Le plus proche (dimanche 31 octobre).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Mon commentaire précédent du passage d’aujourd’hui s’intitulait « Il s’agit d’aimer ». J’y remettais ce passage dans son contexte, et j’essayais de montrer l’enjeu de la question posée par le scribe -la question du commandement le plus grand-, et de la réponse de Jésus. J’avoue que je n’ai pas grand chose à y reprendre, et je suis bien tenté de te laisser y retourner, cher lecteur… Je voudrais seulement y rajouter quelques observations, et puis une réflexion finale, plus dans l’actualité.

La question que pose notre scribe bienveillant est celle du  « premier commandement » : [prootos] signifie en effet premier : le plus en avant, du premier rang, principal. Ce n’est pas d’abord le premier d’une série, le mot qu’il choisit marque bien ce par quoi tout commence, ce qui est au principe. Comme les commandements, dans la construction d’Ex. 20, énoncent la manière dont l’homme peut, sur la terre, refléter l’être du dieu unique et incomparable, le scribe demande par quoi avant tout il manifestera que le dieu est unique et incomparable. C’est une très belle question, qui manifeste un état d’esprit des plus grands, une conscience aigüe de sa vocation d’homme. Et nous pouvons l’entendre aujourd’hui ainsi que sa réponse, de manière très actuelle, comme l’énoncé de ce qui nous fait plus humain au fond de tout. Aimer le dieu et aimer le prochain.

C’est Jésus, dans la réponse que Marc rédige, qui joue sur les mots : il prend d’abord le mot en son sens de « principal » ou « principiel », mais pour ensuite le comprendre en un sens dérivé, qui suppose un « deuxième » (ou un « second », puisque la série s’arrête là). C’est la force de ce jeu de mots qui permet à la fois d’ajouter une clause (donc un « second ») et de faire que cette clause ajoutée ne constitue avec le premier énoncé qu’un seul principe. Saint Jean se fera directement l’écho de cela en écrivant dans sa première épitre : « Celui qui prétend aimer dieu et qui n’aime pas son frère est un menteur. ».

Le mot employé dans la clause supplémentaire, [plèssios], signifie  « proche, voisin, le plus proche ». Ce n’est donc pas d’abord quelqu’un avec qui je suis en relation de réseau, un  « socius » : je veux dire quelqu’un avec qui je suis lié par le sang, ou par le travail, ou par le loisir et la passion, par l’amitié, ou encore par la commune citoyenneté. Je ne veux pas dire que mon prochain ne peut être aucune de ces personnes, je veux dire que ce n’est pour aucune de ces raisons qu’il est mon prochain. Mon prochain est mon prochain uniquement parce qu’ici et maintenant, il ou elle est là, à côté de moi. C’est tout. Si j’avance dans une foule, mon prochain change au fur et à mesure de mon avancée. Et à chaque instant m’incombe de l’aimer. Le prochain est, par définition, une identification fluctuante.

Dans le fond, il m’est aussi proche que le dieu lui-même ! Après tout, le  « shema Israël » donné pour principe est à répéter à chaque instant,  au lever comme au coucher, à la maison comme en voyage, au franchissement de chaque porte, parce qu’il rappelle cette proximité unique : le dieu fidèle qui me demande et commande de l’aimer, m’aime déjà lui-même au point d’être à chaque instant avec moi dans la plus grande proximité. De même, la personne que ce dieu me demande d’aimer concrètement, c’est celle qu’il me donne à chaque instant dans la plus grande proximité. L’amour de ce prochain exige pour commencer une immense qualité d’attention pour le reconnaître, pour reconnaître son nouveau visage : quelle ardeur et quelle disponibilité il faudrait pour aimer son prochain…

J’ai remarqué encore une chose, mais je ne sais pas trop quoi en tirer encore. Quand Jésus énonce le principe, il fait extraire l’amour de quatre origines : le cœur, l’âme (ou la vie), la faculté mentale de distinguer et la force. Quand le scribe approuve, il n’en énonce que trois, il remplace les deuxième et troisième par une seule, la[sunesis] : rencontre, jonction ; compréhension, intelligence ; connaissance intime, conscience, science. Je le dis, au cas où cela ouvrirait quelqu’un à sa propre réflexion…

Je voudrais pour finir en venir à une question d’actualité. Il me semble que ce  « grand commandement » énoncé en double peut éclairer les catholiques français sur la question débattue du secret de la confession. Ah ? Oui. Avec le rapport de la CIASE, dont je reparle encore -mais il me semble que je n’ai pas le droit de laisser tomber dans l’oubli le cri des victimes que l’on a trop fait taire-, est apparue la proposition de modifier l’absolu du secret de la confession. Il parait en effet trop injuste de protéger si fortement un coupable de crimes au détriment de sa ou ses victimes. Mais, a-t-on objecté, le secret de la confession n’appartient qu’à dieu. C’est là très précisément que, me semble-t-il, notre double et unique principe peut être éclairant.

Je prends d’abord le point de vue, à mon avis rare et improbable, du pédophile qui a recours à la confession. Je dis  « improbable », parce que le profil psychologique du pédophile est en général marqué fortement par le déni : si d’aventure il venait à confesse, je pense qu’il s’accuserait avec des mots tels que le confesseur aurait bien du mal à seulement comprendre de quoi on lui parle et à quel point les faits sont graves. Mais admettons, cas d’école. Eh bien, si par amour du dieu (commandement premier) il demande pardon, il faut bien (commandement second) qu’il en fasse de même avec son prochain (son trop-proche !). Et forcément, par authenticité, en commençant par celui-ci.

Je prends maintenant le point de vue du confesseur. S’il prétend s’identifier presque (les mots sont mal choisis j’en conviens : c’est pour me faire comprendre) avec le dieu pour ce qui est de garder son secret, comment ne peut-il pas dans le même temps s’identifier avec son prochain (le pénitent), au point de ne plus le quitter, ne plus le lâcher, tant qu’il ne s’est pas préalablement livré à la justice ? Car suspendre ou refuser l’absolution ne suffit pas : il faut plus, plus énergique. Le confesseur est  « dans le secret », il doit y agir !

Et puis il me semble que si l’amour de dieu exige la miséricorde, l’amour du prochain exige la justice. Ces deux grandeurs ne peuvent pas être opposées l’une à l’autre, mais ne peuvent être conduites qu’ensemble, tant dans la réalité -où chacune authentifie l’autre- que dans la réflexion -où ce qui est dit de l’une doit ce me semble pouvoir être dit de l’autre.

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