Retrouver son humanité : dimanche 2 décembre.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

Pour ceux qui veulent situer le texte :

     Nous changeons encore d’œuvre, et cette fois durablement, puisque le lectionnaire romain commence aujourd’hui un nouveau cycle annuel, autour de Luc. Je remets à plus tard de dire un mot de cet auteur. Dans la première partie de son œuvre littéraire, c’est-à-dire dans son évangile, Luc a comme Marc une avant dernière partie qui se passe à Jérusalem avant la Passion : là, après une entrée triomphale marquée par les pleurs de Jésus sur la ville dont il s’approche, celui-ci chasse les vendeurs du temple. Deuxième temps, sans connexion temporelle précise, il enseigne dans le temple, et c’est l’occasion d’un certain nombre de controverses avec les différents partis et responsables religieux. Troisième et dernier temps, le grand discours apocalyptique : c’est de celui-ci que notre texte est tiré.

     Sans entrer dans trop de détails, on peut dire que la manière dont Luc rapporte ce discours apocalyptique suit un déroulement plutôt identique à celle construire par Marc, avec toutefois des inflexions qui montrent que lui écrit nettement après la prise de Jérusalem par les Romains en 70, cela se voit par les détails qu’il donne et qui recoupent les récits qu’en on fait d’autres. Mais lui aussi, c’est en contraste avec toutes les catastrophes, survenues ou à venir, qu’il situe la venue du fils de l’homme : celle-ci n’a donc rien à voir avec une catastrophe, ni en soi, ni dans ce qui la provoque. Il parle de cette venue en trois temps  : il l’énonce, puis donne la parabole du figuier, enfin appelle à la vigilance. Nos joyeux découpeurs de texte ont cette fois enlevé la partie centrale, la parabole du figuier. Quand je pense qu’à la fin du livre de l’Apocalypse, Jean écrit : »si quelqu’un enlève des paroles à ce livre de prophétie, Dieu lui enlèvera sa part : il n’aura plus accès à l’arbre de la vie ni à la Ville sainte, qui sont décrits dans ce livre. » (Apoc.22,19)… Quant à nous, revenons au texte !

Mon modeste commentaire…

     Luc reprend les évocations cosmiques de Marc, mais sans refaire le maillage étroit de citations prophétiques qu’avait opéré Marc : « Et il y aura des signes dans le soleil et la lune et les astres, et sur la terre l’angoisse des nations dans l’impasse [à cause] du fracas et de l’agitation de la mer, [l’angoisse] des hommes rendant l’âme de peur, et de l’attente des choses arrivant à l’humanité entière; en effet les puissance des cieux s’ébranleront. » C’est que l’intention de Luc n’est pas la même : il ne voit pas là les signes cosmiques de l’avènement d’un monde nouveau, mais plutôt le paroxysme des catastrophes énonçables ! Autrement dit, ces  deux versets n’avaient rien à faire là, nos chers découpeurs de textes auraient dû les laisser avec la partie précédente du discours apocalyptique, car ç’en est la conclusion ou l’aboutissement. Soit dit en passant, ces mots trouvent en nous, aujourd’hui, un formidable écho quand on pense à la catastrophe mondiale que prépare l’incurie humaine et son abus des ressources de la planète. Les scénarii prévisibles montrent tous que la catastrophe viendra de la mer. Mais ne cherchons pas pour autant dans l’évangile une annonce détaillée des catastrophes, ce n’est pas son objet du tout.

     Face à ces catastrophes possibles ou prévisibles, qui sont survenues et qui surviendront encore, Luc pose un autre évènement qui n’est, lui, pas de l’ordre de la catastrophe : « Et alors…« , le fameux [toté] qui signifie à la fois à ce moment et dans l’autre cas. Le mot marque bien une rupture, un opposition, une alternative. « Et alors ils verront le fils de l’homme venant dans la nuée avec multiplicité de puissances et de gloire. » Qui est ce « ils » ? Difficile à dire. Mais le texte évoque une évidence : verra qui veut voir, ce ne sera pas caché mais au vu et au su de tous. Les temps nouveaux qu’inaugure Jésus sont des temps de révélation, de dévoilement. Un sauveur vient, et ce n’est pas une catastrophe, au contraire. C’est comme si le temps était le lieu simultané de deux choses, une œuvre de destruction et de confusion d’une part, une œuvre d’apparition d’autre part. Et il faut bien saisir que le déroulement du temps, de notre histoire, est le lieu simultané de ces deux œuvres. Il y a d’une part le bouleversement qui va jusqu’à ébranler les puissances des cieux, et il y a d’autre part la venue sur la nuée du fils de l’homme. Il y a le ciel qui nous tombe sur la tête, et il y a le ciel qui vient nous visiter.

     Luc exhorte ses lecteurs à s’appuyer pour vivre avant tout sur ce deuxième aspect de l’histoire, évidemment pour vivre le premier (et non pour le fuir -vaine tentative- ou le nier) : « Or au survenir du commencement de ces choses-là [les premières énoncées, les catastrophes], relevez-vous et relevez vos têtes, parce que votre rachat se rapproche. » Le langage de Luc est paradoxal, mais provoque à un regard de foi. Pendant que l’humanité avance, au gré de guerres, d’oppositions, de catastrophes diverses, le fils de l’homme vient visiter cette même humanité : qui veut le voir peut le voir. Du coup, même quand surviennent les évènements redoutés, l’attitude du croyant sera de se « relever », comme s’est « relevé » le fils de l’homme pourtant condamné, tué et mis au tombeau. Car le rachat se rapproche, se hâte, s’accélère. Le mot est bien celui de rachat : il s’agit du rachat d’un captif. Je le comprends dans ce contexte, en ce qui me concerne, comme évoquant l’esclavage dans lequel le contexte de l’humanité peut nous tenir. On peut être esclave de ses peurs, si on se laisse fasciner par l’ampleur des malheurs qui surviennent. Mais regarder en direction du fils de l’homme délivre, ou rachète, fait de nous des affranchis.

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     Supprimer la suite du texte est pour le moins dommage : « Il leur dit une parabole : « Voyez le figuier et tous les arbres : quand déjà ils bourgeonnent, en regardant, de vous-mêmes, vous connaissez que déjà l’été est proche. Ainsi, vous aussi : quand vous verrez cela arriver, connaissez qu’il est proche, le royaume de Dieu ! Amen, je vous dis : cet âge ne passera pas que tout n’arrive. Le ciel et la terre passeront, mes paroles, non, ne passeront pas ! » Luc change le sens de la parabole en portant l’attention sur le moment du bourgeonnement : les arbres bourgeonnent en général avant l’hiver, avant cette période où meurt la végétation. Du coup, Luc déplace le signe : la parabole visait chez Marc les signes premiers du renouveau de la vie; elle vise chez Luc des signes qui précèdent la mort mais promettent qu’elle ne l’emportera pas, et indiquent au contraire que même dans l’hiver, la vie fait son chemin. Et Luc précise ce qui demeure par delà l’hiver et à travers lui : sa parole. Sa parole, c’est elle le bourgeon présent pendant l’hiver, c’est elle qui vient au vu et au su de tous « sur la nuée », c’est-à-dire comme la puissance qui vient du dieu.

     La question devient donc : comment rester attentif à la parole ? Comment rester à son écoute ? Car elle est bien donnée à tous, et pourtant tous ne l’ecoutent pas, de même que le fils de l’homme est vu de tous, et pourtant tous ne le regardent pas. C’est un thème cher à Luc…  « Ainsisoyez attentifs à vous-même de sorte que vos cœurs ne s’appesantissent pas dans la tête pâteuse et l’ivrognerie et les soucis des moyens de vivre, et que soit soudain pour vous un tel jour. » Pour rester attentif à la parole, il y a d’abord une attention à soi, une vigilance. Je ne peux m’empêcher ici de penser à la description qu’Athanase fait d’Antoine après sa première longue expérience de retrait en solitude au désert : « Il n’avait pas grossi par manque d’exercice, ni maigri par suite de tant de jeûnes et des combats qu’il avait soutenu contre les démons. Il avait le même visage qu’avant d’être solitaire, la même tranquillité d’esprit, et l’humeur aussi agréable. Il n’était ni abattu de tristesse, ni dans une joie excessive : son visage n’était ni trop gai ni trop sévère ; il ne témoignait ni déplaisir en se voyant environné d’une si grande multitude, ni complaisance en étant salué et révéré par tant de personnes ; mais, étant en toutes choses dans une égalité et une modération d’esprit admirable, il montrait bien qu’il n’était gouverné que par la raison.« (S.Athanase, Vie d’Antoine, 7). C’est le résultat de cette attention à soi proposée par Luc, l’égalité d’humeur, la modération d’esprit et le gouvernement par la raison. Bref, retrouver son humanité.

     Des soucis divers, soit excès soit sentiment de précarité, peuvent « alourdir » le cœur, l’empâter, le scléroser. Ce qui est avant tout  redouté, c’est l’effet de surprise, l’impréparation. « Comme un piège, en effet, il surgira sur tous ceux qui siègent sur la face de toute la terre. » Il semble que les puissants, « ceux qui siègent », soient les plus en difficulté, prêtant le plus le flan à la surprise. Peut-être que le type de soucis qu’ont les puissants est emblématique de ce qui détourne de l’attention à soi et, par voie de conséquence, de l’attention à la parole. « Mais chassez le sommeil ! En tous temps implorez afin d’être plus forts pour échapper à toutes ces choses qui doivent arriver, et pour vous tenir debout devant le fils de l’homme ! » La supplication apparaît ici comme un moyen de rester vigilant et fort. C’est paradoxal : celui qui supplie avoue une faiblesse, qu’il a besoin d’aide. Mais c’est au contraire une force dans l’ordre de l’attention à soi : la connaissance de soi, forces et faiblesses, est une humilité fondamentale. Il ne s’agit pas d’obtenir du dieu je-ne-sais quel secours privilégié : il s’agit de se connaître. Ce sera là se tenir debout devant le fils de l’homme, debout dans l’attitude d’un homme dans sa pleine dignité.

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