Dimanche 24 septembre : premiers, derniers…

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

Nous avançons dans l’évangile selon s.Matthieu au chapitre 20, en sautant allègrement par dessus le chapitre 19. Il n’y était question que de mariage, de célibat, d’enfants et du rapport à l’argent : toutes choses qui ont sans doute été jugées de peu d’importance…

Quoiqu’il en soit, nous écoutons de nouveau cette semaine une parabole, une « fiction ». Je réemploie cette expression, parce qu’elle nous permet de nous ressouvenir aussi du but de toute fiction : nous faire prendre un petit écart avec ce que nous ne voyons pas pour cause de trop grande proximité. La « fiction » est celle dite des « Ouvriers de la onzième heure ». Je ne suis pas sûr qu’elle soit ainsi bien nommée, car le personnage principal, à l’évidence, c’est l’homme qui sort tout au long du jour pour embaucher des ouvriers, puis assure leur rémunération.

Le but de la parabole est facile à découvrir (même s’il n’est pas si facile que cela à comprendre) : mais là encore, le découpage des textes c’est un peu « Massacre à la tronçonneuse »! Manque le verset qui précède immédiatement notre parabole, lequel dit : « Or beaucoup seront premiers derniers et derniers premiers« . De nouveau, le verset qui clôt notre parabole dit : « Ainsi seront les derniers, premiers et les premiers, derniers« . Et au beau milieu de la parabole : « Appelle les ouvriers et rend-leur le salaire en commençant par les derniers jusqu’aux premiers« . Si on a la chance de voir tout cela, on comprend sans peine que le but de la parabole est d’illustrer cette vérité énoncée, ou plutôt de la donner à voir alors qu’elle nous échappe par sa trop grande proximité. Mais ce que cela veut dire, c’est une autre histoire. Il va nous falloir creuser la parabole…

Je me propose d’attacher le regard au personnage principal et de le suivre dans ses activités. Ce personnage est décrit d’abord comme un [anthrôpos oikodespotès]. L'[oikos] c’est la maison, la maisonnée, la propriété. Un [despotès], c’est un maître de maisonnée, en particulier celui qui commande aux esclaves, c’est un maître absolu, tout puissant. Il s’agit donc ici d’un homme qui a tout pouvoir sur des personnes, sur une propriété et sur des biens. La même expression est utilisée vers la fin de l’histoire : c’est encore contre l'[oikodespotès] que récriminent les ouvriers payés en dernier. Au milieu, pourtant, c’est  [ho kurios tou ampelônos], « le seigneur du vignoble » qui s’adresse à l'[épitropos], « à l’intendant ou l’administrateur« , pour organiser la paye. Qui est qui ? Difficile à dire. Car rien n’empêche que le [kurios], « LE seigneur » (c’est le seul qui soit doté d’un article défini) ait confié tout pouvoir à UN homme qualifié tantôt d'[oikodespotès] -quand il embauche avec autorité-, tantôt d'[épitropos] -quand il obéit à son tour au propriétaire- (ni l’un ni l’autre n’ont d’article défini)… Je ne sais pas trancher. La traduction liturgique a opté pour l’identification du seigneur avec l’homme qui a tout pouvoir, au prix d’un infidélité : elle fait dire au recruteur : « Allez à ma vigne », quand il dit simplement : « Allez dans la vigne« . Avec une bonne tronçonneuse et un bon pinceau… Mais je m’égare.

Que fait notre homme avec tout pouvoir ? Il sort « en même temps que point le jour » [hama prôï] pour « engager » des ouvriers. Le verbe [misthoô] est utilisé sous la forme [misthôsasthai] : c’est un infinitif aoriste à la voix moyenne. Il exprime ainsi la forme achevée d’une action (engager, embaucher) -cela, c’est l’aoriste infinitif-, mais en insistant sur l’implication du sujet dans cette action -cela, c’est la voix moyenne (inconnue de la grammaire française)-. Autrement dit, notre homme s’implique personnellement beaucoup dans l’embauche, au point que la chose est tout-à-fait accomplie. Ce n’est pas un DRH qui organise des plans d’embauche ou des plans sociaux, mais bien un homme qui établit lui-même des relations personnelles, avec l’art et la manière.

Son implication est remarquable : voilà que non content d’être sorti aux premières lueurs, il ressort encore à la troisième heure (vers neuf heures), puis encore la sixième et la neuvième heure, et finalement encore à la onzième (soit vers dix-sept heures). Curieux : le verbe « embaucher » employé dès le début n’était-il pas dans une forme exprimant que l’action est achevée ? Mais si ! Autrement dit, l’homme ne sort pas parce qu’il manque d’ouvriers, il a déjà le nombre suffisant. Alors quel est son but ? Un but aujourd’hui inimaginable : il compte tout simplement donner du travail à ceux qui n’en ont pas !!! Foin de la rentabilité, de la « compétitivité », adieu Gattaz : bienvenue à une tout autre conception de l’entreprise, non plus moyen de profits mais communauté humaine.

Car ceux qu’il a trouvé à la troisième heure étaient [argous], littéralement : « qui ne font pas, qui n’ont pas à s’occuper« , bref : « chômeurs« . Il donne du travail aux chômeurs. Et inlassablement, il ressort sur l'[agora], « la place publique« , et envoie travailler dans son vignoble ceux qui n’ont pas de travail. Et ce, jusqu’à la fin du jour, même quand la journée de travail est pratiquement achevée. Aux derniers, il pose une question : « Pourquoi êtes vous restés [holèn tèn hèméran], the whole day, la journée entière, [argoi]chômeurs ? » Vous me connaissez pourtant ! Pourquoi n’êtes-vous pas venus me trouver ? Et moi, pourquoi ne vous ai-je pas vus ? On sent qu’il y a chez cet homme comme une détresse, il a failli passer à côté de son objectif principal.

On ne sait pas bien ce qu’on pu faire les derniers, le temps d’aller jusque sur le lieu de travail et de se faire donner une place précise avec le matériel adéquat. L’objectif n’est pas de « faire du chiffre », c’est évident.  C’est de faire vivre et sans mettre en dépendance, mais avec dignité. Chacun aura travaillé, chacun aura gagné de quoi vivre aujourd’hui. L’homme qui a tout pouvoir, comme il le dira à la fin, fait « ce qu’il veut dans les choses qui sont siennes« , or [egô agates eimi], « je suis bon« . Voilà ce qui le motive, ce qui le meut, sa bonté. Pas de paternalisme pour autant, chacun est recruté pour travailler et rigoureusement salarié pour une journée de travail. En matière de travail, on sait qu’une heure commencée est due : et si c’était juste l’échelle qui changeait ? Si une journée commencée était due ? Car c’est bien la journée qu’il faut vivre, et non une heure seulement… Quelle leçon de justice.

L’humanité du recruteur se montre encore autrement : avec les premiers, on s’est accordé, [sumfônèsas] sur un salaire d’ « un denier pour la journée« . Il y a une une vraie « concertation » (qui évoque le concert) puisqu’on s’est « accordé » (toujours la musique), ce que le grec dit avec un mot devenu chez nous la symphonie : les voix sonnent ensemble. Le montant, un denier, est classique pour une journée, mais ici, il fait l’objet d’un accord préalable : ce n’est pas le recruteur qui a imposé le montant du salaire sans discussion.

Il en va pourtant différemment, avec un suspense croissant, au long de la journée : les ouvriers des troisième, sixième et neuvième heures sont envoyés travailler, « et à cette condition ce qui est juste je donnerai à vous« . Pas de concertation, mais une promesse de rétribution : cela, c’est acquis. Mais le montant n’est pas précisé, s’y substitue une invitation à faire confiance au sens de la justice. La justice de qui : de l’employeur ou des ouvriers ? Ce n’est pas dit, mais cela sous-entend que la concertation peut avoir lieu à ce moment-là, puisque la justice est une des choses sur quoi on doit pouvoir s’entendre. C’est rassurant, mais il y a tout de même place pour une petite inquiétude.

C’est pire pour les tous derniers : peut-être parce qu’il fallait aller vite ? ils n’avaient pas encore travaillé… En tous cas, ils sont envoyés directement avec ces simples mots : « Allez vous aussi au vignoble. » Pas question de salaire. Pour eux, l’inquiétude n’est sûrement pas petite : que va-t-il se passer ? Comment vont-ils être traités ? Ils ont travaillé si peu, et sans contrat presque, du moins sans la clause concernant la rétribution. Cela n’a pas échappé au Seigneur du vignoble. Il ordonne à l’intendant : « Convoque les ouvriers et rend leur (mais le verbe [apodidômi] signifie aussi « expliquer ») le salaire commençant depuis les derniers jusqu’aux premiers« . La machine à remonter le temps. Les premiers à recevoir ce qu’ils ont gagné  ne sont pas ceux qui ont travaillé le plus longtemps, mais sont ceux qui ont le plus fait confiance : peut-être ceux qui dans le fond ont été le plus semblables à l’employeur dans son implication à embaucher ? Ils se sont eux aussi personnellement impliqués dans ce travail, ils ont osé un rapport à leur tour plus personnel. Mais ils n’ont pas gagné plus : le travail du jour nourrit pour le jour. Pas de misère ni de précarité, pas d’opulence non plus : le juste nécessaire. Et l’on voit ici poindre une vraie égalité des salaires, qui ne provoque pas d’écarts grandissants entre riches et pauvres, écart depuis longtemps dénoncé par les Prophètes comme une vraie infidélité.

Sait-on mieux, pour finir, ce que veut dire cette histoire de derniers et de premiers ? Ce n’est pas une simple inversion des hiérarchies sociales, où les esclaves deviendraient maîtres et les maîtres esclaves. Qu’est-ce que cela changerait, au fond ? C’est plutôt une inversion des valeurs, des critères. A tous, la dignité du travail et le gain d’une vie correcte. Et à ceux qui ont la plus grande fragilité, le secours le plus prompt. A quand ces ordonnances-là ?!

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