Dimanche 16 septembre : s’ouvrir par la foi.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

     L’évangile de Marc a beau être le plus court des quatre, les lectionnarofacteurs nous en font sauter une sous-section entière : pas de seconde multiplication des pains, pas d’exigence des Pharisiens de donner un signe, pas d’épisode d’incompréhension totale avec les Douze dans la barque (sans doute faut-il éviter de laisser penser aux fidèles que les Douze ou leurs successeurs pourraient parfois ne rien comprendre à Jésus…), et pas de guérison difficile de l’aveugle à Bethsaïde. Ami lecteur, on fait le tri pour toi : il paraît qu’il y a dans l’évangile des choses qu’il vaut mieux que tu ne lises pas…

     Bien, nous voilà donc au seuil d’une nouvelle section du témoignage de Marc, la cinquième : Jésus y est montré dans sa relation avec ses disciples, mais avec la présence forte désormais de la Passion annoncée. Nous sommes encore géographiquement loin de Jérusalem, mais Marc nous y emmènera dès la section suivante : pour l’heure, nous sommes toujours en Galilée. Il y a deux temps dans cette section-ci : d’abord la manifestation de Jésus, ensuite l’instruction qu’il fait de ses disciples, en rapport avec ce qu’il a manifesté de lui-même, de son mystère.

     « Et Jésus sortit avec ses disciples vers les villages (ou : les quartiers) de Césarée de Philippe« . De nouveau il s’éloigne du lac de Tibériade et repart nettement vers le nord, en zone hellénistique. C’est dans ces zones, on s’en souvient, que sa réputation le précède avec une certaine confusion. « Et en chemin il interrogeait ses disciples, en disant : qui les hommes disent-ils que je suis ? » On comprend bien la question étant données les régions traversées : il ne s’agit pas d’auto-complaisance : « qu’est-ce qu’on pense de moi ? », mais plutôt de renseignements concernant cette confusion qu’il faudra bien affronter. Jésus s’aventure dans des régions qu’il n’a jusqu’à présent pas parcourues, il a déjà expérimenté qu’on se précipitait sur lui à cause de sa réputation de thaumaturge, d’homme qui accomplit des choses étonnantes, peut-être magiques dans la pensée de certains. On peut entendre sa question comme voulant dire : de quoi devrais-je me garder, cette fois ?

     On connaît la réponse des disciples : Jean-Baptiste, Elie, l’un des Prophètes… Ce n’est déjà pas si mal, dans le fond ! Dans tous les cas, il s’agit de références bibliques, ou d’une actualité récente (pour Jean-Baptiste). Et dans tous les cas, il s’agit de référence prophétique, c’est-à-dire qu’on tient Jésus avant tout pour un porte-parole, pour quelqu’un dont la parole est précieuse avant tout. Ces titres, inattendus en de telles régions, ont peut-être étonné les disciples aussi. Comment ont-ils réagi ? Ont-ils corroboré ces dires, ou bien les ont-ils infirmés -et dans quel sens ? D’où sa question : « Et vous alors, qui dites-vous que je suis ?« 

     « Répondant alors, Pierre lui dit : tu es le Christ. » On s’attendait à ce que la réponse de Pierre commence par « nous disons que… » Mais Pierre a reçu la question différemment, il l’a reçu non comme une question à un collaborateur à cause du partage d’une mission, mais plutôt comme une question beaucoup plus personnelle. Autrement dit, la question l’a touchée au fond du cœur, elle l’a saisie. Soudain, il y a entre Pierre et Jésus un cœur à cœur. Comme s’il n’était pas possible de dire à d’autres, au sujet de Jésus, autre chose que ce qu’on lui dit en permanence à lui du fond de soi.

     On connaît la plaisanterie : « Jésus dit : « Que dites-vous que je suis ? » Pierre, prenant une grande respiration, dit en un souffle : « Tu es la théophanie eschatologique qui nourrit ontologiquement l’intentionnalité de nos relations subconscientes et interpersonnelles ! » Jésus dit : « quoi ??? » Mais Pierre ne put répéter car il ne se souvenait plus… » Heureusement, la réponse de Pierre est bien plus simple. D’abord parce qu’il répond à la question « qui ? », et non à la question « quoi ? » : c’est capital ! Il s’agit avant tout d’une relation personnelle, non d’un savoir. Il s’agit de l’entrée en intimité avec une personne, non d’une définition. Il s’agit de mots qui ouvrent sans épuiser, non de mots qui sont une clôture et qui ont épuisé une réalité.

El Greco Doménikos Theotokópulos Greek-born Spanish Mannerist painter

     Pierre dit « le Christ » (du grec [Khristos], celui qui a reçu un [khrisma], une onction), on pourrait traduire « le Messie » (de l’hébreu [messiah] : exactement le même sens qu’en grec). Dans les deux cas, il s’agit moins d’une traduction que d’une retranscription. La référence est à l’Ecriture, au passé d’Israël, à l’espérance que celui-ci a fait naître. David a reçu de Samuel l’onction royale, sa figure a été peu à peu construite en modèle au point de faire naître une espérance, espérance d’un « nouveau David », espérance d’un roi parfait, espérance d’une figure politique reconstituant le Grand Israël et assurant cette fois-ci une suprématie mondiale en même temps qu’un culte parfait. C’est cela que dit Pierre : Jésus est, il en a la conviction profonde, celui qu’on attendait, celui qui va tout reconstituer, celui qui va prendre la tête de tous les Juifs pour reconstituer le Grand Israël. On comprend un peu pourquoi Jésus lui interdit, ainsi qu’aux autres, de n’en rien dire à personne : voilà qui troublerait encore plus les choses.

     D’où vient que Pierre fasse une telle affirmation, ou plutôt une telle « confession » ? On sait que l’attente d’un Messie était l’une des grandes attentes dans le judaïsme d’alors : le Messie était l’une des figures qui incarnait le salut. Et des messianismes, il y en a encore : de ces élans qui mettent leur espoir dans la politique ou dans une solution politique. Et il y a une véritable noblesse dans la chose politique, il y a un vrai service possible de l’humanité. Mais attendre que ce soit LA solution, LE salut… Pierre aurait-il mieux fait de rester plus en retrait, dans une sorte de scepticisme ou d’attentisme, sans se déclarer ? Non, il y a une vraie grandeur de sa part à s’être risqué. Il a pris le risque d’une parole personnelle, il fait un pari.

     Et l’acte de foi est toujours une sorte de pari, et c’est sa beauté. Blaise Pascal, et les Jansénistes après lui, construisaient ainsi leur « pari » : vis comme si Dieu existait (sous entendu : et comme la foi catholique le demande); si tu gagnes ton pari, tu gagnes tout (puisque tu auras vécu selon la foi et en seras donc récompensé); si tu perds ton pari, tu ne perds rien (puisque n’existe même pas celui qui pourrait te punir). Et d’avancer que, aux yeux des hommes, vivre selon que l’exige la foi catholique gagne la meilleure des réputations. Mais nombreux aujourd’hui sont ceux qui pourraient dire, sur la base de leur propre expérience ou d’expériences entendues, « si je vis ainsi, j’aurai tout perdu » ou « j’ai vécu avec ces gens-là, et ma vie est brisée » : les évènements récents qui secouent l’Eglise catholique ne donnent pas « envie » d’imiter ou de vivre sur ce modèle. Le pari a changé, il est bien plus personnel, il est comme une ancre lancée dans cet océan qu’est l’autre en son mystère, avec l’espoir de s’attacher à lui. Je t’ouvre mon cœur, je te laisse entrer dans mon existence, je parie que je vais y gagner. Et je voudrais que toi aussi…

     Jésus ne récuse pas l’affirmation confessée par Pierre. Mais il la complète, il la nuance, il la contre-balance. « Il commença [èrxato] à les enseigner. » L’expression est à prendre ici dans l’absolu : dans l’écriture de Marc, c’est bien à partir de ce point que commence de la part de Jésus et à l’adresse de ses disciples un enseignement très construit, très volontaire et assez systématique. Et c’est la première annonce de sa passion, en termes on ne peut plus clairs, et Marc souligne cette clarté. Pour les disciples, pour n’importe quel auditeur d’ailleurs, c’est incompréhensible : comment le chef politique triomphal peut-il être en même temps celui qui souffre du fait des autorités religieuses et qui meurt ? Ce sont deux destinées absolument contraires, selon les figures que l’attente a dessinées. Et le même Pierre ouvre à nouveau la bouche, il prend l’initiative de tirer Jésus à part pour lui parler seul à seul et lui faire des remontrances. Dire des choses comme cela ne se fait pas. Ce n’est pas glorieux du tout. Ça ne mobilise pas les troupes non plus. Ce « plan com. » est pourri.

     Et Jésus renverse les remontrances, en l’appelant « satan » : celui qui a osé dire ce qu’il avait au fond du cœur, le voilà qui est maintenant, presque immédiatement après, dans le rôle du tentateur ! Et Jésus de le renvoyer à sa place de disciple : « derrière moi ! » Toi, tu suis. Ou pas, c’est comme tu veux. Mais c’est moi qui mène les choses, c’est moi qui prends l’initiative. Croire, c’est aussi se situer résolument comme disciple, à la suite. C’est laisser l’initiative au seul Jésus, et situer sa vie en réponse. Le choix de croire révèle ce que l’on a dans le cœur : des élans magnifiques, et des a priori qui ferment à l’autre. Nous avons souvent un mélange des deux. Confrontés à Jésus, les deux se révèlent. Cela ne doit pas faire peur, c’est une forme de « purification », comme quand la bûche est atteinte par la flamme : déjà elle brûle, déjà elle éclaire, mais elle exsude aussi des fumées noirâtres et bave ce qu’elle contient, jusqu’à ce qu’elle soit tout entière transformée en feu. N’ayons pas peur de nous lancer, n’ayons pas peur d’avoir à devenir.

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