’est là un phénomène nouveau pour eux, jusqu’à présent ils ne l’ont pas entendu faire ainsi. D’autre part, ils ont notés tout de suite qu’une partie de la réponse tient au public auquel s’adresse Jésus : « à eux » souligne une distinction d’avec « à nous« . Et Jésus confirme : « A vous, est donné de connaître les mystère du Royaume des Cieux. A eux, ce n’est pas donné. »

     Il apparaît donc capital de savoir qui sont exactement les « eux » et les « nous » ! Dans quel groupe nous trouvons-nous nous-mêmes ? Une clé se trouve, me semble-t-il, dans les récits qui cadrent cette partie en « paraboles ». Juste avant, Jésus parle aux foules, et on vient lui dire : « Voici, ta mère et tes frères se tiennent dehors, ils cherchent à te parler. » Et lui de tendre sa main vers ses disciples et de dire : « Voici ma mère et mes frères : car celui qui fait la volonté de mon père qui est dans les cieux, lui est pour moi frère et sœur et mère. » Et juste après ces récits en paraboles, « il vient dans sa patrie. Il les enseignait mais cela les scandalise : pour qui se prend-il ? Celui-là, n’est-ce pas le fils de l’artisan ? N’est-ce pas sa mère qui s’appelle Marie ? Et ses frères Jacques, Joseph, Simon et Juda ? Et ses sœurs, n’est-ce pas, elles sont toutes chez nous ? Et Jésus, disant que « nul n’est prophète en son pays, ne peut faire beaucoup de miracles : manque de foi !

     Que nous disent ces deux récits-cadre ? Ils montrent clairement le véritable cercle des auditeurs de Jésus, sa « vraie famille » : ceux qui écoutent, qui croient, qui « font la volonté de son père ». A l’inverse, ceux qui restent dans les anciens repères, particulièrement ceux de la famille de sang, n’entrent pas dans l’attitude juste. « Nous », ce sont donc les auditeurs et applicateurs de la parole de Jésus; « eux », ce sont ceux qui jugent de sa parole à partir de leurs repères traditionnels.

     Il me semble que l’on comprend bien mieux pourquoi alors Jésus « leur » parle en paraboles : justement pour leur faire faire ce pas de côté précieux et salutaire. Pour qu’ils voient ce qu’ils ne voient jamais : « c’est qu’ils regardent sans regarder, entendent sans entendre ni comprendre. » Justement aussi pour provoquer un « choc », pour se battre avec leur dureté de cœur  : « sclérosé est le cœur de ce peuple, et avec des oreilles dures ils entendent, et leurs yeux ils bouchent : si jamais ils voyaient de leurs yeux ! Et entendaient de leur oreilles ! Et comprenaient du cœur et se retournaient ! Mais c’est que je les aurais convertis ! » « Eux », quelque chose les retient, ils ne veulent pas changer !

      Alors, dites-moi : vous appartenez aux « nous », ou aux « eux » ? En ce qui me concerne, je crois que je suis un peu des deux à la fois… Parfois « nous », avec l’envie d’écouter, d’être ouvert et prêt à changer; parfois « eux », incapable même de m’apercevoir qu’il y a quelque chose à entendre, à voir ou à changer, incapable parce que pas très prêt à changer, dans le fond. Mais il n’y a sûrement que moi à être aussi indécis : je gage que vous êtes des « nous » !

     Avec tout ça, je n’ai pas beaucoup parlé de la première des « paraboles ». Mais ce qui précède me laisse penser qu’il faut d’abord suspendre son attention à celui qui parle, qui la dit. Lui. Le Semeur. Il est sorti semer. D’un geste large, il répand son grain, il ne retient pas son geste, il ne regarde pas, il ne calcule pas. Il n’a pas la mesure informatique, guidée par satellite, pour savoir où il faut semer plus, où il faut semer moins -ou pas du tout. Non, il donne, il livre. C’est un geste traditionnel fort beau, la main décrit une large… parabole, le bras s’ouvre. Et il marche : « Voici, il est sorti le semeur du semer« . Il est sorti : pas une fois, pas « il était une fois ». Il sort sans cesse (c’est un aoriste : vous savez, ce temps qui énonce des vérités générales !), c’est un fait établi et constant. Il sort, il ne reste pas enfermé. Et il sème, c’est son activité, « le semeur du semer« , c’est comme son manger, son boire : son « semer ». Il nous dira que c’est la « parole du royaume » qu’il sème.

     Bonne nouvelle : s’il faut un « pas de côté » pour nous dire cela, c’est que cet ensemencement est à ce point proche de nous que nous ne le voyons pas. Il faut nous raconter une fiction pour nous déplacer un peu et nous faire voir. Et si nous commencions par nous poser la question : QUI est pour moi semeur de la parole, dans ma vie toute proche ? QUELLE est la parole semée pour moi quotidiennement (« Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour » : croyons qu’il le fait ! ) ? QUELLE SORTIE, quelle extase, quel amour, s’accomplit à profusion pour moi, chaque jour et dans la plus grande proximité ?

     Une fois creusées ces questions, il sera temps de s’occuper de l’état du terrain. Mais ce sera beaucoup plus concret.

 

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