Affronter la vérité de son être : dimanche 28 octobre.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

     Et nous voilà au dernier épisode de la grande section de l’évangile de Marc dans laquelle ce dernier concentre un enseignement spécial de Jésus à ses disciples (parfois aussi aux foules) concernant l’issue fatale et nécessaire de son ministère. Enseignement marqué par l’incompréhension de ses destinataires, enseignement surtout qui met ceux-ci à jour, qui met les cœurs à nu. L’annonce explicite de la passion révèle les ambiguïtés du cœur humain, les multiples motivations de ceux qui suivent Jésus, et les révèlent surtout à eux-mêmes : c’est peut-être la grande leçon de toute cette section que cette apparition dans une lumière crue des profondeurs et des complexités du cœur des disciples. Il est dès lors significatif que le dernier épisode avant d’aborder le ministère à Jérusalem consiste dans la guérison d’un aveugle.

     « Et ils allaient à Jéricho » : en anglais, on dit « go to Jericho » pour dire « allez au diable ! ». Sale réputation ! On présente Jéricho dans la Bible comme la ville des palmiers, et notre épisode précède immédiatement chez Marc l’entrée triomphale et suprêmement ambiguë à Jérusalem, sous les acclamations et les palmes. Lieu de passage, donc. Jéricho est aussi la première étape significative, bien connue, de la conquête de la Terre Promise : seule Rahab la prostituée avait vu clair. Et seule elle avait survécu… « …et comme il sortait de Jéricho, et ses disciples [avec lui], et une foule nombreuse, (ici, il n’y a pas qu’une personne qui a survécu : au contraire, c’est une multitude qui survit grâce à Jésus) Bartimée le fils de Timée, un aveugle qui mendiait, était assis près du chemin. » Timée signifie peut-être « impur, souillé ». Il est [tuflos] : le mot signifie aveugle au sens propre, mais aussi au sens figuré, c’est-à-dire obtus, borné, bouché , mais aussi qu’on ne voit pas. En début de section, on s’en souvient (Mc.8,22), Jésus avait aussi guéri un aveugle à Bethsaïde, mais difficilement, en deux temps. Notre aveugle, cette fois, est un demandant, un suppliant , littéralement un demandant-en-outre ou -en-plus. Il mendie, mais la chose est exprimée du point de vue de ceux qui supportent le poids de cette mendicité : il est perçu comme réclamant toujours plus. Dans l’Odyssée, le mendiant est ainsi perçu comme paresseux et jamais rassasié, son ventre est un « gouffre » et c’est ce seul organe qui guide et gouverne le mendiant. Il est inutile, il est à charge, il est un poids. Son attitude est en contraste avec cette foule qui suit les disciples qui suivent Jésus : lui est assis (on pourrait même traduire : il siège !), et non pas sur la route mais à côté, [para]. Ce préfixe donne « para-llèle », la droite qui est perpétuellement à côté (puisqu’elle ne rejoint jamais). Notons tout de même que Jésus a beaucoup parlé en para-boles : lui aussi s’exprime apparemment « à côté », peut-être la meilleure manière de rejoindre ceux qui sont à côté ? Quoiqu’il en soit, voilà une personne « bouchée », et qui bien loin de marcher avec Jésus sur son chemin (vers Jérusalem et sa passion), est fixée dans sa place et réclame toujours. Un beau symbole du disciple à l’issue de notre section. L’aveugle, c’est nous quand nous n’ouvrons pas les yeux sur nos échecs et sur nos morts. Toujours prêt à réclamer, jamais à bouger.

     Il est aveugle, mais il n’est pas sourd. D’excellents accordeurs de piano sont aveugles. Et de fait, c’est par la parole que Jésus a tenté d’ouvrir les disciples. « Et entendant que c’est Jésus le Nazaréen il commença à crier et dire : « Fils de David Jésus, aie pitié de moi. » Notre aveugle a une perception qui ne se réduit pas à quelque chose de vague, au bruit du passage de beaucoup de gens, et donc à une opportunité forte pour sa mendicité. Il a écouté ce que dit cette foule en marche, et il a entendu des données précises. Il sait qui passe. Il commence à [kradzô], ce qui est pousser des cris rauques et indistincts, vociférer : ce ne sont pas les simples et timides « à votre bon cœur, m’sieux-dames », il met toute la puissance de sa voix, à la limite de l’audibilité. Comme on crierait pour sa dernière chance, comme un naufragé qui verrait passer au loin un bateau. Le titre qu’il choisit pour attirer l’attention est ouvertement messianique : le messie, c’est le descendant de David, et c’est pour cela même qu’il est attendu. C’est le titre par lequel, en début de section, Pierre avait désigné Jésus, et que celui-ci lui avait interdit pour l’annoncer. Et ce qu’il demande : la pitié. [éléèsone mé], aie pitié de moi, qui a donné le « kyrie éléison » de la liturgie de la messe. Il y a là un contraste fort, que je ressens comme un peu obséquieux : l’aveugle met Jésus trop haut et se met trop bas, en réclamant une pitié opportuniste mais dégradante. Au moins, l’homme n’a pas peur d’être franchement gênant, il joue à fond sa carte, la seule qu’il ait sans doute.

     De fait, la multitude cherche à éliminer l’importun : « Et la multitude le blâme, afin qu’il fasse silence ; » [épitimaô], étonnamment, c’est ou bien accorder des honneurs, ou bien infliger un blâme ! Ici, le doute n’est pas permis, parce que Marc précise le but poursuivi : il s’agit de réduire cet individu au silence. Au début de l’épisode, quand on voit une foule qui suit Jésus en sortant de Jéricho, on se dit : magnifique ! Tous ces gens sauvés, à la suite de Jésus ! Mais ici, on déchante : pas un qui relaie les cris auprès du Maître, pas un qui aide l’aveugle. Et on se dit qu’ils n’ont pas du tout envie d’être troublés dans ce petit monde qu’ils s’inventent en suivant Jésus. Le disciple, c’est cet aveugle qui ne bouge pas, et le disciple, c’est aussi celui qui à ses propres yeux (et sans doute pour d’autres aussi) suit Jésus, mais n’a pas envie qu’un autre trouble ce programme tout fait (croit-il). Je pense à cette anecdote entendue très récemment : alors qu’un SDF parlait plutôt fort et intempestivement à l’église, le prêtre s’est agacé ouvertement et a demandé que des paroissiens le fassent aussitôt sortir, ajoutant comme une justification évidente : « C’est vrai ! On est entre nous, là ! ». Dans notre épisode, peine perdue : l’importun n’en vocifère que plus, et sans changer un mot à ses cris. Il a juste supprimé « Jésus ». Où l’on constate aussi que les immobilismes dressent les disciples les uns contre les autres…

      Comment sortir de cette situation ? « Et s’arrêtant Jésus dit : appelez-le. » Dans l’immobilisme général, Jésus s’arrête aussi ?! C’est la fin de tout ! Mais le « s’arrêtant » est en fait le participe aoriste du verbe [istèmi] : aoriste, c’est le temps ou l’aspect de vérité générale, l’énoncé de ce qui est toujours comme cela. Donc il ne s’agit pas d’une nouvelle attitude de Jésus, mais plutôt le rappel de son attitude par contraste. [istèmi], c’est d’abord se placer, se ternir debout, se dresser. Et de là, le verbe signifie aussi s’arrêter, mais ce n’est pas son sens fondamental. Je l’entends comme introduisant une action de Jésus ferme, une attitude qui est toujours la même, une constance qui fait contraste. Il accepte, lui, d’être dérangé, d’être déplacé. Il n’y a pas pour lui les opportuns et les importuns, il n’y a que des rencontres, qui toutes sont un don accordé. L’un vocifère, il commande qu’on l’appelle, avec un verbe qui évoque la voix forte et même le chant.

      Effet immédiat : « et ils appellent l’aveugle, lui disant : hardi ! Lève-toi, il t’appelle ! » [Tharséï], c’est Bon courage !, Aie confiance ! ou encore Sois tranquille ! Le premier mot est donc un mot tout à la fois de courage, de confiance et de paix. Le deuxième est à la fois s’éveiller et se lever : c’est le mot de Marc pour la résurrection. C’est ce que Jésus annonce aussi pour lui-même le troisième jour, mais dont le sens reste inaudible aux disciples. Le troisième mot c’est il t’appelle : l’ordre était de l’appeler, la chose est faite mais en dévoilant aussi celui qui appelle. Par son simple mot, le Maître transforme à la fois la foule et l’aveugle. Comme quoi, se situer dans la perspective de cette injonction, « appelez-le », est essentiel pour qui veut être disciple : c’est cette attitude ouverte qui fait (ou non) le disciple.

     Pour la foule, on voit bien, mais pour l’aveugle ? Ou est la transformation ? Voyez plutôt : « Or lui jetant son vêtement, bondissant, alla vers Jésus. » [himattione], ce peut être le manteau ou le pardessus, mais c’est aussi le vêtement en général. L’aveugle se découvre, il se dévoile. Il se livre dans sa vérité, non plus dans la pose qu’il avait prise en choisissant ses mots. Il y a comme une liberté par rapport aux convenances, à la dignité. Et un élan irrépressible, d’autant plus admirable qu’il est aveugle : foin de la circonspection habituelle, plus de « canne blanche » pour tâter prudemment le terrain, la voix qui l’appelle le soutient et le garde de toute chute. Quand tu réponds dans la nuit à celui pour qui tu comptes, tu ne peux trébucher. La nudité va jusqu’à l’âme, que dévoile la parole du Maître : « Que veux-tu que je fasse ? » Sans le point d’interrogation, je traduirais : ce que tu veux, je le ferai. C’est une question, et c’est une promesse. Et c’est aussi la mise à nu du désir profond : ce qu’il osera exprimer, c’est cela qui se fera. Qu’est-ce que nous oserions répondre à cette question ? J’invite chaque lecteur à s’arrêter une minute ici et formuler sa réponse : pas trois vœux comme dans les contes, mais un seul…

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     La réponse de l’aveugle : « Rabbouni, cher petit Maître, mon Maître à moi : on n’est plus dans les poses et les formules toutes faites, que je voie » Il demande ce qu’il n’a jamais demandé à personne. Avec courage : il faut pouvoir affronter la réalité de son mal, il va aussi falloir vivre tout autrement désormais, plus moyen de mendier. Avec confiance : une demande folle que nul ne saurait satisfaire, une demande qu’il fallait oser. Avec paix : il se reconnaît tel qu’il est, il fait face à celui qu’il nomme en vérité dans ce qu’il est à son propre égard. Et si cet aveugle est bien l’image du disciple tel qu’il ressort de cette section de l’évangile, voilà comment il peut désormais enfin entendre ce que Jésus lui annonce, enfin affronter ce que Jésus lui montre.

      « Va, la foi tienne a sauvé toi » Ma traduction est très moche, désolé : c’est la seule que j’ai trouvée pour faire ressortir le double renvoi de Jésus à la personne elle-même, actrice de sa propre guérison. Il n’a pas agi de l’extérieur, il ne dit pas cela comme un encouragement : IL S’EST SITUE COMME UN CATALYSEUR. La personne avait cela en elle-même, il a juste été le premier à y croire, il l’a mise face à elle-même. « Et aussitôt il retrouva la vue et il le suivait sur la route. » Le disciple n’est authentiquement disciple que s’il s’ouvre aux autres comme autant de personnes qui comptent pour Jésus, que s’il s’élance lui-même dans la nuit et la nudité de son être.

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