Deux étonnements (dimanche 12 septembre).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Le lectionnaire, comme j’en ai averti la semaine dernière, nous fait allègrement sauter par-dessus toute une sous-partie de l’évangile de Marc, au-delà du texte avec lequel nous avons fait un parallèle la semaine passée : la guérison difficile de l’aveugle de Bethsaïde. Nous nous trouvons maintenant au début d’une nouvelle partie de l’évangile de Marc, la cinquième, que l’on pourrait dénommer « Jésus, ses disciples et la passion ». Une partie qui va nous amener aux portes de Jérusalem.

Dans un premier temps de cette partie, il va être question de la manière dont Jésus est perçu, puis lui-même va dire comment on peut le suivre, enfin il va se manifester transformé sur la montagne à trois de ses disciples. Ces préalables permettent un second temps où, avec ces nouvelles conditions et ces nouveaux repères, Jésus instruit les siens sur quantité de sujets, nous verrons cela une autre fois. Le texte d’aujourd’hui est coupé de manière sauvage dans le premier temps : nous avons bien l’intégralité de ce où il est question de la manière dont Jésus est perçu, mais le volet central de ce passage, où Jésus explique comment le suivre, est tronqué arbitrairement. On a le principe général, mais après on n’a qu’une seule conséquence sur les quatre énoncées (il aurait fallu aller jusqu’à Mc.9,1, pour ceux qui auraient le courage de compléter la lecture). J’ai déjà commenté un peu ce texte, je voudrais cette fois m’arrêter sur plusieurs aspects qui me frappent.

Je suis d’abord frappé par la double question aux disciples, formulée avec les mêmes mots (c’est pourquoi je parle de double question, car c’est en fait la même). « Qui moi disent les hommes être ? » et « Alors vous, qui moi dites-vous être ? » Pardon pour ce charabia qui n’a d’autre but que de permettre à chacun de comparer ce que le grec nous livre exactement. En français, cela donne « Qui les hommes disent-ils que je suis ? » et « alors vous, qui dites-vous que je suis ? » Jesus se soucie de ce qu’on dit de lui : non pas de l’estime ou non qu’on a pour lui, mais très précisément de l’identité qu’on lui reconnaît. Et ce, à l’orée de cette partie qui va être directement et expressément orientée vers la passion ; mais aussi immédiatement après cette partie qui illustre entre autres l’inintelligence des disciples. C’est comme si l’identité qu’on lui reconnaissait était capitale pour être conduit à sa passion, pour le « suivre » dans cette étape à vrai dire scandaleuse, et ce quel que soit le « niveau » de compréhension ou d’intelligence qu’on aurait de lui, de sa mission. Il y a des affirmations à son sujet qui constituent un clivage.

Et quelles sont se affirmations ? Le clivage est posé par Marc entre « les hommes » et « vous » autrement dit : les disciples et les autres. Les autres disent qu’il est « Jean-Baptiste, Elie, un d’entre les prophètes« , autrement dit ils le situent dans la répétition, la réitération. Ils le rapportent à du connu, à du déjà vu. Du déjà vu certes extraordinaire et particulier, élevé : mais du déjà vu tout de même. Les disciples, par la voix de Pierre, ont un autre discours : « Tu es le christ« , ou « tu es l’oint« . Cela, c’est du jamais vu, puisque cet « oint » est l’objet d’une attente par définition non encore réalisée. C’est lui dire qu’il n’est comme aucun autre, qu’il est l’inconnu. On comprend dès lors que cette affirmation soit nécessaire quelque soit la compréhension ou l’intelligence qu’on ait de ce qu’il fait ou de ce qu’il dit. Confesser qu’il est l’inconnu, c’est confesser aussi qu’on n’en fait pas le tour, qu’on peut le saisir au sens de le toucher, d’avoir contact avec lui, mais au sens de le percer à jour. Et si on le confesse comme l’inconnu, on est disposé -au moins un peu- à ce qu’il nous conduise encore vers de l’inconnu, à ce qu’il dirige nos pas dans une direction inédite et imprévisible.

Le texte de l’évangile de Marc, peut-être (??) le plus ancien des quatre, est très sobre ici. Pierre ne dit que ce mot, « oint » (en français), ou « christ » (en grec), ou « messie » (en hébreu), faisant référence à l’attente de celui qui, à l’image du roi David consacré par une onction d’huile conférée par le prophète Samuel, établira -mais définitivement cette fois- la royauté du dieu sur son peuple, et la grandeur de ce peuple dans le monde. C’est celui que bien des prophètes ont annoncé, ces prophètes auxquels « les autres » identifient encore Jésus. Pierre fait un pas de plus, il n’est pas un de ceux qui annoncent un autre, mais il est celui qu’ils annoncent. La fin de l’histoire, en quelque sorte. Mais aussi, encore une fois, l’inconnu.

Et Pierre ne dit que ce mot, et Jésus n’en fait pas un commentaire : a-t-il juste, a-t-il faux (comme diraient mes élèves !), on n’en sait rien, ce n’est pas la question. On en sait d’autant moins que immédiatement, « et il leur reprocha qu’il disent à quiconque à son sujet« . Jésus ne veut pas les rassurer quant à leur annonce, les rassurer (ou le contraire) dans l’expression de leur croyance ou de leur témoignage. Il ne donne pas un blanc-seing à cette affirmation. Simplement, il lui suffit qu’ils soient positionnés ainsi, à reconnaître en lui l’inconnu, et à s’ouvrir avec lui à l’inconnu. C’est peut-être cela, avant tout, par-dessus tout, la foi.

Ce n’est pas que l’affirmation de Pierre soit fausse, elle est juste incomplète. Seule, elle est très ambiguë, elle conduit à un messianisme politique, elle embrigade les gens pour un combat visant à établir une domination. Et c’est ce que l’intéressé commence à l’instant même à corriger, en annonçant son parcours nouveau, inattendu, déroutant, scandaleux : le désaveu pas les autorités religieuses légitimes (et reconnues comme telles !), la souffrance, la mort. Et un relèvement au bout de trois jours. Et pour faire bonne mesure, alors qu’il leur a intimé le silence sur leur affirmation, « il disait cette parole avec liberté de langage« . Voilà ce qui doit maintenant prendre place dans le cœur des auditeurs, des disciples, de ceux qui veulent le suivre.

Et nous arrivons ici au deuxième étonnement dont je voudrais faire part. C’est le double usage, l’usage parallèle, dans les mots qui suivent, de la même expression, fondamentale chez Marc pour désigner les disciples, à savoir « ceux qui le suivent« . Au Pierre enhardi qui , le prenant à part, lui reproche ses écarts de langage, et peut-être ces décourageantes perspectives, il répond vertement et « lui reproche » : c’est ex-ac-te-ment le mot employé plus haut, à la suite de l’aveu « tu es le christ« . On comprend que les reproches de Pierre à Jésus sont très précisément ce que celui-ci craignait comma allant avec cette affirmation. Dans ce « christ« -là, il n’y a pas place pour ce souffrant-ci.

Mais ce n’est pas encore ce qui m’étonne le plus : car c’était prévisible. Mais les mots qu’il lui dit, les mots que choisit Marc, voilà l’étonnant. « Lève-toi à ma suite, satan, parce que tu n’as pas dans l’esprit les choses du dieu mais celle des hommes« . Ce « lève-toi à ma suite » est le même que celui employé par Marc dans l’appel des premiers disciples, et c’est surtout exactement le même que celui qui est énoncé aussitôt après par Jésus à la foule ! « Si quelqu’un veut accompagner à ma suite… » Les verbes changent : un simple « allons ! à ma suite ! » au premier appel des pêcheurs de Galilée, un « lève-toi » à Pierre-satan, un « marche-avec » à tous. Mais toujours le [opisso mou], derrière moi, à ma suite.

C’est comme si le remède, comme si la parade contre la fausse piste, la fausse compréhension qui fait de Jésus le personnage en lequel je projette tous mes appétits de puissance, c’était de marcher derrière lui, donc de bien lui laisser et l’initiative de l’allure, et celle du parcours. Dans le cas de Pierre-satan, du Pierre-tentateur, du Pierre-diviseur, cela suppose une action vigoureuse, un « lève-toi » qui fait peut-être écho au relèvement annoncé par Jésus au bout de trois jours, qui en est peut-être un effet anticipé. En tous cas, un geste consistant à se déplacer, pour aller se replacer « derrière« . Autrement dit, un renoncement à vouloir dicter sa conduite à celui dont on prétend être disciple (ce qui rappelle un peu la définition de l’intégriste : celui qui fait la volonté de dieu, qu’il le veuille ou non !!! 😉☺️).

Voilà qui illustre par la pratique le grand principe désormais énoncé par le maître pour le suivre, pour être disciple, et qui va commander toute cette cinquième partie, qui en est comme le titre : « Si quelqu’un veut [m’] accompagner à ma suite, qu’il se renie lui-même et prenne sa croix et m’accompagne.« 

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