Un chemin de liberté (dimanche 5 septembre).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Ce récit ce guérison d’un sourd et mal-parlant est propre à Marc : on ne le trouve pas dans les autres évangiles. Je l’ai déjà commenté pour lui-même, comme un texte invitant à rester ouvert. Mais je remarque cette fois-ci, en parcourant la suite pour vérifier quels sont les passages qui seront proposés et lesquels ne le seront pas, qu’une autre guérison propre à Marc survient un peu plus loin -guérison que nous n’aurons pas, pas plus que tout ce qui est entre ces deux textes-. Or ce deuxième texte, lui aussi propre à Marc, est très proche du premier que nous avons aujourd’hui. Et c’est à la comparaison des deux que je voudrais m’attacher aujourd’hui : je pense qu’elle peut nous aider à dégager d’abord des constantes, donc des insistances de Marc, ensuite des particularités, donc certaines dimensions de notre texte qui peut-être passeraient inaperçues autrement.

Il faut d’abord que je soumette au lecteur ces deux textes en parallèle, afin que chacun puisse se rendre compte par lui-même rapidement de leur proximité. Je le fais en empruntant sa traduction à Sr. Jeanne d’Arc (Les évangiles, les quatre, © Desclée de Brouwer 1992).

De nouveau, il sort des frontières de Tyr. Il vient, par Sidon, vers la mer de Galilée, au milieu des frontières des Dix-Villes.Ils viennent à Bethsaïde
Et ils lui amènent un sourd et malparlantIls lui amènent un aveugle,
Ils le supplient : qu’il impose sur lui la main !et le supplient : qu’il le touche !
Il le prend hors de la foule, à part :Il saisit la main de l’aveugle, le conduit hors du village.
il met ses doigts sur ses oreilles, il crache et touche sa langue.Il crache sur ses paupières, impose les mains sur lui,
Il lève le regard au ciel, gémit et lui dit :et l’interroge :
« Ephphata ! », c’est-à-dire : « Ouvre-toi grand ! »« Si tu aperçois quelque chose ? » Il lève le regard et dit : « J’aperçois les hommes : je vois comme des arbres qui marchent. » Alors de nouveau il impose les mains sur ses yeux :
Aussitôt son ouïe s’ouvre, et se délie le lien de sa langue et il parle correctement.et il voit clair et il est rétabli ! Il distingue nettement toutes choses, de loin.
Il leur recommande de ne parler à personne. Mais eux, plus il leur recommandait, plus ils clamaient sans mesure. Outre mesure, ils sont frappés. Ils disent : « Bellement, il a fait toutes choses ! Les sourds, il fait entendre, et les non-parlants parler ! »Il l’envoie dans son logis et dit : « N’entre même pas dans le village. »

La manière de construire la progression des textes, les étapes qui les constituent, certains mots même, sont clairement identiques. Mon premier réflexe est du coup de me dire : mais qu’y a-t-il entre ces deux textes ? Car, nous en avons maintenant un peu l’habitude, Marc a une particulière affection pour les triptyques, et nous avons ici à tout coup deux volets extérieurs : quel est le tableau central ? Je rappelle que nous sommes dans une section de l’évangile qu’on pourrait appeler « Les pains et l’inintelligence des disciples. » Entre nos deux guérisons, il n’y a rien de moins que la deuxième multiplication des pains (eh oui ! Il y en a deux !), suivie d’une demande de signe et d’une polémique avec les pharisiens, enfin toute une séquence sur l’inintelligence des disciples : ils manifestent de graves préoccupations à propos d’un éventuel manque de pain, et Jésus essaie de les faire réfléchir au moyen d’une foule de questions, … apparemment sans succès.

Il faudra qu’un jour, je m’occupe de cet ensemble ! Mais cette fois, restons-en au regard que cela nous donne sur notre texte d’aujourd’hui et sur la fonction qu’il occupe dans l’évangile de Marc, au service donc d’une vision d’ensemble que Marc essaie de dessiner pour son lecteur. Notre volet central, de manière frappante tant l’enchaînement est rapide, montre successivement le signe renouvelé par Jésus qu’il accomplit devant le, et au bénéfice du, plus grand nombre de personnes à la fois, la non-réception de ce signe par les autorités et son incompréhension par les disciples eux-mêmes.

Et ce signe est le fameux signe des pains multipliés, que nous suivons depuis plusieurs semaines : signe de la gratuité que veut instaurer Jésus, ce régime où chacun donne ce qui est unique et irremplaçable, où chacun reçoit ce qu’il ne saurait payer en retour. Mais personne ne comprend cela, soit parce qu’on ne le veut pas (les pharisiens), soit parce qu’on est… bouché (les disciples). Le projet est-il donc voué irrémédiablement à l’échec ? Eh bien pas forcément : les deux récits qui font cadre sont l’un et l’autre des récits de guérison, l’un de qui n’entend (ni ne parle) pas, l’autre de qui ne voit pas.

Et voilà éclairée – peut-être ? Si je ne me trompe pas…- une fonction de notre texte d’aujourd’hui : récit d’espérance, récit qui dit que le maître, s’il connaît l’échec dans sa mission à cause du peu de réceptivité qu’il reçoit, saura aussi agir sur cette réceptivité même ! Récit qui dit que la nouveauté de l’évangile et la transformation de ce monde qu’il entend provoquer, si elles sont en échec, ne le seront pas toujours. Récit qui dit que notre propre épaisseur ou mauvaise volonté peuvent être vaincues. Si ce n’est pas une « bonne nouvelle », je ne sais pas ce que c’est !!

Dans les deux textes, il y a mouvement de Jésus -et dans notre texte, c’est un mouvement tournant en-hors du territoire traditionnellement reçu comme celui d’Israël-. Premier point : chercher Jésus en mouvement, pas une figure figée et immobile, mais qui va, qui a des projets, et même qui sort des cadres. Puis, dans les deux textes, ce sont d’autres qui amènent l’homme aux sens éteints dans la proximité du maître -et dans notre texte, il s’agit d’une surdité (entrante) entraînant une élocution brouillée (sortante)-. Deuxième point : accepter d’être déplacé par d’autres, alors même qu’on ne les comprend pas. Il semble que le rapport à Jésus ne soit jamais immédiat pour commencer…

Dans les deux textes, il y a de la part des autres une intercession, qui est une supplication, et qui demande un contact, un toucher. C’est une autre expérience sensorielle, mais on ne voit pas que le sens du toucher soit jamais atteint, chez aucun de ceux qu’on amène à Jésus : l’ouïe ou la vue le sont, ici ; notre expérience Covid nous rend plus présentes des personnes privées d’odorat ou de goût, mais de toucher… Y a-t-il donc dans notre être une porte secrète qui ne peut jamais se fermer ? En tous cas, le toucher est l’expérience sensorielle qui requiert la plus grande proximité entre celui qui sent et ce qui est perçu. Le goût peut se provoquer par toutes petites touches, mais le toucher requiert une préhension franche, même si délicate. Troisième point : que soit évoqué cette proximité avec lui, plus grande qu’aucune autre, et s’y laisser, s’y ouvrir, sans doute.

Dans les deux textes, ensuite, l’homme est en effet touché, saisi même, par Jésus, mais pour le tirer à part, hors de la foule (notre texte) ou hors du village. Quatrième point : se laisser saisir, se laisser conduire, entrer dans la solitude, c’est-à-dire consentir à être unique (car dans le fond, être unique c’est être seul). Peut-être : être touché précisément là où l’on est unique ? On ne sait pas toujours ce qui nous fait réellement unique, nous : mais lui le sait.

Et puis après, il y a dans les deux textes une expérience dérangeante, sans doute même désagréable : le toucher devient des doigts dans les oreilles, un crachat sur la langue (notre texte) ou sur les paupières. Bizarre ! Mais le contact devient très très concret avec l’organe du sens en défaut : il ne cible pas que l’homme blessé ou bouché, il cible la blessure ou le handicap même ! Cinquième point, donc : accepter d’être bousculé, sorti de ses propres cadres, de passer par un moment qu’à choisir, on éviterait sans doute. Mais accepter d’être touché dans le lieu même où l’être est bouché, fermé, clôt.

Vient le moment, dans les deux textes, d’une parole. Dans le nôtre, c’est une injonction, précédée d’un regard levé au ciel. Dans l’autre, pas de regard levé mais un dialogue s’instaure. Et du coup la chose ne se fait que par étape, pas d’un seul coup, il faut s’y reprendre. Au sourd, un ordre : et comment dialoguer avec un sourd -je veux dire : par des mots- ? Mais à celui qui dispose de son ouïe, un dialogue. La guérison peut se faire par le seul effet de la parole du maître, il est assez puissant pour cela. Et le cas échéant, il le fera. Mais la guérison se fait dès que possible avec le concours de l’intéressé, même si le résultat connaît des ratés. Qu’importe, ce qui compte c’est le chemin qu’on fait. Sans doute, il s’agit d’une œuvre de re-création, ou d’une création continuée : ce serait la nier que de ne pas tenir déjà compte de ce qui est là, des moyens et des capacités de l’intéressé. C’est sa dignité, et c’est déjà un peu le but, que de l’aider à œuvrer à sa propre création.

Et puis il y a le résultat : l’ouïe entièrement restaurée, la parole retrouvée, la vue ré-installée. Et cette surprenante recommandation dans les deux cas, de ne pas parler ou retrouver les autres. Il y a de nouvelles possibilités, mais tout de suite avec il y a de nouveaux interdits, de nouvelles fausses pistes. C’est comme si, à l’arrivée, il s’était agi de trouver le chemin d’une nouvelle liberté, et que celle-ci ne pouvait que grandir encore… Au total, nous voyons tout un cheminement pour que soient vaincues nos propres fermetures, nos incompréhensions, nos « bouchages ». L’expérience que nous faisons sans doute, en tous cas, c’est mon cas, de l’insuccès de l’évangile dans notre vie ne doit plus être faite seule, mais avec ce chemin d’espérance. J’ai choisi de déchiffrer un peu cet itinéraire sur le plan personnel et individuel ; Il aurait fallu aussi suivre cet itinéraire pour un collectif : une autre fois peut-être ? Mais chacun peut aussi s’y essayer…

4 commentaires sur « Un chemin de liberté (dimanche 5 septembre). »

  1. Benoit, ton « itinéraire sur le plan personnel » est passionnant, et me donne à méditer. Merci !

    Mais aujourd’hui, je reste aussi très « pratique » ! car je suis frappé par le fait qu’après avoir fait des miracles « sans gestes », Jésus en ajoute aujourd’hui (et on est déjà à peu près au milieu de son ministère). Et ces signes seront repris par l’Église et aujourd’hui sont des gestes présents dans les sacrements !
    Or il est vrai que, à ce moment de la prédication de Jésus, les apôtres semblent encore « un peu bouchés » 😉 Humainement, Jésus a forcément été pédagogue.Alors le fait de se mettre à part de la foule, d’ajouter des gestes visibles, ne serait-ce pas une pédagogie de Jésus pour ses apôtres, et une préparation de l’avenir ? Car tout de même, les apôtres ont eu fort à faire, pour passer en 3 ans de pêcheurs ou collecteur d’impôts à prédicateurs ! En traversant l’accompagnement de Jésus, sa mort, sa résurrection et la Pentecôte ….
    Je relis aujourd’hui les évangiles « comme un roman d’aventure » … c’est sans doute ce qui suscite mes réflexions « un peu basiques » !!!!

    Vivement dans 3 ans, que ton caillou propose de suivre un autre itinéraire pour le collectif 🙂

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    1. Pédagogie, sûrement ! Préparation de l’avenir, je suis moins sûr : il me semble qu’on ne voit pas vraiment Jésus se soucier de donner une forme à l’avenir, à son « œuvre ». Du reste, il remettra tout à ses disciples, lui-même inclus, et ils auront à inventer la et les formes…. Tu ouvres aussi une perspective passionnante, celle de lire dans ces deux signes, ces deux guérisons, qui encadrent par l’espérance le récit d’un échec, des annonces de la résurrection qui vient redonner espérance à la suite du « grand échec » des rameaux et du vendredi-saint. Ça va être dur de choisir dans trois ans !!!!

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  2. Etre unique c’est être seul :c’est sur ce point que je réfléchis.. c’est à chacun que Jésus s’ adresse : à notre surdite ,notre aveuglement,
    parce que ce qui se passe dans le monde induit en sous des peurs,alors on met une barrière,on reste « bouché « ..et nous avons aussi besoin d’une Communauté pour décrypter la Parole.. et l’assimiler…la vivre.
    Merci Benoit.

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