dimanche 4 février : retrouver le pouvoir de donner, perdre ce qui divise.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

     Le passage d’aujourd’hui fait immédiatement suite à celui de la semaine dernière -fait assez rare pour être signalé ! Et nous avons en effet, non seulement la suite mais la fin de l’ensemble que j’ai qualifié de résumé de l’activité de Jésus, raconté par Marc. Le premier temps de ce résumé d’activité était, on s’en souvient, une manifestation de puissance : la proclamation de la Parole faite par Jésus comme s’il en était l’auteur, et avec une force si frappante que ce qui s’y oppose, les puissances qui enferment un homme par exemple, est tout bonnement expulsé.

     Le deuxième temps de ce résumé est constitué par la première partie de notre passage d’aujourd’hui, qui commence ainsi : « Et aussitôt allant-au-dehors hors de la synagogue, ils allèrent à la maison de Simon et André avec Jacques et Jean. » Toujours notre « aussitôt« , cher à Marc: c’est comme une urgence dans l’action, comme aussi la vitesse de l’éclair -la vitesse « nucléaire »- avec laquelle l’action de Jésus se répand, s’effectue. On est toujours dans un mouvement d’émanation, d’expansion, qui est souligné par l’usage des deux verbes [exerkhomaï] et [erkhomaï] : c’est le même verbe, au fond, mais l’un avec le préverbe [ek (ex)], c’est dans le même mouvement qu’ils sortent de la synagogue pour entrer dans la maison. On passe, d’ailleurs, du lieu public au lieu domestique. La différence n’est pas tant celle de la vie religieuse et de la vie quotidienne, car une bonne  partie de la religion juive, déjà à cette époque, se vit à la maison, dans des rituels domestiques. C’est plutôt une différence d’échelle, qui touche les personnes humaines dans des échelles de plus en plus intimes. Ils sortent de l’une, [ek], ils pénètrent dans l’autre [éis]. Cette dernière particule évoque d’ailleurs le mouvement : l’entrée à la maison est elle-même inscrite dans une dynamique qui ne cesse pas.

     Mais qui, « ils » ? Toujours les mêmes cinq, Jésus et les quatre qu’il a appelés, dans l’ordre-même où ils ont été appelés. L’intention de l’auteur de faire un lien avec ce moment de l’appel apparaît évidente. Et de fait, nous avons trois situations successives : D’abord Jésus seul qui fait venir derrière lui quatre autres, ensuite ces cinq ensemble à la synagogue de Capharnaüm, enfin les quatre autres qui accueillent Jésus chez eux -du moins, chez d’eux d’entre eux. Tout se passe comme si l’entrée plus avant de la Parole dans la vie domestique bénéficiait d’abord à ceux qui collaborent à sa proclamation. Une sorte d’effet en retour.

     Le texte continue : « Or la belle-mère de Simon était couchée parce qu’elle avait de la fièvre, et aussitôt on lui parle à son sujet. Et s’approchant il la fit lever en la saisissant fortement par la main, et la fièvre la lâcha, et elle était à leur service. » « La belle-mère » traduit le grec [penthéra], féminin à coup sûr, mais qui désigne assez largement une personne qui contracte un lien de famille par mariage : il peut s’agir d’une belle-mère, au double sens français du terme (« step mother » aussi bien que « mother-in-law », pour distinguer grâce à l’anglais ces deux sens), mais aussi d’une belle-sœur ou d’une bru. Il s’agit bien d’une femme, liée à Simon par le fait d’un mariage. Elle a donc aussi un lien avec André, mais Marc prend souvent le parti de la brièveté; et puis n’oublions pas qu’il fait écho à Pierre -Simon. Cette femme, proche, est malade, couchée, avec de la fièvre, et « aussitôt« , comme toujours, les choses s’enchaînent : on lui en parle, il la fait lever et la voilà guérie. L’action de Jésus n’est pas que puissante proclamation de la Parole, elle est aussi guérison. Mais Marc entre dans plus de détail

     Le verbe [égéïrô] signifie à la fois faire lever, éveiller, relever, ériger, rebâtir, mettre debout, exciter à. Marc s’en sert aussi ailleurs pour parler de résurrection. Cette action de Jésus n’est pas banale sous sa plume, même si elle est exécutée avec un naturel et une discrétion remarquables. La guérison, qu’elle soit physique, affective, morale ou spirituelle, est toujours à la fois éveil, relèvement, reconstruction, re-motivation. Seul verbe actif, il est encadré par deux participes, deux actions grâce auxquelles la principale se réalise. D’abord, il s’approche : toujours le même verbe [erkhômaï], dans le mouvement duquel nous sommes sortis de la synagogue et venus à la maison, mais cette fois avec le préverbe [pros], qui a la nuance  de se mouvoir en direction de. Pour guérir, Jésus ne reste pas à distance mais vient au contact physique. Ensuite, il prend sa main, ou son bras, le membre symbolique de la relation consentie et du travail proprement humain. Il prend avec force : le verbe [kratéô] a fondamentalement le sens d’être fort, d’être le maître. Il s’agit de prendre par la main avec force, comme on donne de la force par une pression de la main qui donne confiance, comme de laisser tenir une main forte à un enfant lui donne du courage ou de la confiance. Ce n’est pas seulement le doigt vigoureux du Créateur, dans la fresque de la Chapelle Sixtine, qui effleure le doigt sans force d’Adam, c’est toute la main forte qui prend toute la main faible.

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     Le résultat de cette action de force, c’est que « la fièvre« , [ho purétos] (de [pur], le feu) « la lâche« , comme si de son côté, la fièvre, personnalisée, n’était plus assez forte pour la retenir. Le verbe [afièmi] signifie d’abord laisser aller, lancer, laisser échapper, mais aussi lâcher, rejeter, renvoyer, laisser libre, permettre. Comme dans l’épisode précédent, où Jésus a libéré un homme de l’esprit qui le tenait captif, qui l’enfermait, Jésus libère une femme de la fièvre qui la tenait prisonnière. Une force de libération est à l’œuvre, contre différentes formes de mal.

     Mais cette action n’est pas finie là. « et elle était à leur service.« : cette femme est rendue à son action, elle est rendue à sa capacité de donner -dans des catégories qui, certes, sont celles du temps ! La guérison complète a supposé une intervention forte là où celle qui en était affectée ne pouvait plus rien, mais dès que possible, cette guérison suppose la collaboration de l’intéressée. Rendue à elle-même, elle peut désormais donner et collabore ainsi à sa propre guérison : c’est tout ce processus qui est la guérison telle que Marc, telle que Pierre, l’a comprise en regardant Jésus.

     Voilà donc notre deuxième temps du résumé de l’action de Jésus. C’est une description de ses deux aspects, à travers deux récits comme réduits à l’essentiel. Le troisième temps, au centre de toute la construction, étend ces deux actes concrets : « Or le soir survenu, comme se couchait le soleil, on apportait vers eux tous ceux qui avaient du mal et tous les [daïmonidzoménous]; et la totalité de la cité allait se rassemblant à la porte. Et il guérit tous ceux qui avaient du mal de leurs différentes maladies et il chassa tous les [daïmonia] et il ne laissait pas parler les [daïmonia] parce qu’ils savaient [que c’était] lui . » Nous retrouvons, à une échelle générale en même temps qu’adaptée à toutes les variétés de situation, les deux mêmes actions. On voit, dans la description de Marc, les gens qui se rapprochent en convergeant vers la porte, une foule de plus en plus dense, orientée, tendue dans une attente nouvelle et irrépressible. Les deux nouvelles se sont répandues comme une traînée de poudre.

     Que sont les [daïmonia] ? Dans la tradition grecque, ce sont d’abord des divinités d’un ordre inférieur : non olympiens, non attachés à un lieu particulier. Par suite, le mot désigne la puissance ou la volonté d’un dieu, mais désigne aussi un esprit mauvais. Et puis le [daïmôn] désigne encore l’âme d’un mort, l’ombre, ou encore le génie attaché à chacun ou à un ensemble de personne, et qui personnifie en quelque sorte son destin. On voit donc que le mot peut désigner une puissance extrinsèque à l’homme, mais aussi une puissance intrinsèque, distincte mais non séparable de l’homme. [daïmonidzomaï] est un verbe formé à partir de là : si la forme, non attestée, [daïmonidzô] signifierait « faire [daïmôn] » ou « rendre [daïmôn] », [daïmonidzomaï] en serait le moyen ou le passif : « se faire [daïmôn] » ou « être fait [daïmôn] ». Et les [daïmonidzoménous] sont les hommes qui se sont faits [daïmôn] ou ont été faits [daïmôn]. Endaïmonisés. Que la chose soit entièrement subie, ou qu’elle soit le résultat de leur propre implication, ces hommes qu’on apporte à Jésus sont désormais le jouet d’une puissance qui, intrinsèque ou extrinsèque, les aliène. J’écris tout cela, parce que je crains qu’on ne se précipite sur l’imagerie du « petit diable » qui « possède » une personne, d’une puissance personnelle absolument étrangère à l’homme.  Ce que recouvre généralement la traduction « démon ». Mais ce n’est pas ce qui est décrit. Et le premier récit nous laissait plutôt voir un homme en proie à ce qui le divisait ou l’enfermait, et dont l’origine n’est pas nécessairement autre que lui-même.

     En tous cas, Marc distingue nettement dans l’action de Jésus les maladies, qui causent « du mal », et cette autre sorte contre laquelle il agit aussi, et d’une autre manière, [ekballô], « lancer au dehors, pousser dehors, faire sortir, rejeter, repousser, expulser« . Il y a l’usage de la force qui prend la main faible dans la sienne et fait lâcher prise à la puissance adverse, et il y a l’usage de la force qui renverse la puissance établie, qui l’expulse de son trône, qui l’empêche d’exercer sa puissance en lui interdisant le lieu d’où elle l’exerce. Rendre à chacun sa puissance de don, éloigner de chacun ce qui enferme et divise.

     J’irai plus vite pour finir -quitte à reprendre cela dans trois ans !!!- : avant dernière étape, Jésus sort, encore le verbe [exerkhomaï], seul, vers le désert. Comme une nouvelle étape, plus profonde encore, après l’intime d’une maisonnée et d’une famille, vers l’intimité personnelle. Il prie, Simon et les autres le cherchent, le trouvent, lui disent que tous le cherchent. Et c’est la dernière étape, peut-être parce qu’à cette parole, Jésus sait qu’une étape est franchie. Il est entré à Capharnaüm, à cinq, c’est lui qui cherchait les autres. Il est allé les chercher, maintenant ce sont eux, tous, qui le cherchent. Les rapports sont inversés, tout est possible désormais. Dernière étape, donc : aller dans les villages alentours, recommencer le même processus, « en vue de cela, en effet, je suis sorti« . Le dernier [exerkhomaï]. Le résumé de la mission de Jésus, c’est bien d’entrer et de sortir. De faire sortir loin des hommes les maux et les puissances d’enfermement et de division, de sortir lui-même sans cesse pour rejoindre tous les hommes. D’entrer toujours plus avant dans les communautés humaines, dans les maisons, dans l’intime, pour sortir avec tous depuis toujours plus profond.

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