Dimanche 22 juillet : s’ouvrir à la diversité.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

     Notre passage fait suite au précédent, pas tout-à-fait cependant : dans cette séquence portant sur les témoins de Jésus, on vient de sauter le témoignage involontaire de Hérode, et celui inattendu dans sa forme, de Jean-Baptiste. Cela donne l’impression qu’il y a eu l’envoi des Douze, et qu’il y a maintenant leur retour, sans autre forme de procès : tout est maîtrisé. Mais non, tout n’est pas maîtrisé, au contraire. N’oublions pas que cette section vise avant tout à montrer l’incompréhensibilité de Jésus : les Douze sont envoyés, oui, mais dans la précarité et avec de nombreuses limites (c’est ce que nous avons souligné la semaine dernière Dimanche 15 juillet : témoins sans pouvoir.), Hérode, plutôt adversaire de Jésus, lui rend témoignage comme malgré lui, et Jean-Baptiste, prophète du Plus grand que lui, de la cognée déjà sur la racine, de celui qui vient pour le grand Jugement, Jean-Baptiste meurt misérablement au fond d’une prison parce que le potentat ne veut pas se déjuger devant ses invités , et sans que Jésus fasse rien pour l’empêcher… Remis dans ce contexte, on voit que notre épisode du jour ne signifie absolument pas que la mission soit maîtrisée, mais plutôt que les Douze n’ont rien maîtrisé du tout. Il serait bon que ceux qui revendiquent d’étre les successeurs des Douze ou de participer à leurs fonctions se souvinssent avant tout de cela.

     Or donc, « les envoyés se rassemblent autour de Jésus », ils se retrouvent ensemble autour de celui qui les a envoyé. Rappelons-nous qu’il les a d’abord appelés à lui, et en tant que Douze : c’est ce qui se passe, ils sont là en corps constitué, sans pourtant être nommés comme « les Douze », mais seulement comme [hoï apostoloï], « les envoyés ». Je préfère cette traduction qui relie à l’épisode initial, plutôt que « les apôtres », qui évoque un aspect institutionnel ultérieur. Ils sont rassemblés, et tournés vers Jésus, comme l’évoque clairement la préposition [pros] : auprès de, mais aussi tourné vers, et avec une nuance dynamique signifiant se tourner vers, aller vers. Le vrai résultat de la mission exercée par les Douze est assez étonnant et incompréhensible : Jésus les a éloigné de lui et c’est ainsi qu’ils se trouvent proches de lui et tournés vers lui. Et pendant leur mission où ils avaient paraît-il puissance sur les esprits impurs, c’est Hérode qui a rendu témoignage à Jésus et Jean-Baptiste qui est mort sans qu’aucun d’entre eux non plus ne fasse quoi que ce soit en sa faveur…

     « et ils lui annoncent tout, et ce qu’ils ont fait, et ce qu’ils ont enseigné. » Le verbe employé, [apangéllô], surprend à cause de sa connotation : les voilà qui « évangélisent » celui qui les a envoyés !! Le mot signifie originellement revenir rapporter une réponse : on ne sait pas quelles réponses, négatives, positives, différées, évasives… mais les voilà porteurs, sans jugement, des échos recueillis par leur action. Mais on voit qu’ils ont accompli cette mission aussi bien par ce qu’ils ont fait que par ce qu’ils ont dit. Les réponses ne sont pas qu’à un enseignement, mais à un tout, constitué à la fois par un agir et par un enseignement.

     Ce dernier point invite à beaucoup de réflexion, tant j’observe aujourd’hui de décalage entre ces deux dimensions, l’agir et l’enseigner. Il se fait un primat de l’enseigner au détriment de l’agir, et même un enseigner parfois contraire à l’agir, je veux dire à la charité. On dira : la vérité est la première des charités. Oui. Mais encore faut-il que ce soit bien la vérité. « On se fait une idole de la vérité même » écrivait Blaise Pascal. Et une vérité qui n’est pas passée au crible de la charité, qui. E se soucie ni dans le fond ni dans la forme d’être amoureuse de ceux à qui elle s’adresse, de tous donc sans distinction, une telle vérité est-elle encore la vérité ?

     Il faut dire que l’actualité de nos régions de « vieille chrétienté » est marquée par un phénomène non d’expansion mais au contraire de rétractation de l’Eglise, du moins de sa dimension visible. Ce phénomène  conduit à un repli sur soi de plus en plus marqué : des communautés amples, difficiles à dénombrer réellement, sont porteuses par leur nature même de l’universalité du message. La diversité qui y règne est « catholique » dans son essence et le mot y garde son sens large d’universel-par-la-diversité-des-provenances. Les enseignements comme les agir sont plutôt auto-régulés par cette ampleur et la diversité des régimes de réponse à l’Evangile. Mais des communautés petites, plus aisées à dénombrer, et au contraire de plus en plus préoccupées par leur « identité », n’ont plus, ont au contraire de moins en moins, cette diversité. Elles sont de moins en moins « catholiques » au sens fort énoncé plus haut, de plus en plus  au sens faible d’une bannière chrétienne parmi d’autres, c’est-à-dire de plus en plus sectaires. Le mot est fort : je m’explique.

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     Nous pensons souvent « identité » comme on parle de carte d’identité. Bref, qui suis-je, qui sommes-nous ? C’est donc plutôt innocent, apparemment. Peut-être même louable. Mais deux choses fortes devraient nous alerter. La première : le latin id ou idem signifie « cela », « cela même » ou « la même chose ». C’est le radical sur lequel est formé le mot  identitas , la « mêmeté » si j’ose dire. Quand on est dans la recherche d’identité, on est dans la recherche du même, du semblable. On est dans la constitution de l’entre-soi. Tout le contraire de la diversité. Deuxième chose forte : Jésus ne dit jamais aux disciples ni ce qu’il est ni ce qu’ils sont. Il dit qui : qui est le Père, et qui il est par rapport à son père, et qui ils sont par rapport à lui, etc. Pas d’identité mais des relations, qui plus est ouvertes et ouvrantes. Le registre de la diversité, donc de la catholicité authentique, se nourrit des relations et vise à les multiplier. Le registre de l’identité conduit évidemment au repli autant qu’il s’en nourrit.

     Mais pourquoi parler de tout cela, quel rapport avec l’évangile du jour ? Et comment cela justifie-t-il l’épithète « sectaire » ci-dessus employé ? Mais justement : dans une communauté identitaire, l’enseignement prend de plus en plus le pas sur l’agir ! Ils ne sont plus à égalité (et même, vu l’ordre choisi par Marc, l’agir vient avant l’enseigner !). Il faudrait juste « suivre » (d’où vient le mot « sectaire ») la manière de voir, l’enseignement, d’un leader. Et alors même que cet « enseigner » constitue parfois lui-même un « agir » qui contredit l’Evangile : par sa virulence, son extrémisme, son exclusivisme (je veux dire qu’il exclut au lieu de faire place). Et l’agir n’est plus la charité sans frontière (qui fonde mais aussi ouvre et nourrit l’enseigner), mais une pure conformité à l’enseignement. On est sur la voie de l’extériorité, du formalisme, du ritualisme. De la carapace et du blindage.

     La réaction de Jésus est d’attirer les Douze à l’écart pour qu’ils se reposent : pas d’activisme, prendre le temps de vivre, de goûter la vie. Et cela, parce que « les arrivants et les partants » étaient trop nombreux ! Voilà le grand nombre, voilà la multitude, voilà la « catholicité » véritable. Des personnes dont le régime d’appartenance est très variable : certaines arrivent, d’on ne sait quelle situation ni pour quelles raisons ; d’autres s’en vont, ils étaient là pour un temps, ils reviendront peut-être (ou pas ?). C’est cette multitude qui est la seule garante de l’authenticité voulue par Jésus. Et c’est quand les Douze reviennent rapporter à Jésus les réponses variées, toutes, sans exclusive. Ils sont alors, forcément, dépassés : mais qu’importe, ils n’ont jamais été chargés de « gérer » la suite. C’est Jésus lui-même qui va s’en charger, et faire pour cette multitude le signe de la multiplication. Ça, c’est pour les prochaines fois : mais on voit que le signe du pain, et celui de l’Eucharistie qui y transparaît, n’appelle pas l’exclusion mais au contraire la multitude !

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