Choisir la non-puissance : dimanche 21 octobre.

kLire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF.

     A la suite de ces repères et réflexions sur les possessions et sur l’avoir, Marc met en scène un nouvel épisode qui est la troisième (et dernière) annonce par Jésus de sa Passion. Dans l’ensemble de cette section de l’évangile, il s’agit d’un enseignement très insistant de Jésus : il tient à confronter ceux qui le suivent à cette réalité qui l’attend, et qui les attend aussi. Pas de « happy end », nous ne sommes pas chez Disney. Et cette insistance tient peut-être aussi au fait que cette issue fatale, comme le feu qui attaque les bûches et fait exsuder d’elles tout ce qui est humide et noirâtre, fait ressortir bien des choses dans le cœur des disciples. Dans le fond, se confronter à l’échec et à la mort constitue une sorte de miroir, un moment de vérité, où l’image de soi est mise à mal. Du point de vue de la construction littéraire de la section, le parallèle est direct avec la deuxième annonce de la Passion, qui avait abouti chez les Douze à la question de savoir qui était le plus grand —autrement dit à la question de la succession.

     Ici, il y a trois temps. Premier temps (jugé inutile par nos fabricants de lectionnaire !) : l’annonce explicite par Jésus de l’issue fatale de son ministère. Deuxième temps (jugé facultatif par nos fabricants de lectionnaire…) : la demande tout aussi explicite de Jacques et Jean d’être aux premières places. Troisième temps (jugé seul indispensable par nos fabricants de lectionnaire) : l’injonction d’être serviteurs. Je souligne les présences et absences du lectionnaire, parce qu’elles modifient fortement la perception. Si l’on n’a que le troisième temps, on l’interprète spontanément comme une belle et haute recommandation faite à ceux qui ont une responsabilité parmi les croyants. Il convient à ceux-ci de l’écouter avec un air méditatif, et aux autres d’entendre qu’il faut avant tout considérer les premiers comme des serviteurs. C’est presque une canonisation. Si l’on a les trois temps, on l’entend comme un avertissement fort, comme un contrefeu à une tendance spontanée et blâmable toujours présente. Il convient à ceux qu’elle vise avant tout de l’écouter comme dénonçant en eux cette tendance avérée toujours renaissante, et aux autres de l’entendre comme une vigilance à garder et une invitation à aider les premiers en le leur rappelant quand c’est nécessaire. Ce n’est donc pas innocent de couper le texte —ou pas.

     Et maintenant cher lecteur, tu vas peut-être penser : « Il exagère un peu, Benoît. Et il est peut-être un peu aigri à l’endroit des prêtres et des évêques… » Je réponds trois choses. Premièrement, cher lecteur, vérifie par toi-même : tu as le texte de l’évangile, fais-toi ton jugement. Deuxièmement, je sais bien, moi, et justement par expérience, comment j’entendais ces textes, individuellement et collectivement, lorsque j’étais admis dans le groupe des prêtres; et je sais bien les tentations qui m’habitaient alors. A vrai dire, je les découvre mieux maintenant, et je n’en suis pas fier. J’aurais aimé m’en apercevoir plus tôt, mais c’est fou comme le collectif et la « sacralisation » des prêtres, par eux-mêmes et par une bonne partie du peuple chrétien, tire un voile sur ces choses. Troisièmement, st Benoît, dans sa Règle des moines, ne cesse pas de reprendre et de secouer l’Abbé chaque fois qu’il en parle, sachant bien que le rôle de responsable est un des plus dangereux, un de ceux qui donne le plus de prise à la mauvaise pente. Et maintenant, au texte !

     Je résume le premier temps : Jésus et les siens sont « sur le chemin, montant à Jérusalem » : pour Marc, Jésus ne va qu’une fois à Jérusalem, et c’est le sommet de son ministère. Ç’en est aussi la fin. Marc nous décrit le climat qui règne grâce à une image (il aurait pu être réalisateur de cinéma, je crois) : Jésus « marche en avant« , le verbe [proagô] signifie mener en avant, faire avancer, mais aussi produire au grand jour. Autrement dit, Jésus certes marche en tête, mais surtout il entraîne, il presse le pas, il presse le groupe dans sa marche, il « pousse au train ». Et dans le même temps, il y a chez lui une énergie qui pousse les uns et les autres à se révéler, il opère une sorte de dévoilement de lui-même et de chacun. Le groupe est poussé dans ses retranchements. Et de fait, nous dit Marc, « les autres » [thambéô] (au passif) : c’est être frappé de stupeur, être frappé d’effroi. Et en le suivant, insiste-t-il, « ils avaient peur« , [fobéô] donne notre « phobie », il s’agit d’être mis en fuite. Le groupe est bousculé. Et Jésus prend de nouveau les Douze et « commence à leur dire« , autrement dit il y a une nouvelle étape de franchie, « ce qui va lui arriver : voici : nous montons à Jérusalem, et le fils de l’homme sera livré aux grands prêtres et aux scribes, et ils le condamneront à  mort et ils le livreront à ceux-des-nations, et ils le bafoueront, et ils cracheront sur lui et ils le fouetteront et tueront, et après trois jours il surgira. » Traduisons : la perspective, c’est la trahison, la condamnation par les autorités religieuses légitimes (donc son message est désavoué par ceux que dieu a chargé d’agir en son nom et par ceux qui sont spécialistes des textes qui font autorité), le rejet hors du peuple de la promesse (ce que veut dire être livré par les autorités religieuses aux non-juifs, en l’occurence aux occupants romains), le mépris, la dérision, la déchéance, la torture, la mort… Et aussi une autre chose qui doit survenir après trois jours, mais dont le mot est flou, et puis on ne voit pas bien ce qui peut bien arriver trois jours après que quelqu’un soit mort. Le trouble est d’autant plus grand, qu’une annonce aussi explicite non seulement ne fait pas mystère d’une fin brutale et terrible ainsi que d’un échec total à renouveler l’Israël de dieu, mais aussi elle laisse entendre que les disciples ne seront  protégés de rien. Le renoncement de Jésus à toute forme de puissance est aussi un renoncement à « protéger » (qui est souvent une forme déguisée de pouvoir, une forme qui appelle le consentement spontané de ceux qui vont en bénéficier). Voilà où nous en sommes.

     Et voilà maintenant où le lectionnaire commence. Éventuellement. Les deux fils de Zébédée s’approchent, ou plutôt se rapprochent de lui : ils sont déjà dans le groupe des Douze que Jésus a pris à part. On comprend qu’ils jouent un peu des coudes et lui parlent de près, mais sans dimension confidentielle. Puisque Jésus semble adepte du « parler vrai », ils vont tenter le même registre. « Maître, nous voulons que ce que nous te demanderons, tu  fasses pour nous. » Dans ce contexte qui donne envie de fuir, les deux frères s’adressent à celui qui les pousse tous dans leurs retranchements et paraît désormais les entraîner vers le pire dans une sorte de folie. Et ils demandent une sorte d’engagement à accomplir ce qu’ils demanderont, quoique cela soit. Cela rappelle l’engagement spontané d’Hérode après la danse de sa fille, qui a abouti à la décapitation de Jean-Baptiste : le souci de paraître tout-puissant l’a conduit à ce qu’il ne voulait pas vraiment faire… Semblablement, les deux frères interpellent le « Maître » et lui demandent même engagement aveugle, ils mettent à l’épreuve son goût d’être le maître, justement. Réponse de Jésus qui désamorce immédiatement ce ressort : »Que voulez-vous que je fasse pour vous ? » Vous « voulez« , très bien, au moins c’est net. Mais quoi ? Pas d’engagement à l’aveugle, mais vous, allez au bout du « parler vrai ».

     « Donne-nous que nous siégions à ta droite et à ta gauche dans ta gloire. » La [doxa], c’est d’abord l’opinion, la croyance. De là, c’est aussi la réputation, la gloire, l’honneur. Il semble que les deux frères cumulent les réactions de déni de Pierre après la première annonce (cela ne t’arrivera pas, mauvais plan com’) et de recherche des honneurs de l’ensemble des Douze après la deuxième annonce (Qui est le plus grand ? Qui pour succéder ?). Ils veulent ouvertement être nommés vizirs, commandeurs des croyants en second avec droit de succession. Ils n’ont rien entendu, ils dénient ouvertement ce que Jésus vient d’annoncer avec force détail. Il y a sûrement chez eux une réaction face à la violence d’une telle annonce, mais cette réaction laisse aussi apparaître leurs vrais appétits.

     Jésus ne leur reproche rien, ni d’avoir de tels appétits ni de les laisser paraître, il leur dit d’abord : « Vous ne savez pas ce que vous demandez. » Il prend au sérieux ce désir, il ne le méprise pas, ce qui est très inattendu. Mais il va montrer qu’il y a un prix pour une telle demande. « Pouvez-vous boire la coupe que moi je bois ou être submergé de la submersion dont moi je suis submergé ? » Je ne traduis pas par « baptême » et « être baptisé », parce que nous transposons tout de suite dans notre tête avec une référence sacramentelle, religieuse, rituelle. [baptidzô], c’est bien plonger, immerger, submerger. Ce sont les eaux qui recouvrent, avec toute la phobie qui habite l’imaginaire juif —biblique en tous cas— vis-à-vis de l’eau, de la mer, comme un chaos originel. Rappelons-nous que la création est présentée comme une émergence progressive hors des eaux primordiales peu à peu cantonnées en leur lieu pour que la vie soit possible. Donc, le prix pour atteindre la « doxa » est le même que celui payé par Jésus lui-même. Les frères se voient dans des trônes : ils ne savent pas où Jésus va réellement, mais il dit qu’il faudra boire la coupe jusqu’à la lie, il faudra être submergé par les eaux de mort. Pas d’autre voie que celle qu’emprunte le « maître », justement.

     « Nous pouvons » disent très simplement les deux. Ils sont prêts à tout, pourvu qu’ils obtiennent ce qu’ils demandent. On dirait un quiproquo. Quelle équivoque en effet dans ce verbe « pouvoir » : qu’elle écart entre ce que je peux supporter (ce sont mes limites même qui sont alors avouées, mises en lumière) et ce que je peux faire (ce sont les infinies prétentions de mon appétit de puissance qui se révèlent). Face à cette équivoque, Jésus révèle à la fois son propre pouvoir et ses propres limites : « La coupe que moi je bois vous [la] boirez et la submersion dont moi je suis submergé vous [en] serez submergé… » vous passerez par le même chemin que moi : le guide que je suis s’y engage. Pas maintenant (le présent est pour Jésus seul) mais plus tard, dans le futur. « …le siéger à ma droite ou à ma gauche, en revanche, ce n’est pas à moi de le donner,«  ici je ne suis pas « maître », justement je ne décide pas. Et cela même qui s’offre à moi, ces perspectives terribles que je vous annonce, je ne les ai pas déterminées. Je les subis, c’est une « passion ». Et il ajoute comme un codicille : « mais… pour qui c’est préparé. » A sa droite et à sa gauche, il y aura en effet deux condamnés, crucifiés en même temps un de chaque côté…

Veronese crucifixion

     Ce parler vrai et ouvert indigne les dix autres, qui ont tout entendu, et pas par hasard mais parce que cela s’est dit ouvertement. [aganaktéô], c’est s’emporter, bouillonner, fermenter, s’irriter. On voit que la demande, à leurs yeux outrecuidante, des deux frères, les a fait bouillir et que cela doit exploser. La rivalité est fortement présente dans le groupe, et c’est une conséquence de l’extériorisation des appétits de pouvoir. Et de nouveau, Jésus doit les enseigner. « Vous savez que les réputés chefs des nations les dominent-en-seigneur et que leurs grands les surplombent-de-pouvoir. » Voilà la référence que nous avons sous les yeux. Dans notre vie courante, le pouvoir s’exerce par en haut, et tombe sur ceux qu’il soumet (sous-met). Les deux verbes que j’ai tant bien que mal traduits avec des tirets commencent tous deux par [kata], un préverbe qui montre un mouvement du haut vers le bas. [katakurieuô], c’est commander à, dominer sur : c’est [kata], donc le mouvement de haut en bas, et [kurieuô] qui est être maître de, avoir plein pouvoir sur. [kurios], c’est un titre divin. Donc l’attitude des chefs des nations, c’est de se comporter en dieu vivant, d’imposer d’en haut leur plein pouvoir. D’autre part, [katexoussiadzô], c’est exercer son autorité sur  ou contre : le même préverbe est combiné avec [exoussiadzô], avoir le pouvoir (l'[exoussia], c’est le pouvoir, la liberté, la faculté, la puissance de faire une chose). Donc l’attitude des grands parmi les nations, c’est d’exercer leur pouvoir sans frein sans crainte d’écraser, et même en écrasant.

     Or cette référence est à abandonner absolument ! « Or pas de ça parmi vous, mais qui voudra parmi vous devenir grand sera votre serviteur, et qui voudra parmi vous être premier sera de tous l’esclave. » Ce sont les mêmes mots, aussi précis, aussi intransigeants, que ceux qui ont déjà été dits après la deuxième annonce de la passion (cf. Dimanche 23 septembre : abus de pouvoir); ils sont même plus contraignants encore, car ils portent cette fois sur la simple volonté d’être premier, voire même celle de devenir grand. Le remède est toujours le même, ne plus faire ce que l’on décide, de que l’on veut, mais ce que d’autres décident. Un nouveau mot apparaît, [doulos], celui d’esclave. Celui-ci, non seulement ne décide pas ce qu’il fait, mais ne s’appartient pas lui-même. Dans la société du temps, ce n’est pas une métaphore, c’est une réalité sociale. Ou extra-sociale, car l’esclave ne fait pas partie de la société, son statut est celui qu’a aujourd’hui chez nous l’animal domestique. Et l’explication est référentielle, elle ne souffre pas d’exception : « car le fils de l’homme n’est pas venu être servi mais servir et donner sa vie, rançon pour la multitude. » La référence sera toujours là, indépassable pour qui le suit : il n’a pas fait ce qu’il voulait, il a répondu à l’appel d’un autre jusqu’au bout, et a connu l’échec total de sa mission, la condamnation, l’exclusion, la dérision, la torture et la mort, sans cesser de porter la parole, d’aimer et d’enseigner à aimer. Au nom du Christ, nul ne peut s’arroger une domination, dicter une conduite. Seulement entraîner dans l’amour et affronter sa défaite.

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