Dimanche 10 septembre : quand il y a faute…

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

Nous sautons jusqu’au chapitre 18 de l’évangile selon s.Matthieu. Est-ce un effet du saut, difficile à mesurer ? Nous atterrissons en plein milieu du chapitre et, autant le dire tout de suite, il n’y aura pas de retour en arrière cette fois : bye bye les quatorze premiers versets… Je ne saurais trop vous encourager à aller les lire tout de même. Matthieu ne les a pas mis là pour rien.

Ce chapitre dix-huit est souvent appelé « chapitre ecclésiastique » : il y est beaucoup question des rapports entre les membres de la communauté, de la vie en communauté. Sans doute aussi ce chapitre est-il surtout le reflet ou la rétro projection de la vie de la première communauté chrétienne, au temps où Matthieu écrit. Il met ainsi dans la bouche de Jésus les solutions que les chrétiens ont apporté à un certain nombre de problèmes dans leurs communautés -en essayant, bien sûr, de s’appuyer sur leur foi en Jésus. Ces premières communautés étaient faites essentiellement de familles juives ayant choisies « la Voie », guidées par les chefs de famille et visitées par des prédicateurs itinérants.  Cette structure n’était pas sans contrainte, on l’a déjà vu, notamment pour ce qui concerne la décision personnelle de croire et la liberté vis-à-vis de sa famille de sang (cf. Dimanche 2 juillet : famille chrétienne ?). Mais cette structure n’est pas encore réglée par un clergé, en tous cas sûrement pas au sens moderne.

Quel est le problème présent ? [Ean dé amartèsè ho adelfos sou] : « Et si se trompe ton frère« … Certains manuscrits écrivent [amartèsè eis se] : « commet une faute à ton égard« . C’est restreindre le problème. Quelle est la bonne leçon ? Difficile de choisir, il faut sans doute envisager les deux. Le verbe [amartanô] employé seul a un sens assez large : il signifie manquer le but, se tromper de chemin, avoir une fausse opinion, ne pas obtenir, négliger, faillir. On voit qu’il peut s’agir de nombreux univers, celui de la pratique, celui de la pensée, celui des relations. La précision en revanche [amartanô eis (tina)] a nécessairement le sens de commettre une faute envers quelqu’un, ici envers soi. Dans les deux cas, le verbe est toujours au subjonctif aoriste (pardon pour la cuistrerie !!!), c’est à dire qu’on est dans le domaine du possible (subjonctif) mais aussi de la vérité générale (aoriste) : « Et bon, maintenant, que faire dans le cas où se trompe…« . Que faire en effet, mais suivant la leçon retenue je ne suis pas tout-à-fait dans la même situation : dans le premier cas, je suis témoin, dans le deuxième je suis victime. Le problème n’est pas le même.

Mais il y a tout de même un point commun, et c’est justement ce qui pose le nouveau problème. Et l’auteur vise bien cela avant tout, en ayant placé ces mots-là en dernier dans sa langue originelle : [… ho adelfos sou] : « le frère tien« , « le frère qui est tien« . C’est là ce qui fait problème. La communauté est sensée être idéale, on est sensé s’y trouver « parmi les parfaits » (cf.1Cor.2,6). La communauté devrait être le contexte différent, celui où règne la charité, celui où la suite de Jésus assure la droiture, la justesse, la rectitude de vie. Est-ce le cas ? Manifestement non. Et il faut envisager ce cas blessant : et si le « fautif » n’est pas n’importe qui mais « ton frère« . Dans le contexte primitif que nous avons décrit, ce frère est autant le membre de la même famille, que l’égal (c’est un peu le sens général de l’expression dans la bible), ou encore que celui qui a le même Père selon l’évangile. Le cas est blessant parce qu’il blesse en fait la communauté entière dans son appel à être le germe de l’humanité renouvelée.

Cette pluralité de sens ne doit pas nous désorienter dans notre lecture actuelle : elle est au contraire très ouvrante. Cela veut dire que nous pouvons affronter avec cette lecture, en la méditant, bien des problèmes qui peuvent être les nôtres : conflits dans la famille, conflits ou difficultés avec des collègues ou des voisins ou des amis, conflits ou dissensions dans la communauté croyante à laquelle nous appartenons… Ces conflits peuvent être pratiques, intellectuels ou de relation. Nous sommes invités à y réfléchir que nous en soyons seulement témoins, ou que nous nous en sentions victime. Bref : la palette est large.

Alors, d’après Matthieu, que faut-il faire en pareil cas ? [hupage elenxon auton], littéralement « prends à part l’accusé lui-même« , [metaxu sou kai autou monou.], « entre toi et lui tout seul« . On voit l’insistance : c’est d’abord par une entrevue face à face, seul à seul. Il s’agit de mettre la parole entre les deux. C’est très cohérent avec le passage d’après, que nous avons aujourd’hui pour finir : « Là où deux ou trois se rassemblent en mon nom, je suis là, au milieu d’eux« . Deux qui se parlent, à part mais mûs par la foi, même si c’est pour un affrontement difficile, ces deux sont assurés de la présence secrète et mystérieuse de la Parole faite chair, justement là où ils tentent de mettre des paroles pour rétablir l’unité.

C’est fort beau, mais je me demande si, dans le cas où je suis victime, cela est réaliste et même possible ! Puis-je affronter seul à seul la personne dont je sens qu’elle m’a blessée ? En tous cas, ce ne pourrait être qu’au terme d’un véritable cheminement intérieur, et sûrement pas dans la précipitation. On a trop cherché à dire aux « bons chrétiens » qu’ils doivent pardonner (sous entendu : tout de suite) : c’est parfois inhumain. Et faux. Car un vrai pardon est un chemin intérieur, coûteux et souvent long. Or il me semble que pour parler seul à seul avec la personne dont je suis victime, ce chemin est présupposé.

Bon, mais dans le cas où je ne suis que témoin ? Ce passage ne livre-t-il pas mon « frère » à l’outrance de mes jugements et de mes appréciations, peut-être bien erronées ? Mon frère s’est-il effectivement trompé, ou bien est-ce seulement à mes propres yeux ? N’est-il pas seulement différent de moi ? Ce passage ne risque-t-il pas de me conforter dans ma confortable position de juge des autres ? Le danger est bien réel, et il est même terrible, quand on y pense. Pour le prévenir, Catherine de Sienne met deux conditions à mon intervention auprès du « frère ». La première : ce n’est à moi d’intervenir que si je suis témoin de sa faute de manière répétée. Voilà qui me gardera de tout mauvais zèle : si je risque toujours d’être juge, au moins je ne serai pas procureur ! Deuxième condition : je ne suis prêt à dire quelque chose à mon frère que lorsque, au terme d’un cheminement personnel, j’ai pris conscience que je suis comptable du même reproche que lui. Voilà qui change tout : j’interviens non pas comme un juge, mais comme un frère partageant la même misère. Ce n’est pas l’évangile certes, puisque c’est Catherine de Sienne, mais je trouve cela très fin et plutôt dans le même esprit.

Si « ça marche », « tu auras gagné ton frère« . Et si cela ne fonctionne pas ? « S’il n’entend pas » ? La procédure continue par étape, cette fois-ci en prenant avec soi « un ou deux« . Cela est construit en référence au livre du Deutéronome (Dt.19,15) auquel il est fait plutôt clairement référence. Notons que cela fait référence à deux ou trois témoins, ce qui semble aller dans le sens du texte sans [eis se], « contre toi« . Et si ça ne marche toujours pas ? « Dis-le à l’Eglise« . La démarche progressive a ceci de touchant qu’elle ne rend pas tout de suite publique la faute de l’autre : celle-ci est au contraire maintenue secrète autant qu’il est possible, sans doute pour ne pas détruire la réputation du frère, de lui permettre de changer le plus facilement possible et sans trop de dommage.

On ne peut s’empêcher tout de même aujourd’hui de réfléchir la validité de cette procédure progressive, lorsqu’on a en tête des horreurs comme les cas de pédophilie chez les prêtres : ce n’est évidemment pas visé par le texte, puisque la communauté d’alors ne connaît pas cette organisation (ni son poids !). Mais notre lecture est bien aujourd’hui, et elle appelle la même distance ! Remarquons d’abord que, dès le tête à tête initial, le témoin ne reste pas sans rien faire. Et en effet, s’il reste sans rien faire, de témoin il devient complice. Il est comptable de la même faute (pour ceux qui ont la patience, il faut relire aussi Ez.3,17-21 : je suis persuadé que ceux qui ont inventé cette procédure rapportée par Matthieu avaient aussi ce texte en tête. En toutes lettres, « Si tu ne l’avertis pas, lui mourra de sa faute, mais c’est à toi que je demanderai compte de son sang. »). Remarquons ensuite que cette procédure ne « protège » pas le coupable par le secret, car cette procédure est connue aussi du coupable. Il y a un véritable dévoiement du secret quand il permet la prolifération de la faute. Le pansement sur la blessure la protège, mais après désinfection et pour qu’elle guérisse; un pansement sans désinfection provoque une gangrène ! Mais surtout, je crois que c’est le contexte social qui n’est plus le même : la justice expéditive et manipulée, à l’époque de l’empire romain, n’est pas  du tout celle d’aujourd’hui dans nos démocraties -même si celle-ci n’est pas parfaite non plus. Le recours ultime à la communauté entière était sensée garantir une procédure plus équitable que celle dans laquelle on pouvait tomber aux mains de la justice civile d’alors : aujourd’hui c’est le contraire, l’Eglise est loin d’être équipée et apte à des procédures de justice. L’ [ekklèsia], c’est d’abord l’assemblée du peuple, et il faut peut-être s’en souvenir opportunément…

Juste un mot pour finir. Le passage s’achève avec une formule de révélation : « Amen, je vous dis : tout ce que vous lierez sur la terre sera lié dans le ciel, et tout ce que vous délierez sur la terre sera délié dans le ciel« . D’une part, c’est dire à tous ce qui est dit ailleurs aux seuls apôtres. Comme quoi il n’y a pas de « pouvoir réservé », ou alors c’est un abus de l’évangile. D’autre part, on peut prendre bien sûr cette formule comme l’énoncé d’un pouvoir, mais dans quel esprit ? Si l’on se méfie de tout pouvoir, comme l’évangile nous y invite souvent, il faut plutôt recevoir cette formule avec crainte, comme un avertissement : attention à ce que vous allez faire, dans vos rapports les uns avec les autres, car vous détenez un pouvoir redoutable ! Quand vous liez ou déliez, ce n’est pas sans conséquence ! Autrement dit, soyez très prudent avec ce genre de procédure et dans les cas de conflits ou d’oppositions, c’est un terrain miné et dont les conséquences peuvent porter jusqu’au ciel…

 

 

 

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