Dimanche 27 août : entre engagement et vision.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

Dimanche dernier, Jésus était « hors-frontières » : suite à cet épisode avec la femme « cananéenne« , il revient au bord du lac de Galilée pour de nombreuses guérisons auxquelles font suite une seconde multiplication des pains. S’ensuit une nouvelle dispute avec les pharisiens et les sadducéens, deux partis habituellement opposés, qui réclament « un signe du ciel » : net refus de Jésus, et le voilà parti au Nord-Est cette fois, dans la région de Césarée de Philippe, où a lieu l’épisode d’aujourd’hui.

Jésus interroge ses disciples : « Qui disent les hommes être le fils de l’homme ? » ou plus élégamment : « Qui les hommes disent-ils qu’est le fils de l’homme ? » Jésus parle-t-il en général, ou bien interroge-t-il à son propre sujet ? Car l’expression « fils de l’homme« , il l’emploie à son propre sujet depuis le début de son ministère, et d’une manière fort originale.

Cette expression, il faut le savoir, a une histoire et précède Jésus. Si elle désigne sans doute à l’origine un être humain, engendré par un autre être humain (autrement dit, quelqu’un qui est d’entre les hommes), elle est surtout reprise par un type de littérature religieuse assez tardif et qu’on appelle l’apocalyptique. Dans un contexte où la voix des prophète semble s’être tue mais où Israël ne renaît pas vraiment après l’exil, vivote en quelque sorte sans existence souveraine, la réflexion va bon train sur la manière dont Dieu va « sauver » son peuple. Une des voies imaginées pour ce « salut de Dieu » sera le messianisme, qui attend le salut sur le terrain de l’engagement et du combat politique : un « fils de David », un chef assumant l’héritage et les promesses royales, viendra et redonnera sa grandeur à la nation. Une autre voie sera l’apocalyptique, qui attend le salut en se désengageant au contraire du terrain de l’histoire : un être puissant et descendant du ciel, le « fils de l’homme », arrivera soudainement, puissant et tout équipé, pour accomplir un salut divin qui est « autre chose », qui établit un « ailleurs que ce monde ». L’expression « fils de l’homme » est donc de sens ambigu, dans la mesure où elle est plutôt issue d’un courant d’anticipation, mais aussi dans la mesure où elle s’accompagne d’une sorte d’idéalisme et d’une vision assez négative du monde tel qu’il est, auquel il faudrait échapper….

On voit l’actualité de chacune de ces tendances, en matière religieuse -toutes religions confondue, d’ailleurs ! La conviction religieuse peut devenir le moteur d’une action certes bien concrète, d’un engagement certes effectif et auprès des hommes, mais sur un mode activiste, selon des plans et des calculs, avec une lutte de pouvoir. Mais la conviction religieuse peut aussi s’afficher totalement désincarnée, avec des grands principes inapplicables et une vision très négative de tout ce qui est tenté ou vécu concrètement. Dans les deux cas, on peut aboutir au fanatisme le plus intransigeant, alors qu’un grand et large horizon, tempéré par les compromissions concrètes auxquelles  s’oblige sa construction en ce monde tel qu’il est, avec les gens tels qu’ils sont, garde du fanatisme.

Jésus reprend cette expression de « fils de l’homme » : c’est sans doute un des traits les plus authentiques de sa prédication, car nul après lui ne lui applique ce titre, on ne le trouve que dans les évangiles et dans la bouche même de Jésus. Ici, même Pierre répondant à Jésus n’ose utiliser la formule. Mais Jésus la reprend d’une façon déconcertante : s’il l’associe, dans le témoignage de Matthieu, à un contexte de toute-puissance (« pour que vous sachiez que le fils de l’homme a pouvoir sur la terre [sous-entendu : comme il l’a dans le ciel] de remettre les péchés« , dit-il lors de la guérison du paralytique passé par le toit, ou encore « le fils de l’homme est seigneur du sabbat« ), il l’associe aussi à un contexte de faiblesse : « le fils de l’homme n’a pas où reposer sa tête« , ou à un contexte d’engagement dans ce monde-ci : « le semeur de la belle semence, c’est le fils de l’homme« . Ce qui montre que Jésus met dans ce titre d’autres choses que ce que certains courants de pensée y ont mis. Il parle bien aussi d’un « Royaume des cieux« , mais qui semble établi ou inauguré justement sur la terre, au contraire de ce qu’on attendrait : un royaume oui, mais là-haut, où il faudrait s’échapper…

Mais que demande-t-il alors à ses disciples ? Ce que les hommes disent de lui, sous-entendu : quels retours avez-vous sur l’originalité de mon message ? Fait-il une enquête de communication ? Ou bien veut-il plutôt faire un point de l’usage dans l’opinion de ce titre ? En tous cas, au témoignage des disciples, le « fils de l’homme » c’est plutôt « Jean le Baptiste, pour d’autres Elie, pour d’autres encore Jérémie ou l’un des prophètes« . Pas Jésus. Que pharisiens et sadducéens réunis lui aient demandé un « signe venant du ciel » aurait pu montrer que sa reprise de ce titre commençait à trouver écho, du coup les responsables voudraient une petite démonstration de ses armes. Mais non, ce n’est pas ça.

Jésus sonde alors les disciples eux-mêmes : « Et vous, vous dites moi être qui ? » Il ne leur demande pas ce qu’ils pensent, mais ce qu’ils disent; Que diffusent-ils ? Quelles sont les convictions qu’ils répandent, quant à eux, car forcément on leur parle à eux aussi, dans toutes ces foules. Pierre répond : [su ei ho christos ho uios tou théou tou dzôntos], « tu es l’oint le fils du Dieu-le-vivant« . Cette expression, de « l’oint« , c’est celle de l’autre courant, c’est lui dire qu’il est le « fils de David », celui qu’on attend sur le terrain pratique et politique. Mais il y joint aussi une autre origine, directement en Dieu. Autrement dit, Pierre fait une sorte de mix des deux courants. Il a entrevu la puissance toute divine avec laquelle Jésus parle et agit, mais il a vu aussi que la transformation est concrète, que l’ambition est pour maintenant et pour ce monde, pour le faire autrement.

Jésus va réagir avec ampleur à cette courte déclaration. Et on comprend bien l’insistance de Matthieu, tant cet équilibre est toujours à reprendre chez les croyants : entre origine et visée profonde, mais aussi engagement concret et transformation de ce monde-ci, où s’inaugure le Royaume. L’équilibre entre engagement et vision, là est le cœur de l’aveu de Simon, ce qui fonde l’authentique position du disciple. Jésus entend l’action du Père dans ce trait de son disciple : voilà, le message se construit, Pierre a compris qu’il fallait « tenir les deux bouts de la chaîne » (comme dira Bossuet). Le Père a eu l’initiative de lancer le ministère public de Jésus en faisant entendre sa voix au baptême : il a cette nouvelle initiative de relancer ce ministère. Et Jésus va pouvoir commencer à annoncer sa passion et sa mort, qui n’entrent ni dans la figure du « messie-fils de David », ni dans celle du « fils de l’homme ».

Mais Jésus ne se contente pas de reconnaître dans les paroles de Pierre une initiative de son Père, il prend lui-même une initiative. « Et moi,  de mon côté, je dis que tu es pierre, cailloux, rocher, et pas seulement Simon fils de Ionas, comme moi je suis l’Oint fils du Dieu Vivant et pas seulement Jésus. Il y a deux mots, en grec, pour la pierre : [ho lithos], qui donne nos lithographies, désigne les pierres et les cailloux : de taille, tombale, précieuse, toutes les pierres. Et puis [hè pétra], qui désigne plutôt la roche, le rocher : quelque chose qui est en place et réputé inamovible, sur quoi on peut s’appuyer ou construire. Simon est cette [pétra] que Jésus l’architecte cherchait pour appuyer son édifice. [Kai épi tautè tè pétra], et sur cette roche-là, [oikodomèsô mou tèn ékklèsian], voilà des mots qu’il faut aussi explorer un peu.

[oikodoméô], c’est bâtir une maison, mais aussi édifier ou construire, y compris en un sens plus abstrait ou moral. L’ [oikos], c’est la maison au sens des personnes qui y vivent de manière stable, et des moyens pour y vivre. Jésus veut fonder sur Simon, et ce qu’il vient de déclarer, un édifice pour qu’y vivent des gens de manière stable. Il le fera plus tard, car le verbe est au futur. Il le fera lui-même, car c’est bien lui qui va édifier. Ce qu’il va édifier sera sien : [mou], de moi, à moi. Ce sera une [ékklèsia] : il s’agit d’une assemblée du peuple par convocation. Dans le monde grec, dans la constitution athénienne par exemple, l’ékklèsia est l’assemblée de la totalité du [dèmos], du peuple, dans laquelle on désigne les délégués qui vont siéger au Conseil des Cinq Cents. Dans la bible grecque, on a repris ce mot pour traduire les assemblées cultuelles, en hébreu [Qahal Yahvé]. La nuance est celle non du point de convergence, de ce pour quoi ou autour de quoi on se rassemble, mais de la diversité des points d’origine : on vient de partout. Comme dans telle enseigne de restauration, « venez comme vous êtes ».

Je vais m’arrêter là dans ce trop long commentaire, il y aurait comme toujours tellement à approfondir ! Mais notre réflexion peut se prolonger sur ces bases pour l’ékklèsia, –l’Eglise. Elle appartient à Jésus, elle est faite par lui, pas maintenant mais plus tard (quand ?), elle rassemble d’où qu’elles viennent des personnes sur la roche de cette déclaration de Simon. Et cette déclaration de Simon se garde du double péril des intransigeances éthérées et des jeux de pouvoirs. Le vrai disciple de Jésus, comme un funambule, avance entre deux abîmes : celui des jeux de pouvoirs et celui des intransigeances désincarnées. Et pour la véritable « Eglise » de Jésus, il en va de même.

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