Dimanche 23 juillet : tout ce qui grandit…

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

Nous suivons la série des paraboles d’après Matthieu, notre témoin. Ici, le schéma d’écriture est encore le même que la semaine dernière : une fiction et son explication, séparées par autre chose. La semaine dernière, au milieu de la parabole du semeur et de son explication, cette partie centrale était consacrée à la question du « pourquoi » des paraboles. Cette semaine, la partie centrale est constituée de deux fictions plus courtes. Puisqu’elles sont au centre, il me semble qu’il faut procéder de la même façon : se concentrer d’abord sur elles, puis une fois instruit, en venir à la parabole « cadre ».

Les deux paraboles commencent exactement par les mêmes mots : [homoia estin hè basileia tôn ouranôn], semblable est le royaume des cieux à… : l’intention est claire, il s’agit de nous faire faire ce pas de côté pour mieux saisir une réalité si proche, mais aussi pour réagir à elle, et cette réalité est le royaume des cieux. C’est tout-à-fait cohérent avec la proclamation inaugurale de Jésus : « Le royaume des cieux est tout proche ! ». Si proche, qu’on ne le voit pas.

Première comparaison, un [kokkô sinapeôs], une graine de sénevé ou de moutarde. Le sénevé, de la famille des brassicacées, est tout simplement de la moutarde, potagère ou sauvage. La sauvage est située dans les « mauvaises herbes », la potagère est fourragère mais aussi très mellifère. Elle fleurit de mai à septembre et atteint jusqu’à quatre-vingt centimètres de hauteur. C’est une plante annuelle : elle ne revient que grâce aux graines. Celles-ci sont plusieurs dans une cosse.

Sinapis_arvensis_s_IP0310010Cette graine, un homme la prend et la « jette dans son champ. » Le verbe employé, [espeiren], signifie aussi bien semer que répandre ou disséminer. L’homme l’a-t-il fait exprès, à dessein ? Ou bien cette graine était-elle mêlée à d’autres, plus grandes justement, que l’homme voulait semer ? La question reste entière, et peut-être vaut-elle justement à titre de question permanente. Car la plante qui provient de cette petite graine, plus petite en tous cas que « les autres« , peut être de bon usage ou bien traitée en « mauvaise herbe », c’est selon. Seule en décide l’intention du semeur. Mais une fois devenue grande, cette plante dépasse les autres, elle « devient un arbre, de sorte que viennent les oiseaux du ciel et ils nichent dans ses branches. »

Voilà une assertion qui a de quoi surprendre, pour une plante qui atteint certes quatre-vingt centimètres, mais pas cinq mètres, pas plus qu’elle ne fait du bois en sorte de supporter une nidification ! Jésus a-t-il mal vu ? Mais non : il cite. Il cite un prophète, mais il y a le choix, et le sens va être là encore indécidable. Si l’on se réfère à Ezéchiel (17,23), le roi de Babylone sera puni pour avoir outrepassé la mission punitive que Dieu lui avait donnée à l’égard de l’Israël infidèle; en raison de quoi, ce même Dieu va châtier le roi de Babylone, mais va replanter lui-même un rameau (le peuple renouvelé, bien sûr) qui deviendra un grand arbre sur lequel les oiseaux viendront nicher, et tous sauront que c’est lui, Dieu, qui abaisse et qui élève. Mais si l’on se réfère à Daniel (4,9), c’est Nabuchodonosor lui-même, roi de Babylone, qui, dans un songe, se trouve comparé à un arbre immense et puissant , dans les branches duquel nichent les oiseaux du ciel : il sera certes châtié pour l’orgueil qui lui en naît, mais c’est lui qui « repoussera » après son châtiment, et les oiseaux reviendront nicher dans ses branches. La conclusion est toutefois identique : c’est Dieu seul qui abaisse et qui élève.

Ainsi donc, la grande taille atteinte par la plante à la petite graine manifeste surtout que Dieu seul abaisse ou élève. Mais on ne saura pas si ce qui a grandi est « mauvaise herbe » ou « plante potagère », si c’est « le peuple de Dieu » ou « le roi de Babylone » ! Pas plus qu’on ne saura si l’homme qui a semé cette graine voulait le faire ou non : on sait seulement qu’il l’a fait.

C’est donc cela, le royaume : au milieu de tes activités, une chose plus insignifiante que tu sèmes comme le reste. Elle devient plus haute que le reste. Tu n’y es pour rien. Mais te voilà face à un choix : tu la gardes, et en fais une plante potagère ? Ou tu arraches la plante réputée « mauvaise herbe » ? Ce que tu ne vois pas, pourtant, c’est que c’est Dieu qui a donné à cette graine une telle croissance. Tu le vois si peu, que Jésus est obligé d’attirer ton attention par une exagération manifeste (comment ça, un arbre ?!) qui cache une citation. Alors, qu’est-ce qui grandit mieux que les autres choses, dans mes activités habituelles ? Qu’est-ce qui prend une ampleur inattendue -la question n’est pas que je l’aie souhaitée ou non- ? Et si j’y voyais le doigt de Dieu ? Si c’était Dieu qui m’amenait à donner par exemple plus de temps à cela qu’à ceci ? Poser la question n’est pas y répondre : mais la question vaut d’être posée…

Bon, il y a une autre comparaison centrale : le royaume des cieux est semblable à un levain. Un levain, c’est une pâte fermentée : qui s’y essaye s’en amuse un peu, on dirait que cela fonctionne par contamination. Une fois qu’une pâte a levé, il suffit d’en garder un peu pour servir de levain dans la prochaine pâte. Cette fois, alors qu’un homme avait pris la graine, c’est une femme qui prend le levain et qui « le cache dans trois mesures de farine jusqu’à ce que tout soit levé« , ce que nous venons de décrire. Toute la pâte est devenue levain, puisqu’elle a levé. Et cette fois, on comprend que c’est plutôt volontaire, la femme ayant apparemment fait son calcul de proportions précis. Apparemment : mais la « mesure » hébraïque, le [séah], correspond à environ quinze litres : quarante-cinq litres de farine levée, soit entre vingt-deux et vingt-trois kilos, c’est tout de même une quantité impressionnante, en tous cas qui excède largement les besoins d’une maisonnée ! Alors, est-ce une erreur ? Ou bien quelles sont les intentions de cette femme ? Voulait-elle vraiment « cacher » aux regards ce levain, est-elle elle-même surprise et même épouvantée du résultat ? Croyait-elle qu’il n’aurait pas un tel pouvoir sur une telle quantité ? Cela rappelle le coup de fil affolé d’un boulanger à l’évêché : un prêtre, qui perdait un peu l’esprit, était entré dans sa boutique et avait consacré toute sa boulangerie !!

Mais que ne voit-on pas, au milieu de toutes ces questions, là aussi sans réponse ? C’est l’incroyable pouvoir du levain ! On peut cacher une petite quantité, en proportion du moins, dans une quantité astronomique de farine : bientôt tout sera transformé -et transformant, ne l’oublions pas. Il me semble que là encore, notre regard est invité à s’attarder sur les réalités en croissance, même bien au-delà de nos besoins à nous.  La fiction peut ici devenir « politique » : il y a des transformations chez les hommes, je veux dire dans l’humanité, qui occasionnent des changements profonds. On peut ne pas les voir, parce qu’elles sont lentes, à l’échelle de la fermentation. Mais elles n’en sont pas moins puissantes. Par exemple la conscience de la sauvegarde de la planète. Par exemple le refus de la peine de mort. Par exemple la première place donnée aux enfants. Je ne veux pas dire que ces choses soient désormais acquises : je dis seulement que des mouvements profonds ont fait changer massivement les mentalités à ces égards, avec des échelles de temps variables mais toujours longues. Parfois très longues, même : regardez, il y a ici-même une parabole avec un homme, une parabole avec une femme. Combien de temps faudra-t-il avant que tous traitent hommes et femmes avec autant d’égards ? (Et surtout dans les milieux où l’on commente cette parabole, ajouté-je avec malice !!).

En fait, ces deux paraboles ont en commun que l’homme comme la femme sont dépassés : les changements excèdent l’action ou l’influence de tel ou tel. Voilà une étonnante porte d’entrée pour leur actualité. Nous sommes nous aussi, dans les vies que nous menons, dépassés. Faut-il s’en plaindre ? Ces paraboles ne nous invitent-elles pas, en tous cas, à considérer ce qui se passe, ce qui grandit, malgré tout ? A considérer justement ce qui nous dépasse, plutôt qu’à nous en plaindre ? On dit : « je suis dépassé ». Par quoi ? « Ah ! Par tout ! » Ce n’est pas une réponse. Dis-moi précisément par quoi, dis-moi la graine de moutarde, dis-moi le levain. Là tu verras peut-être se dessiner le royaume…

Bon, et la parabole-cadre, alors ? Celle dite « du bon grain et de l’ivraie »… C’est une parabole difficile, ou plutôt c’est une réalité difficile. Elle commence comme la première des deux petites, mais l’homme qui a semé (du grain, peut-être mêlé de moutardes ?) dort et, pendant son sommeil, son ennemi vient et sème-par-dessus [dzidzania] : de la mauvaise herbe ou de l’ivraie. Cela donnera notre « zizanie ». Et il la sème au-dessus, au milieu du blé [ana meson tou sitou]. Au début, c’est caché, comme le levain dans les vingt-deux kilos de farine. Et puis quand on voit grandir ce qu’on attendait, on voit aussi grandir ce dont on ne veut pas…

Alors il ne suffit pas de regarder ce qui grandit pour voir le royaume ? On risque même de voir son contraire ? Eh bien oui… Je ne vous attristerai pas en parlant de pédophilie dans l’Eglise, mais le mot suffit à illustrer. Il suffit aussi à montrer qu’il ne faut jamais confondre l’Eglise et le Royaume. Et là aussi, mais dans un autre sens, on est dépassé. Le royaume en croissance peut être pollué, sérieusement. Il ne faut pas l’ignorer, il faut s’en indigner. Et faire dès le début, intellectuellement au moins, la part des choses. Mais peut-on rester sans réaction ? Bien sûr que non. Mais il ne faut pas se cacher la difficulté, le risque d’arracher du bon avec la mauvaise herbe. Que c’est difficile ! Essayons d’abord de nous entraîner aux deux « petites » paraboles, à regarder ce qui grandit et nous dépasse, à le nommer précisément. Et puis ne perdons ni le sens de l’admiration, ni celui de l’indignation : c’est le même. Et puis ? Et puis faisons confiance en l’Esprit saint qui est en nous, qui est en l’autre aussi : les réactions de chacun sont respectables et peut-être indicatives. Apprenons les uns des autres comment agir et réagir.

 

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