La faute emprisonne, la parole délivre : dimanche 6 septembre.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Ce texte ne fait pas immédiatement suite au précédent, nous venons d’en sauter un morceau de taille conséquente. Mais nous sommes maintenant dans ce que l’on appelle souvent le « chapitre ecclésiastique » de Matthieu : en s’appuyant sur des pratiques primitives de la communauté, Matthieu montre comment procéder. La première question qui se pose, c’est celle de l’instauration d’une hiérarchie, « qui donc est le plus grand ? » (Mt.18,1) : la réponse est l’occasion d’instaurer la hiérarchie du « plus petit« , de montrer comment la vie de la communauté doit s’organiser autour de lui.

Une fois établie la primauté du plus petit, se pose la question des conflits entre égaux, « ton frère« , et c’est notre texte d’aujourd’hui. J’ai déjà commenté la première partie de ce texte, quand il y a faute. Mais je voudrais revenir sur ce petit passage, cette petite formule bien frappée pour marquer la mémoire et l’imagination : « Amen, je vous dis : tout ce que vous lierez sur la terre sera lié dans le ciel. tout ce que vous délierez sur la terre sera délié dans le ciel. »

Vérifions bien le sens des mots : [déoo], c’est bien lier : attacher, enfermer, entraver, enchaîner même. [luoo], c’est bien délier, délivrer, laisser aller, délivrer, affranchir, et même dissoudre, rompre, résoudre. On voit qu’il y a bien, dans les mots, deux actions qui sont plutôt contraires, l’une qui crée une contrainte, qui restreint la liberté, l’autre qui défait d’une contrainte, qui met en liberté. Ces deux actions ont une double portée, qui apparaît aussi comme une contraposition, « sur la terre » et « au ciel« . Enfin, il y a deux fois, du fait des temps et modes verbaux utilisés, l’expression d’une condition et d’une conséquence nécessaire, réelle. On pourrait traduire : « Amen je vous dis : les choses que vous entraveriez sur la terre seront entravées au ciel, et les choses que vous libéreriez sur la terre seront libérées au ciel. »

Mais que sont ces « choses » ? Et de quoi parle-t-on en matière de « terre » et de « ciel » ? Je commence par cette dernière question en faisant deux rappels : quand il a enseigné à ses disciples comment prier, dès son grand discours inaugural, Jésus a employé la formule : « qu’advienne ta volonté, comme au ciel : aussi sur terre. » (Mt.6,10) Adressée au « père » (et même à « notre père« ), cette formulation laisse entendre que le « ciel » est un domaine propre où la volonté dudit père se réalise, s’accomplit, déjà, et que la « terre » est un autre lieu, un autre domaine, où tel n’est pas encore le cas, mais où justement le disciple désire qu’il en soit de même. Deuxième rappel : lorsqu’il a pardonné ses péchés à un paralytique, Jésus doit faire face au murmure des Scribes, qui le soupçonnent alors de blasphème. Aussi le guérit-il afin qu’ils sachent que « le fils de l’homme a l’autorité sur la terre de délivrer des péchés. » (Mt.9,6). Autrement dit, il a déjà cette autorité ailleurs, mais c’est là qu’elle lui est aussi donnée désormais.

Dans les deux cas que nous venons de rappeler, on voit que « au ciel » est un domaine propre à la divinité, et le lieu de référence, celui qui se trouve à l’origine des transformations attendues ou inaugurées par le ministère de Jésus « sur la terre« . Ce dernier lieu, c’est manifestement celui de notre expérience quotidienne, de notre vie concrète. Mais ce qui est remarquable et étonnant dans la formule qui nous occupe, c’est précisément l’inversion ! Ce qui se ferait (conditionnel) « sur la terre » aura (à coup sûr) la très exacte et conforme conséquence, « au ciel » ! Du fait du ministère de Jésus, le « ciel » est à ce point descendu et lié « sur la terre« , que ce que les disciples y accomplissent sont également effectives « au ciel« , dans le domaine propre à la divinité. C’est presque la réplique inversée de la quatrième demande du Notre Père.

Mais alors quelles sont ces fameuses « choses » ? Car le relatif [osa], un neutre pluriel, désigne « des choses« , mais avec une nuance de quantité, « toutes les choses« . De quoi peut-il bien s’agir ? Matthieu a placé cette formule en conclusion (après, on change de texte, c’est une autre pièce rapportée et cousue, commençant de ce fait par « Et encore je vous dis..« ) d’une pièce où il est question du conflit, et de la procédure pour le résoudre. Qu’est-ce qui s’y trouve « lié » ? Il me semble que tout l’effort du disciple, celui auquel du moins il est encouragé, est justement de retrouver le lien avec « son frère« . Mais il me paraît difficile de retenir cette interprétation, dans la mesure où [déoo] a le sens de la contrainte, il ne vise pas un lien d’amitié. La contrainte est plutôt celle qu’exercent le conflit et la faute : et voilà tout une procédure, voilà un souci nouveau, voilà un poids dont on voudrait bien être délivré. La révélation (« Amen je vous dis« ) serait alors que le conflit dans la communauté n’est pas une réalité sans importance : si elle mobilise « sur la terre« , elle le fait aussi « au ciel » : on n’est pas seul quand on cherche à résoudre un conflit. On n’est pas les seuls à s’en soucier, on n’est pas les seuls à en porter le poids. Et de même, lorsqu’on en arrive à la libération, lorsque les chaînes créées par la faute tombent, elles tombent aussi sur un plan profond, ce n’est pas qu’une apparence.

Même dite sous tension, la parole délie : pourvu que tel soit son but, pourvu qu’elle ne cherche pas précisément à établir des contraintes supplémentaires.

La précision est d’importance, parce que nous savons bien par expérience que le pardon et l’oubli sont deux choses bien différentes. On pourrait croire alors, et on croit parfois, que se souvenir de la faute ou du conflit montre qu’on est toujours lié, contraint. La formule d’aujourd’hui nous dit que non. Peut-être est-ce une invitation à se souvenir non seulement de la faute mais de ce que nous avons traversé ensemble, à construire et écrire une histoire qui est aussi celle des libertés retrouvées ou redonnées. Mais il me semble qu’une conscience ce construit à travers un tel texte : la conscience qu’il ne faut pas éviter le conflit, parce qu’il y a des chaînes, des liens contraignants qui se créent quand on faute les uns contre les autres, et qu’il faut oser les affronter. Le silence, non celui de l’amour qui attend le bon moment mais celui de la lâcheté qui se fait illusion, ne couvre rien, ne délivre pas. Il favorise au contraire une prolifération des chaînes et des liens, favorise l’emprisonnement, détruit progressivement la liberté d’être ensemble tels que l’on est, en vérité. « La vérité vous rendra libre« . Mettre des mots libère. Mettre la parole entre les « frères« , entre ceux qui forment une communauté (tout ceci est vrai aussi pour un couple, pour une famille, pour un groupe d’amis…), c’est y mettre le Verbe venu établir les choses « sur la terre » comme « au ciel« .

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s