Au nom du père (dimanche 19 septembre).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

L’ambiance a nettement changée : auparavant, Jésus avait à cœur de rassembler les foules, de se rendre accessible au plus grand nombre. Voilà maintenant qu’il cherche à traverser la Galilée sans que personne le sache ! On parle de lui de multiple manière, on dit de lui qu’il est Jean-Baptiste, qu’il est Elie, qu’il est un des prophètes : toutes réputations qui peuvent facilement être réfutées par les responsables religieux, qu’il s’agisse des prêtres ou des zélateurs de la religion. Et comme une réputation n’est jamais nette dans son origine, la réfutation peut devenir accusation d’usurpation ou d’imposture. Certains disciples disent de lui qu’il est le messie, le nouveau David : le mot est encore bien pire, il prend un tour politique et conteste le pouvoir des prêtres et des chefs, peut-être même des occupants romains -en tous cas, il ne sera pas difficile de le leur faire croire, tant ils sont chatouilleux sur ce chapitre du pouvoir.

Je voudrais faire remarquer, dans ce texte de Marc, non seulement ce qu’il dit mais aussi ce qu’il ne dit pas : Jésus annonce clairement que les choses vont mal tourner, qu’il va être arrêté, tué, et aussi se relever. Mais il n’y a pas chez lui la moindre contestation de l’autorité qu’ils ont pour ce faire ! Il s’explique certes sur la discrétion qu’il recherche, appelant tacitement à ce qu’on observe la même, mais jamais il ne commence à mal parler des prêtres ni des chefs, ni des scribes ni des pharisiens. Il ne se comporte pas un seul instant en homme de parti qui, contesté, dénigre d’autant plus la partie adverse qu’il veut lui-même se défendre et se justifier. Rien de tel, et c’est tout-à-fait étonnant.

Quelle douceur, quelle humilité chez cet homme, qui reçoit leur autorité comme légitime, mieux encore : comme conférée par son père (c’est ce qu’il dira à Pilate lui-même). Il reste concentré sur l’accomplissement de sa mission à lui, reçue de son père. Qu’elle suscite un antagonisme chez d’autres, eux aussi envoyés par son père, ou du moins tenant de lui leur autorité, cela ne l’arrête pas, ni ne le fait les contester. Cela relève de son seul père, pas de lui. Quelle force d’âme il faut, mais aussi quelle considération pour les autres et quelle dépossession de soi et de sa mission, pour accepter que les choses soient ainsi et les exposer avec simplicité ! Il y a beaucoup à apprendre de lui en matière de « gestion de conflit », comme on dit…

Les mots qu’il emploie sont troublants : le « fils de l’homme » livré « entre les mains des hommes« . Bien sûr, l’expression « fils de l’homme » est une tournure de l’apocalyptique, elle désigne elle aussi une figure de salut attendue. Jésus en a l’exclusive : personne d’autre que lui ne lui donnera jamais ce titre, aucun apôtre. Reste néanmoins l’écho tout simple de ces deux formules : comme si c’était naturel. Le Fils de l’homme, les hommes s’en emparent. C’est comme s’il leur appartenait d’avance. Comme si ce titre disait aussi, pour lui, une sorte de consentement a priori, une sorte d’évidence. Oui, je me présente comme le fils de l’homme, alors bien sûr je leur appartiens, et bien sûr qu’ils peuvent faire de moi ce qu’ils veulent….

Cela laisse les disciples muets, nous aussi peut-être. Mais il faut remarquer que cet état des choses est toujours le même, toujours identique et perpétué. On fait dire beaucoup de choses à Jésus, on justifie bien des choses de son nom : se lève-t-il pour contester ? Vient-il ébranler la légitimité de ceux qui en usent ainsi ? Pas le moins du monde. Est-ce révoltant ? Peut-être, un peu… C’est surtout déroutant. Je pense pourtant qu’il est bon d’en avoir conscience : ce n’est pas parce que quelqu’un est incontesté quand il parle au nom de Jésus qu’il est incontestable. Ce n’est pas parce que quelqu’un est revêtu ou investi d’une autorité que ce qu’il dit est forcément juste : arrive un moment où c’est l’expérience et la recherche de Jésus propre à chacun qui doit décider, qui doit se positionner. Peut-être est-ce précisément cela que recherche Jésus en adoptant cette attitude ? De nous libérer des avis des uns et des autres pour le chercher lui, le grand silencieux…?

Ces dernières décennies nous ont montré de nombreuses défaillances (ou pire encore) d’ « autorités », de personnes qui parlaient « au nom de Jésus ». Cela devrait bien nous apprendre, non pas la méfiance : on voit que Jésus laisse chacun faire selon son cœur, mais plutôt une écoute distanciée, qui recherche Jésus seul, en prenant avec sympathie tout ce qui pourrait bien conduire à lui, mais en se demandant toujours si c’est bien le cas. Je n’entends pas ceux qui disent qu’il y a des gens qui ne savent pas, qui demandent, qui ont besoin d’une autorité pour s’appuyer : cela me paraît une justification bien facile pour prendre une place d’autorité. Et aussi une piètre foi en l’esprit saint : n’est-il pas avec tous ceux qui cherchent ? Et qui sommes-nous pour parler à sa place ?

Je remarque aussi que Jésus ne dit pas seulement que son histoire va « mal finir ». Il dit que « le fils de l’homme est livré aux mains des hommes, et qu’ils vont le tuer, et qu’une fois tué, après trois jours il se relèvera. » Il énonce aussi ce dernier point comme un fait, aussi simple et clair que les autres. Il dit que son histoire, sa « trajectoire », ne s’arrête pas avec son meurtre et sa mort, qu’il y a un après, dont il parle comme d’un « relèvement ». Il dessine une ligne claire qui va au-delà de la mort. Le mot, c’est [anistèmi], le verbe [istèmi], se tenir, to stand en anglais, précédé du préverbe [ana-] qui indique un mouvement de bas en haut. C’est clairement se relever, se réveiller, se redresser. Le mouvement est contraire à celui que la mort impose, elle qui plutôt étend, couche, endort quelqu’un. Donc, il y a dans sa trajectoire, une mort et un mouvement ultérieur qui lui est contraire.

Autant il peut annoncer sa mort avec clairvoyance étant donné la « chasse à l’homme » dont il est désormais l’objet, autant je me demande bien sur quoi il peut s’appuyer pour annoncer avec la même fermeté et comme faisant un ensemble cette ultime étape ! Sur rien, sinon sur une certitude intérieure inébranlable. Ce fameux père en qui il se confie, et qui lui fait accepter d’autres autorités, à l’exercice éventuellement contraire à sa propre mission, ce même père lui donne sans doute la confiance et l’assurance qu’il ne peut en être autrement. C’est tout-à-fait impressionnant. Il est en fait tout livré entre les mains de son père, et c’est ce qui lui permet de se livrer aussi sans réserve aux mains des hommes… aimés de son père et appelés par lui à la vie.

Les disciples entendaient Jésus annoncer tout cela, « et ils avaient peur de l’interroger« . Interroger au sens de « revenir dessus« . C’est la peur qui règne. Lui n’a pas peur, mais eux oui. Si seulement ils n’avaient pas eu peur, si seulement ils l’avaient interrogé : on en saurait plus ! Mais la peur les a retenus, et du coup c’est tout autre chose qui a fait son chemin en eux. Ils n’ont pas fait chemin avec lui, mais avec leur peur. Et devinez à quoi ils sont parvenus ?…. à une question d’autorité !!! CQFD.

Ici intervient une opposition d’attitudes sur laquelle chacun peut réfléchir : les disciples « avaient peur de l’interroger » ; mais parvenus à la maison (chez Simon), lui « les interroge« . Il faut beaucoup de confiance pour poser une question : c’est avouer une ignorance, une faiblesse donc. C’est aussi avoir une immense confiance : que l’autre va nous dire du vrai, que notre relation est assez vraie pour supporter tout ce qui n’est pas encore dit, mais qui peut l’être. Interroger, c’est inviter une part de l’autre que l’on aime déjà sans la connaître encore. Mais c’est le silence qui lui répond : ils ne disent rien, c’est Marc le narrateur qui nous explique de quoi ils parlaient. Ils parlaient en effet de succession, en discutant qui était le « plus grand », c’est-à-dire qui serait le successeur légitime, qui deviendrait « calife à la place du calife ».

Alors il leur fait cette leçon de l’inversion totale, nécessaire. Si vous voulez être le premier (ce n’est pas illégitime), il faut pour cela être le dernier de tous et le serviteur de tous. Dernier et serviteur, c’est déjà beaucoup, mais de tous, ce qui n’est pas une mince affaire. On comprend que ce « tous » ne se réduit pas aux douze présents. Je voudrais juste relever que cette inversion fait écho, fait miroir avec cette « trajectoire » qu’il annonce pour lui-même : il ne sera « relevé » que parce qu’il sera « livré » et « tué ». De même les disciples, ils ne seront « premiers » que s’ils sont « derniers de tous » et « serviteurs de tous ». L’être dans les faits, ce n’est pas s’auto-proclamer tel : c’est un rude renoncement de chaque instant. C’est une manière d’écouter les autres, c’est une manière de s’impliquer envers eux. Et tout cela, par le même abandon que lui à son père.

Georges de LA Tour, Saint-Joseph Charpentier (1645), huile sur toile 137 x 102, Musée du Louvre, Paris. L’enfant plonge son regard confiant dans celui de son père, qui construit pour lui. Ferait-il une croix, cela ne briserai pas la confiance.

Un mot pour finir. Quant je pense que Jésus a appris cette confiance totale à son père avec.. Joseph ! Quel homme ce devait être, lui aussi…

Pour ceux qui le souhaitent, vous pouvez aussi trouver sous le titre abus de pouvoir un autre commentaire du même passage, qui concerne d’autres aspects du texte.

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