Dimanche 3 septembre : aller derrière Jésus.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

Le passage d’aujourd’hui fait directement suite à celui de dimanche dernier : il faut lire les deux l’un à la suite de l’autre, et à vrai dire il eût mieux valu ne pas les séparer ! Mais enfin, cela nous permet d’y revenir.

Donc, après l’initiative d’une promesse à Pierre, Jésus « donne des ordres précis » [diastellô] à ses disciples pour qu’ils ne disent pas qu’il est le Messie, ou le Christ, bref : celui qui a reçu l’Onction divine. Ce titre redoutable, à cause du levier politique qu’il constitue, Jésus prend bien soin de l’éviter depuis le début, et il entend bien continuer à l’éviter. Car forcément, cela diviserait le peuple, comme toutes les revendications politiques. Néanmoins, comme nous l’avons vu, Simon-renommé-Pierre a répondu à Jésus que s’il lui attribuait bien la qualité d’Oint, donc du sauveur attendu pour ce monde-ci et ce temps-ci de par son engagement présent, il lui attribuait aussi la qualité de « fils de Dieu-vivant », ce qui rejoint la titulature revendiquée par Jésus lui-même de « fils de l’homme » : une origine céleste, une puissance qui n’est pas de ce monde.

Ces deux aspects  étaient analysés comme antinomiques, exclusifs l’un de l’autre : pourtant, l’expérience de Simon et des disciples est bien que Jésus les combine de fait. Et c’est sans doute pourquoi Jésus trouve la porte ouverte pour ajouter un nouvel aspect à son annonce, en joignant à ces deux figures déjà nommées une troisième, celle du Serviteur, ou Serviteur souffrant. « Et à partir de là il commence (c’est vraiment une étape), Jésus présente ([deiknuein] : fait apparaître, rend visible, met sous les yeux) à ses disciples qu’il faut ([déi] : c’est incontournable et nécessaire) que lui s’en aille dans Jérusalem et souffre de nombreuses choses de la part des anciens et des prêtres et des scribes et qu’il soit tué et au troisième jour qu’il se réveille. »

Qu’il s’en aille est une expression à double sens : elle signifie partir de quelque part ([aperchomaï]) et peut vouloir signifier mourir. Cela est évidemment renforcé ici, car l’endroit d’où il doit partir pour aller à Jérusalem, c’est bien de cette région de Césarée de Philippe, au Nord-Est de la Galilée. Mais il n’est pas question de « ici », il est bien question de Jérusalem, précédé de la particule [eis], qui signifie « dans » avec une nuance dynamique, ce dans quoi on entre. Qu’il s’en aille dans Jérusalem peut donc signifier aller jusqu’à Jérusalem, mais aussi mourir à Jérusalem. Le reste de l’annonce, brutale pour les disciples, le confirme d’ailleurs sans ambiguïté. Qui plus est, cette mort se fera avec toutes les autorités religieuses légitimes contre lui : ceux qui gouvernent le peuple au nom de Dieu, ceux qui assurent le culte et ceux qui interprètent légitimement la parole de Dieu. Et ces autorités, ne l’oublions pas, sont légitimes aux yeux de Jésus et de ses disciples, jamais on  n’entrevoit le contraire ! C’est d’ailleurs pourquoi Jésus voudrait tellement, jusqu’à les bousculer, les faire changer d’avis à son sujet et au sujet de son message. Reste la dernière partie de l’annonce, énigmatique pour ses auditeurs : qu’au troisième jour il se réveille

Ainsi, pour les disciples, immédiatement après un épisode exaltant de déclaration des « titres de gloire » de Jésus, c’est la douche froide, la perspective de l’opprobre, de l’abandon total par tous, de l’échec final, de la mort. Pas de « happy end », pas de Walt Disney. Et surtout, aucun effet final ni de l’engagement concret de Jésus dans la transformation de ce monde, ni de la manifestation de sa puissance céleste. Qu’est-ce que cela veut dire ??? Alors Pierre « prenant avec soi » Jésus, « commence à le blâmer… » [proslambanô] c’est prendre avec soi, mais ce préfixe [pros] peut avoir la nuance de « en face » ou même « contre », « opposé à  » : Pierre prend Jésus en quelque sorte sous sa protection, mais aussi veut l’affronter. Et exactement comme Jésus « commence » à annoncer ce « awful end », Pierre « commence » à le blâmer, c’est le même mot réemployé dans la même forme ! Il y a une opposition entre les deux sur la nouvelle étape, sur ce qui commence. « D’une manière favorable, Seigneur ! Ne vas-tu pas cesser [de dire] ces choses à ton sujet ?! » En d’autres termes : arrête de broyer du noir, ce n’est pas le moment ! On sent Pierre agacé, en même temps qu’autorisé par de très récentes promesses à protéger Jésus de lui-même…

Et Pierre se prend un retour violent, à la mesure de la promesse qu’il a reçue ! Jésus se retourne, il lui tourne le dos ! De sorte que Pierre soit dans son dos, derrière lui; et il lui dit justement : [hupagé opisô mou], « viens derrière moi » avec le verbe [hupagô], venir sous, placer sous le joug, mettre à l’abri. En l’appelant la première fois, il avait dit [deute opisô mou], « venez derrière moi » (Mt.4,19) avec le verbe [deuô] qui a la nuance d’être soumis, inférieur. Autrement dit, Jésus rappelle à Pierre sa condition initiale de disciple, avec cette fois (le joug) la nuance de la contrainte. Et après avoir changé son nom de Simon en Roche, il le change cette fois de Simon en Satan ! Matthieu nous invite à rapprocher cette scène de celle des trois tentations, initiales parce que permanentes durant tout le ministère public de Jésus, à rapprocher le rôle de Pierre de celui de Satan-le-tentateur ! Comme on passe vite de Pierre à Satan, dès lors qu’on oublie d’être d’abord disciple…

Et Jésus approfondit cette condition de disciple, et là cela nous concerne tous : « si quelqu’un veut aller [opisô mou], derrière moi… » autrement dit, si l’on veut être disciple. Le verbe aller est d’ailleurs à l’aoriste : vous savez, ce temps spécial du grec qui est celui de la vérité générale. Jésus énonce quelque chose qui vaut à travers tous les temps et toutes les situations. Vue l’erreur, la méprise, qui est celle de Simon (celui-ci est toujours exemplaire, dans n’importe quelle direction !!!), il faut préciser les bases de ce qu’est « aller derrière Jésus ». Eh bien il y a trois conditions : 1° [aparnèsasthô eauton], et 2° [aratô ton stauron autou] et 3° [akoloutheitô moi].

1° [aparnèsasthô eauton] : [aparneomai], c’est repousser ou nier. [eauton], c’est soi-même. On ne peut pas se repousser, ça n’a pas de sens : il faut bien vivre avec soi tel que l’on est -et ce n’est pas si simple, n’est-ce pas ? La première condition pour être disciple est donc une condition intellectuelle qui  consiste en une négation, en un reniement. Qu’est-ce que cela peut bien être ? On connaît le reniement de Pierre, encore lui ! Celui là n’a pas bonne presse et n’est pas cité en exemple à suivre. Du reste, Pierre ne s’est pas renié lui-même, mais a renié Jésus ! Mais il y a un autre reniement, qu’on oublie parfois, et qui est au début de l’évangile de Jean : c’est celui de Jean-Baptiste. Quand les autorités envoient des délégués depuis Jérusalem pour enquêter à son sujet, ceux-ci lui demandent  : « qui es-tu ? » Alors, « il déclare, et il ne nie pas, il déclare : Moi, je ne suis pas le messie. » (Jn.1,20) Voilà la déclaration négative qui n’est pas reniement de Jésus (il ne nie pas) mais reniement de soi : « Je ne suis pas le messie« . Voilà ce qui est demandé au disciple, fondamentalement et constamment, pour aller derrière Jésus : vivre dans cette affirmation intellectuelle constante qu’il n’est pas le sauveur, qu’un autre a l’initiative. C’est énorme. C’est renoncer à se prendre pour le sauveur, renoncer aussi à se faire « son Jésus à soi ». C’est renoncer à le « prendre sous son aile » pour lui indiquer ce qu’il devrait faire (et combien de fois notre prière la plus intime ne consiste-t-elle pas à suggérer à Jésus ce qu’il devrait faire ?…)

2° [aratô ton stauron autou] : [airô] c’est lever, soulever, mais aussi enlever, charger. [to stauros autou], c’est « sa traverse de condamné« . On sait que les poteaux de condamnations étaient  fixes, c’est la traverse qui en faisait une croix, traverse sur laquelle on fixait les condamnés au bord des routes, traverses que ceux-ci portaient. Jésus n’a pas dit encore qu’il allait mourir crucifié. Pourtant il indique à celui qui va derrière lui de charger sur soi une traverse : non pas celle de Jésus, mais bien la sienne propre. Il me semble que cela veut dire que nous avons tous quelque chose qui nous condamne nous aussi aux yeux des autres. On marche avec cela quand on vient derrière Jésus. Ce n’est pas une gloire, pas même une gloriole. Prendre sa traverse, ce n’est sans doute pas afficher un autocollant à l’arrière de sa voiture pour se revendiquer chrétien : il y a peut-être ici beaucoup à reprendre sur certaines attitudes contemporaines qui se veulent des « témoignages »… Prendre sa traverse, c’est peut-être marcher et vivre en assumant ce que l’on est, y compris ce que d’autres n’apprécient pas : non pas se faire valoir, mais s’accepter.

3° [akoloutheitô moi] : [akolouthéô], c’est faire route avec, c’est accompagner avec la nuance de suivre (donc, c’est l’autre qui décide où ou par où on va), c’est suivre par l’intelligence, se laisser guider, c’est encore suivre l’exemple.. Voilà en troisième condition le thème de l’imitation de Jésus. Faire comme lui, dans la pratique comme dans la manière de penser, cherche à se conformer en profondeur. Quel programme…

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