Avec soi comme on est, et avec les autres : dimanche 30 août.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF

  La première partie du passage a déjà été commentée ici : j’y renvoie qui veut en savoir plus pour situer le texte, qui vient cette fois directement à la suite de celui de la semaine passée, mais aussi qui chercherait à comprendre un peu mieux cet étonnant revirement de Jésus qui, sitôt après avoir fait l’éloge de Simon et l’avoir nommé Rocher, le nomme maintenant Satan et lui tourne le dos.

Je voudrais aujourd’hui m’arrêter un peu sur ce paradoxe énoncé par Jésus après avoir énoncé les conditions imposées à chacun sans exception pour être disciple : se renier, prendre sa croix, marcher avec lui. Ce paradoxe, Matthieu le formule de la manière suivante : « Celui en effet qui voudrait sauver sa vie la perdra ; mais celui qui perdrait sa vie à cause de moi la trouvera. » Le parallèle des deux membres de phrases, leur forme presque identique et l’usage renversé du verbe « perdre » donne à ce paradoxe une forme fascinante autant qu’un peu hermétique.

Cette phrase n’est pas un aérolithe, elle ne vient pas toute seule. Le petit mot [gar], « car« , « en effet« , l’insère comme une explication de ce qui précède. Et ce qui précède, c’est justement l’énoncé des trois conditions pour être disciple de Jésus. Revenons-y un court instant. Jésus vient de dire que qui veut « venir derrière moi » ([opisoo mou élthéïn]) doit réaliser trois actions : 1) [aparnèsasthoo éaoutone], 2) [aratoo tone staourone aoutou], 3) [akolouthéïtoo moï].

La première action ou condition, c’est le verbe [ap’arnéomaï] à l’impératif aoriste. C’est l’idée de refuser, de repousser, de nier, augmentée de l’idée [ap’] de ce que l’on quitte, d’où l’on sort : et cette idée comme une injonction, un ordre, qui serait permanent, qui serait une vérité générale. Il ne s’agit pas de l’idée de renoncement, comme la traduction malheureuse le propose si souvent : d’abord il est absolument impossible de renoncer à soi, on est comme on est, il faut bien s’accepter ; ensuite, renoncer c’est plutôt laisser derrière soi en se retournant, revenir à un point précédent. Ici, il s’agit bien de quitter un point avec beaucoup de force. Sur quoi porte ce refus ou ce reniement ? Il porte sur soi-même, avec l’usage du pronom réfléchi. Celui-ci fait contraste avec le pronom personnel précédent, « moi« , derrière qui il s’agit de « venir« . Pour venir derrière Jésus, il s’agit de se quitter soi-même. Plus précisément, pour venir derrière le « christ » et le « fils du dieu vivant » que l’on prétend suivre, il faut commencer par quitter le « christ » et le « fils du dieu vivant » que l’on prétend être ! Affirmer haut et clair, aux autres mais surtout à soi-même, « Je ne suis pas le messie » (Jn.1,20) comme Jean-Baptiste l’a fait, l’affirmer par ses mots mais surtout par ses actes et ses attitudes : voilà qui est la première condition pour être disciple de Jésus. Ce que Simon-Pierre vient de ne pas faire en conseillant Jésus sur ce qu’il devrait faire ou ne pas faire, envisager ou non…

La deuxième action ou condition est donnée par le verbe [aïroo] qui signifie lever, soulever, emporter. C’est l’idée dynamique de soulever un poids et de partir avec. Ici encore c’est une injonction, et une injonction permanente, une action de l’ordre de la vérité générale, c’est toujours à faire. Que s’agit-il de soulever et d’emporter ? Son [staouros], c’est-à-dire le pieu d’une palissade ou le poteau du condamné, un élément en tous cas qui se tient debout ou sur lequel on est fixé debout. Dans l’évangile, le mot a souvent pris le sens de croix à cause de ce dernier sens : mais je trouve cette traduction mal venue pour une raison très simple, c’est qu’avant la passion, on ne voit pas du tout ce qu’une telle injonction aurait bien pu signifier aux disciples. On ne vient pas derrière Jésus sans prendre avec soi ce qui pèse : il y a ce que l’on quitte (par reniement, on vient de le voir), il y a ce que l’on n’abandonne pas. On ne laisse pas son histoire, on ne laisse pas le tuteur sur lequel on a d’abord grandi, quel qu’en soit le poids. Se dépouiller de son histoire est une illusion complète, il faut au contraire choisir de marcher avec, même si cette histoire est douloureuse.

La troisième action ou condition est marquée par le verbe [akolouthéoo], « faire route avec« , « accompagner« , « suivre« . Le mot va jusqu’à signifier aussi suivre la pensée, l’avis ou même l’exemple. Il s’agit cette fois de marcher avec Jésus, non pas le nez sur ses chaussures, mais bien comme un compagnon, en lui laissant néanmoins l’initiative de l’itinéraire comme du but, et ce aussi bien de manière fort concrète dans la vie que sur le plan plus intellectuel de la manière de comprendre les choses, des choix à faire ou de la manière de vivre. Le verbe suggère discrètement qu’il pourrait bien y avoir aussi d’autres compagnons, qu’on est pars forcément le seul à marcher avec. Ainsi donc, « venir après lui » (aussi bien au sens temporel que local) est constitué par trois attentions constantes, nier être celui que l’on prétend suivre, venir tout entier avec les poids qui sont les nôtres, et faire sa route en sa compagnie, les yeux toujours sur celui qu’il s’agit de suivre, auquel il s’agit de se conformer.

L’adage paradoxal qui m’intéresse se présente donc comme une explication d’un tel état des choses : si « venir après lui« consiste en cela, c’est qu’en effet, « celui qui voudrait sauver sa vie la perdra ; mais celui qui perdrait sa vie à cause de moi la trouvera. » J’ai traduit par vie le mot [psukhè], qui désigne aussi bien l’âme. Celui qui voudrait (c’est une hypothèse) sauver sa vie, c’est quelqu’un qui cherche en général, dans une situation difficile ou pire, à tirer son épingle du jeu, à « s’en sortir ». C’est une tentative individuelle. c’est MA vie. Et la sauver, chercher à la sauver, c’est penser qu’on a les moyens de le faire, c’est compter encore sur soi-même, et même sur cela seul. Il faut que je M’en sorte. Et se sauver de quoi ? De ce qui m’emprisonne, m’attache, me tient. De ce qui me tue, de ce qui me fait peur, de ce qui m’empêche de vivre. Et je vais le faire avec mes propres moyens, je vais le faire avec mes propres tentatives, je vais le faire à ma manière. On voit en tout cela une contradiction de chacune des trois conditions émises pour « venir après lui« .

Conséquence : « celui qui voudrait sauver sa vie (hypothèse) la perdra (indication certaine, conséquence nécessaire) ». [apollumi], c’est perdre, faire périr. Il y a manifestement une erreur d’appréhension de ce que c’est que vivre ! La vie qu’on a cru « sauver« , précisément on la « perd« , au sens le plus littéral qui soit. Attention : le texte ne dit pas du tout que qui ne se ferait pas disciple perdrait sa vie! Mais il montre que le choix d’être disciple est une épreuve de vérité : la vie en est l’enjeu, dans la conception qu’on s’en fait et jusqu’aux conséquences radicales que cela entraîne. Comme c’est redoutable ! Comme cela interroge sur ce que nous avons vraiment dans le cœur…

Mais il y a aussi l’autre branche du paradoxe. « mais celui qui perdrait sa vie à cause de moi la trouvera. » C’est le même mot perdre, [apollumi]. N’est-il pas un peu fort ? Peut-on vraiment choisir de « perdre » sa vie ? Mais combien de fois n’avons-nous pas le sentiment bien concret de perdre notre temps à espérer quelque chose, un progrès d’un enfant, d’un élève, que nous attendons ? Combien de fois n’avons-nous pas eu le sentiment d’avoir perdu bien de l’énergie pour si peu de résultat ? Ou combien de fois même ne faisons-nous pas l’expérience de perdre bien des prières pour si peu de réponse ? Oui, perte il y a, et ce sont des choses, des moments, à jamais perdus, qui ne reviendrons pas, qui ne seront pas redonnés. Quand je lis « perdre sa vie« , je ne vois pas le héros qui l’offre pour une grande cause : je vois bien plus toutes ces situations qui donnent l’impression d’avoir gaspillé son âme, non pas tant par recherche de divertissement (ce genre de gaspillage existe aussi, même si le divertissement et le repos sont aussi nécessaires), que par absence de résultat.

Mais ce n’est plus le mot « sauver« qui est maintenant mis en rapport avec le mot perdre, « sauver » disparaît. Le parallèle n’est pas rigoureux. A la place, c’est un autre verbe, [héouriskoo]. Ce verbe signifie d’abord trouver, au sens de trouver par hasard. Mais il signifie aussi trouver en cherchant, d’où découvrir, inventer, reconnaître, obtenir… Et cette substitution survient du fait d’un ajout, [hénékén émou], « à cause de moi » ou « en faveur de moi » ou « pour l’amour de moi » ou « du fait de moi« . Ce n’est plus un acte individuel, un acte qui isole, comme le fait de vouloir se sauver, s’en sortir : c’est maintenant un acte dont la dynamique est dans le rapprochement. Nier avec le pouvoir de s’en sortir tout seul, marcher néanmoins avec ce qui pèse et empêche de vivre, mesurer sa marche, sa vie et ses comportements sur un autre dont on ne sait pas bien où il va ni par où il passe, tout cela constitue un choix fondamental de ne plus être isolé, mais de faire corps. Et le résultat est surprenant : trouver sa vie, découvrir ce qu’est vraiment vivre, inventer véritablement sa vie, reconnaître où est sa vie véritable, obtenir ce que l’on désire et qui fait l’âme de la vie.

Au fond, il me semble que cet adage interroge les motivations de celui qui veut être disciple. Que cherches-tu ? Si tu veux t’en sortir, pas d’issue. Mais si tu cherches avant tout le collectif, si tu t’ouvres aux autres, si tu veux mener ton aventure à plusieurs plutôt que seul, AVEC d’autres et non CONTRE ou MALGRÉ eux, si tu essaies de te prendre comme tu es et de ne pas compter sur toi-même, alors tu vas découvrir et inventer ta vie, c’est bien toi qui va vivre et faire vivre.

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