Il s’agit d’aimer : dimanche 4 novembre.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

     Marc en a fini avec cette cinquième grande partie de son évangile, dans laquelle Jésus enseigne plus particulièrement ses disciples à partir du thème de sa propre passion : son histoire va mal finir, qu’est-ce que cela change pour ses disciples ? Que doivent-ils tirer de ce fait incontournable ? Comment ce fait permet-il de creuser l’enseignement de Jésus et de l’inscrire correctement en soi ? Maintenant, il aborde l’avant-dernière partie de son œuvre, où il regroupe tout ce qui se passe à Jérusalem avant la Passion. Et dans ce haut-lieu où se définit tout ce qui concerne la Loi, la pratique, la vie religieuse juive, Marc présente d’abord Jésus comme un maître d’enseignement.

    Cela, Marc ne le démontre pas, mais il le montre sous la forme du récit. Premier temps, Jésus entre triomphalement à Jérusalem. Deuxième temps, le lendemain, il chasse les vendeurs du Temple, récit que Marc enchâsse (selon son habitude) dans un autre épisode, celui du figuier maudit : Jésus a faim et s’approche d’un figuier, mais pas de fruit, il le maudit ; le lendemain matin, Pierre s’étonnera de trouver l’arbre desséché, et Jésus d’insister sur la puissance que constitue une foi ferme. Troisième temps, quatre entretiens ont lieu dans le temple avec des adversaires de Jésus : ce sont eux-mêmes des maîtres qui veulent piéger Jésus, mais ils n’y parviennent pas. Ce sont d’abord les Grands-Prêtres, Scribes et Anciens qui lui demandent de dévoiler l’origine de son autorité : Jésus les renvoie à eux-mêmes, à leur dissimulation, et ajoute la parabole des vignerons homicides qui dénonce l’usurpation qu’ils font de leur responsabilité. Ensuite, ce sont les Pharisiens et les Hérodiens qui cherchent à le prendre au piège de la politique avec la question de l’impôt. Et encore, ce sont les Sadducéens qui veulent le piéger à propos de la résurrection —à laquelle ils ne croient pas. Enfin, c’est un scribe seul qui s’approche, et c’est notre épisode d’aujourd’hui.

     Son approche est un peu différente de celle des autres, qui s’avançaient en groupe, lui se détache au contraire du groupe : « Et l’un des scribes s’avançant, ayant entendu qu’ils discutaient, voyant qu’il leur avait bien répondu… » On voit bien la scène, très imagée comme toujours chez Marc : notre homme est avec le groupe des scribes, il entend Jésus qui parle avec les Sadducéens. Il écoute leur discussion : eux sont opposés à l’idée de résurrection, mais lui, le scribe, avec les pharisiens pense lire cette doctrine dans les Ecritures. Et voilà qu’il entend Jésus prendre le même parti que lui, et non seulement cela, mais leur répondre à partir des Ecritures mêmes. Et il l’a fait d’une manière très habile et très solide, en s’appuyant sur un des Livres qu’admettent les Sadducéens (ils ne peuvent donc que s’incliner) et en tirant cette doctrine du nom même de Dieu ! Il y a chez lui maintenant de l’admiration, car il est sincère. Cette fois, il se détache du groupe et c’est une démarche personnelle qu’il entreprend. « Quel est le commandement premier de tous ?« 

     [éntolè], c’est l’ordre, l’instruction. Et tout dépend du donneur d’ordre, qui n’est pas nommé ici. Mais il est assez évident, pour un scribe, que Dieu est le donneur d’ordre. Donc, la question au fond est de savoir reconnaître la volonté de Dieu. La question n’est pas anodine, cette fois elle n’est pas non plus un piège. C’est une question disputée entre spécialistes, et une question aux conséquences immenses. Les Pharisiens et les scribes avaient répertorié dans les Ecritures pas moins de six cent-treize commandements. Une forêt vierge ! Cela justifie bien ceux qui disent qu’on trouve bien ce que l’on veut dans la Bible, tout et son contraire : c’est évident, on trouvera toujours un précepte qui convient à ce que l’on a décidé de faire, et qui tirera à soi une pseudo « volonté de Dieu ». Dieu a le dos large, pour ceux qui connaissent un peu… Mais si l’on est sincère, si l’on est authentique, on ne veut pas entrer dans cette démarche fausse, on cherchera au contraire authentiquement ce que Dieu veut. Comment l’écouter ? Là où il parle. Et où parle-t-il ? Dans les Ecritures répondra le scribe. C’est même pour cela qu’il en a fait son métier ! Mais face à six cent-treize passages reconnus comme des « ordres » de Dieu, comment ne pas se livrer à une manipulation, comment choisir ? Car si c’est nous qui choisissons, comment sera-ce le dieu qui parle ? Et c’est ici qu’apparaît la portée véritable, et profonde, de la question de notre homme : le commandement « premier de tous » est celui qui conditionne les autres, mais n’est conditionné par aucun. C’est ce qu’il s’agira toujours de faire, ce que Dieu veut par-dessus tout et qui ne souffre aucune compromission. C’est ce qui permettra de trancher dans les situations où plusieurs règles s’opposent, où il est impossible de tout observer à la fois (ce qu’on appelle : un cas de conscience).

     « Jésus répond que le premier est : Ecoute Israël : Seigneur, le dieu nôtre, est seigneur unique : et tu aimeras seigneur ton dieu à partir de la totalité de ton cœur, et à partir de la totalité de ton âme, et à partir de la totalité de ton intelligence, et à partir de la totalité de ta force. » Jésus répond avec beaucoup de simplicité en récitant le Shéma Israël, la prière du matin et du soir des Juifs, ce passage du Deutéronome (Dt.6,4-5) à la suite duquel il y a une insistance particulière : « Ces devoirs que je t’impose aujourd’hui seront gravés dans ton cœur. Tu les inculqueras à tes enfants et tu t’en entretiendras, soit dans ta maison, soit en voyage, en te couchant et en te levant. Tu les attacheras, comme symbole, sur ton bras, et les porteras en fronteau entre tes yeux. Tu les inscriras sur les poteaux de ta maison et sur tes portes. » Voilà l’essentiel.

     Cela commence par « Ecoute ! » C’est une priorité, ouvrir ses oreilles et son cœur. Ecouter, ce n’est pas chose facile : cela suppose du renoncement. Renoncer à faire autre chose pour consacrer son attention, renoncer à laisser l’esprit s’échapper quand ce que nous entendons ne nous plaît pas, nommer pour les laisser de côté les sentiments qui naissent en nous pendant que nous écoutons, écouter jusqu’au bout sans partir sur une piste ouverte par ce que nous venons d’entendre. C’est une école jamais accomplie, si j’en juge par ma propre expérience.

     Or cet ordre n’est pas la totalité de l’ordre, il est suivi d’un énoncé qui surprend parce qu’il n’est pas un ordre. Comme pour les fameux « dix commandements ». Le sens est sans doute le même dans les deux cas : voilà ce que moi je suis, à cause de cela voilà ce que toi tu fais. Autrement dit, le sens de l’ordre n’est pas de dire à l’homme ce qu’il doit faire. Non, le sens de l’ordre est d’appeler l’homme à faire de sa vie une conséquence ou un prolongement en ce monde de l’être de Dieu. Les « dix commandements » étaient négatifs : parce que moi je suis le seigneur, il est impossible que tu fasses ceci ou cela. C’était la conséquence du Nom énoncé ainsi : « Je suis le seigneur, ton dieu, qui t’ai fait sortir du pays d’Égypte, d’une maison d’esclavage ». Un nom de libération. Mais cette fois, l’ordre est positif et répond à un nom d’unicité. Je dirais même plutôt un nom d’incomparabilité : être unique, c’est être sans exemple, c’est être seul. J’avoue me demander qui parle : « Seigneur, le dieu nôtre, est seigneur unique« . Qui dit « nous » ? C’est sans doute Israël lui-même. Alors cette énonciation est une première réalisation du début de l’ordre : ayant écouté, Israël peut tout de suite redire. Et redire une chose unique elle aussi.

     « tu aimeras« . Il s’agit d’aimer. Le dieu ne demande qu’une chose, c’est d’aimer. Il dit ce qu’implique l’amour, mais il ne dit que cela. Pour qu’un homme soit image du dieu, pour qu’il traduise en ce monde l’être silencieux et unique du dieu, il choisit d’aimer. C’est tout. Tous ceux qui disent que « Dieu veut ceci » ou que « Dieu veut cela » sont des menteurs. Enfin, disons seulement des bonimenteurs. Ils confondent leur volonté, ou celle du groupe auquel ils appartiennent, avec le dieu. Ceux aussi qui cherchent sincèrement leur chemin, ou leur vocation, en se demandant si Dieu veut qu’ils fassent ceci ou cela, se trompent aussi : il ne veut pas spécialement qu’on fasse ceci ou cela, ce n’est pas cela qu’il dit.

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     Mais le dieu est unique, incomparable, sans exemple. Il ne fait nombre avec rien. Alors il appelle chacun à aimer, c’est-à-dire à inventer une vie qui ne se compare avec celle de personne, à poser des actes qui ne ressemblent à ceux de personne, à chercher des voies qui ne sont celles de personne. Comment aimer ? avec [holè], la totalité de son être, et en particulier [ék], à partir de son [kardia], sa [psukhè], sa [dianoïa] et son [iskhuos]. [kardia], c’est le cœur, d’abord l’organe battant, mais c’est aussi le siège des passions et des facultés. Dans la Bible, c’est le lieu de la méditation et des pensées secrètes, le lieu silencieux d’où naissent les paroles. [psukhè], c’est d’abord le souffle, la vie; c’est ce qui fait de nous un vivant, le siège des désirs. [dianoïa] est un rajout de Jésus (ou de Marc), ce n’est pas dans le Deutéronome. C’est la faculté de réfléchir, c’est l’intelligence qui fait des distinctions, qui avance en évitant de confondre. [iskhus] enfin, c’est la force physique, la fermeté, la force de résistance.

     Il me semble voir ici se dessiner un chemin pour choisir, un chemin pour aimer. Que dois-je faire ? Pour le savoir, je vais d’abord me mettre en situation d’écoute profonde, écoute du dieu, écoute de ceux que je rencontre ou au milieu desquels je vis, écoute de ce que je suis et de ce qui m’habite. Et je vais aller puiser ce qui, à cette écoute, habite mes profondeurs silencieuses, ce que je porte en moi comme une mère son enfant. Je vais l’accueillir comme ce qui peut donner souffle à ma vie, comme ce qui peut animer ou fédérer mes désirs. Je vais l’articuler et le construire en réfléchissant pas à pas les manières de faire. Enfin je vais affronter les obstacles à la réalisation de ce qui m’habite, jusqu’au bout.

     Mais voilà un ajout tout-à-fait inattendu de Jésus : « Le deuxième : « Tu aimeras ton prochain comme toimême. » Plus grands que ceux-là, un autre commandement il n’y a pas. » Il ajoute un passage tiré du Lévitique. Ce sont ces deux ordres ensemble qui sont « le plus grand », qui sont ce que le dieu veut toujours et qu’il veut seulement, laissant à l’homme le soin d’inventer tout le reste, comme un père silencieux prêt à s’émerveiller de ce qu’inventera son enfant. L’injonction est toujours la même, il s’agit toujours d’aimer. Mais l’objet (au sens grammatical) à aimer est plus perceptible, plus vérifiable : le prochain et soi-même. Oui, oui : les deux. Le « comme », [ôs], implique une égale mesure. Aimer l’autre comme soi-même, et s’aimer soi-même comme un autre. Pas plus, pas moins : pareil. Ces deux amours se nourissent l’un l’autre : on apprend à aimer l’autre en apprenant à s’aimer, on apprend à s’aimer en aimant l’autre.

     Et de même, apprendre à aimer Dieu enseigne à aimer le prochain, et inversement. Cette référence est nécessaire : la pulsion que j’éprouve à l’égard d’un autre peut être « tordue » : si je lui substitue un « Seigneur », un maître, j’ai peut-être une chance de redresser ce qui doit l’être. Et l’on sent bien que, dans l’entremêlement de ces deux commandements qui ensemble sont le plus grand, l’amour pour « Seigneur, ton dieu » prend sa dimension concrète dans l’amour égal pour le prochain et pour soi-même. C’est génial, c’est libérateur et c’est … terriblement engageant.

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