Coopérer mais tout recevoir (dimanche 29 août).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Le texte, ou la mosaïque de texte, que nous avons aujourd’hui nous fait revenir chez Marc : je l’ai déjà commenté ici : dimanche 2 septembre : gare aux rites !, et j’invite qui voudrait une présentation générale du passage, une remise en contexte dans l’évangile de Marc, etc., à se reporter à ce lien.

Je suis frappé par l’attitude des « Pharisiens et certains des scribes ». Ils sont « venus de Jérusalem », c’est-à-dire venus tout exprès. Et manifestement, comme le fait comprendre le texte immédiatement, ils ont fait le déplacement pour épier, pour découvrir de leurs propres yeux avec un regard critique ce qui se passe autour de ce personnage qui fait parler de lui. Ils vérifient si lui et ses disciples font comme il faut, comme eux-mêmes le prescrivent. Et naturellement comme toujours en ces cas-là, ils découvrent que non. C’était écrit d’avance : quand on porte ce type de regard sur les autres, un regard qui juge, qui compte les points, un regard évaluateur, puisqu’on on le fait quoiqu’on dise par rapport à soi, et comme chacun est unique, on découvre immanquablement que l’autre est en défaut, en insuffisance, à reprendre.

Et ce qu’ils voient, c’est que « certains de ses disciples, avec des mains communes -celles-ci sont non-lavées- mangent le pain-de-froment ». Il y a beaucoup de choses dans cette phrase, qui expose bien tout ce qui leur tombe sous les yeux. Mais ils ne retiennent pas tout. Par exemple, ils ne retiennent pas qu’il s’agit de certains des disciples, pas tous. Ils ne retiennent pas qu’ils mangent le pain, ce qui est peut-être le plus intéressant étant donnés tous les éléments précédents que Marc nous a donnés. Ils retiennent seulement -et c’est la pointe de la question qu’ils posent- qu’ils mangent avec des mains « communes ».

L’adjectif peut avoir plusieurs sens, ici manifestement il a le sens de « qui participe de deux caractères ou attributs » : autrement dit les Pharisiens et scribes estiment qu’on ne peut pas « manger le pain » comme on fait les autres actions de la vie, qu’il faut marquer une différence et que le lavage des mains a moins une fonction nettoyante que symbolique. Se laver les mains symbolise qu’on se défait des activités précédentes pour se disposer à une action « à part ». Et voilà le cœur des choses : manger le pain, est-ce donc quelque chose de séparé ?

Souvenons-nous que là où nous avons laissé l’évangile de Marc, le pain intervenait à l’aboutissement de la mission des Douze : envoyés par le maître vers les foules dispersées, leur résultat était que la foule elle-même était mise en relation immédiate avec ce maître, au point qu’il n’y avait « plus le temps de manger » ! Le pain multiplié intervenait alors, compassion du maître pour ses disciples que la foule aurait dû nourrir en retour de leur annonce, mais aussi renversement du rapport avec la foule instaurant la gratuité totale. Non seulement la foule n’a plus à donner le pain au prédicateur en échange de sa parole, mais c’est même le prédicateur qui lui assure le pain en plus de la parole ! Alors ce pain, faut-il s’en saisir avec les mains qui œuvrent à la vie ordinaire, aux autres tâches de l’existence, ou bien faut-il par des ablutions marquer que c’est tout autre chose ?

Que ce pain soit un don d’en-haut est une évidence, dans la suite des pains multipliés. Que les mains qui le reçoivent soient les mêmes que celles qui s’engagent dans la vie ordinaire, celles qui rendent service, donnent, mais aussi « gagnent le pain », montrerait justement que c’est toute la vie, tout ce qui la compose, y compris ce que l’on accomplit soi-même, qui est sous le signe du don et de la gratuité : même ce que je fais est un don. Dès lors que j’essaie de vivre sous la mouvance de la parole, tout ce que j’accomplis est un don, est un pain qui me nourrit moi aussi. Mais si mes mains ne sont pas « les mêmes », alors ce que j’accomplis ne vient que de moi. Le rite du lavage des mains, sous le prétexte avoué de me séparer des hommes en confessant le don du dieu, me sépare en fait du dieu en limitant à une chose le don qu’il fait et en me réservant d’être l’origine du reste.

C’est bien ce que reproche le maître aux Pharisiens et scribes. Cette « tradition des prêtres » ou « des plus anciens », n’est pas dans les Ecritures. Elle n’est pas demandée par le dieu. Elle vient d’eux-mêmes. Ce sont eux qui, souverainement, ont décidé de tracer une frontière, que tel domaine relèverait du dieu et, implicitement, que tout le reste relèverait d’eux-mêmes. C’est bien une hypocrisie cachée derrière une dévotion apparente : c’est non pas un acte de soumission au dieu mais un acte de puissance face à lui ! « Vous mettez toute la puissance sur ce que se transmettent les hommes ».

La leçon révèle aux foules d’où vient la déviance, du cœur de l’homme. Le rite de purification est trompeur, grandement, car il laisse penser que la souillure, la déviance, le manquement au dieu peut venir à l’homme de l’extérieur. Tous les rites sont extérieurs, et c’est un véritable défi que de les intérioriser. La parole, l’évangile, est un critère, c’est-à-dire un outil critique : l’évangile critique aussi la ritualité et la « religion ». Le christianisme n’est pas d’abord une religion (mot difficile à préciser, soit dit entre parenthèses), il est une parole et une foi. Elle peut permettre d’intérioriser des rites et même une religion, mais c’est un vrai travail à faire pour chacun, travail dépendant d’une purification par chacun de son propre cœur pour ne pas en faire un mauvais instrument. Jésus n’a pas fondé de « religion » à proprement parler. La première chose, c’est de revenir à son cœur et l’examiner, cela dans une ouverture a priori au dieu, recevant tout de lui, que ce soit ce qu’il fait seul ou ce que je fais (ou ce que nous faisons). Pas de frontière, juste une ouverture.

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