L’attente d’un dévoilement (dimanche 28 novembre).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Nous fonctionnons tous avec plusieurs calendriers. Celui qui nous est le plus présent à l’esprit est le calendrier civil, avec son « Jour de l’an » au 1er janvier. Mais une grande partie de notre vie est aussi organisée en fonction du calendrier scolaire, commençant à date variable mais plus ou moins proche du 1er septembre : c’est ce calendrier-là qui explique l’alternance de nos périodes de travail et de nos périodes de vacances, du moins pour qui a une famille. La calendrier de la liturgie est encore un autre calendrier : il commence avec le premier dimanche de l’Avent, qui entame le premier des deux grands cycles, le cycle de Noël. L’entremêlement de ces calendriers nous rappelle, dans la dimension très concrète du temps, la contingence de ces différentes dimensions de nos vies uniques : la vie civile seule ne suffit pas, la vie professionnelle seule ne suffit pas, la vie religieuse seule ne suffit pas.

Nous vivons en ce dimanche le début de la nouvelle année religieuse, et cette nouvelle année sera marquée par le choix privilégié de l’évangile de Luc, en lieu et place de celui de Marc qui nous a en grande partie accompagné l’année dernière. Le texte qui nous est proposé est loin d’être au début de l’évangile de Luc : au contraire, il est presque à la fin ! Mais c’est à cause de l’orientation qu’ils veulent donner à ce cycle de Noël que certains l’ont choisi, et particulièrement l’orientation donnée à cette période de l’Avent qui nous achemine vers la fête. D’emblée, Jésus est montré comme « Celui qui vient ». J’ai déjà commenté ce texte sous le titre Retrouver son humanité.

Une chose, pourtant évidente, me frappe cette année en retrouvant ce texte : et c’est justement l’évidence ! « Et alors on verra le fils de l’homme venant dans la nuée, avec les puissances et grande gloire. » Je m’explique : le « Fils de l’homme » apparaît ici aux yeux de tous de manière évidente et incontournable. Celui qui parle, celui dans la bouche duquel Luc met ces mots, parle ouvertement mais à certains seulement. Du moins, tous ne l’écoutent pas. Et cela, parce que tous ne le reconnaissent pas. Il est contestable, et contesté. Certains l’ignorent. Certains vivent dans une autre partie du monde et ne savent même pas qu’il est là. Mais « alors« , « en ces jours-là« , nul ne pourra l’ignorer ni le méconnaître.

De manière fort imagée, la chose est décrite comme une apparition « venant dans la nuée« . Problème : les lignes qui précèdent viennent de décrire un ciel marqué par des signes « dans le soleil, la lune et les étoiles« , et d’indiquer que « les puissances des cieux » seront sens dessus dessous. Il me semble que ce rapprochement fait bien voir qu’il s’agit moins de l’approche d’un vaisseau spatial dominant ou transperçant des nuages, que de l’apparition d’une réalité jusqu’à présent obscure, voilée, « nébuleuse ». Autrement dit, cette manifestation cosmique se fera dans tous les lieux d’une présence jusque-là obscure et dans le mystère.

Voilà qui est une promesse tout-à-fait extraordinaire ! D’abord, il y a ces « lieux » où l’évangile nous assure (mais dans la foi, à l’obscur) de la présence de Jésus. L’eucharistie, bien sûr : mais quoi de moins évident ? La parole, également (contenue dans les écritures) : et là, on oscille si longtemps d’hésitation en certitude et de certitude en hésitation, tant notre cheminement nous fait parfois penser qu’on l’a saisi, puis à d’autres moments qu’on l’a perdu là même où l’on croyait le saisir. C’est encore dans la réunion des croyants : « Quand deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis là au milieu d’eux« . Voilà qui est parfois difficile à croire, s’il arrive que l’on sente à certains moments la présence d’un autre dans un groupe, combien de fois aussi ceux qui parlent ou se réunissent en son nom nous donnent plutôt l’impression du contre-témoignage ? C’est enfin dans les plus pauvres ou les plus petits : « Ce que vous avez fait aux plus petits d’entre les miens, c’est à moi que vous l’avez fait » : l’affirmation relève de l’évidence quand on se tient loin des pauvres, elle met la foi à rude épreuve quand on s’en approche ! Eh bien, extraordinaire nouvelle, « alors« , « en ces jours-là« , apparaîtra enfin, et de manière évidente pour tous, celui que certains auront tant cherché ! Joie indicible et qui nous transfigurera de bonheur et de beauté.

Mosaïque de la coupole, Baptistère San Giovanni, Firenze.

Mais il y a aussi tous les efforts de chacun pour « laisser apparaître Jésus » dans sa vie. Efforts pénibles, toujours à reprendre, objets de tant de découragements… Eh bien voilà : « en ces jours-là« , il apparaîtra ! Oui, il apparaîtra dans la vie de mon conjoint, des mes enfants, de mes voisin(e)s, de mes collègues, de mes ami(e)s. Il émergera comme d’une nuée, et sans doute même, j’ose à peine l’écrire, de ma propre vie ! Imaginons quelle transformation cosmique, quel état du monde, de voir Jésus ressuscité apparaître et surgir et émerger à la fois de partout, de tous ces « lieux » où il était présent ! Quelle surprise de le trouver là où l’on imaginait pas ! Quel bonheur de le voir enfin paraître là où on l’attendait ! Quelle grandeur, quelle dignité rendue à tant et tant de personnes ! Et comme cette présence, cette évidence, changera tout, tous nos rapports aux autres et aux réalités, toute notre relation au dieu fidèle.

Par contrecoup, il me semble que cela renvoie aussi à une autre idée du secret. Il y a le secret qui cache, et il y a le secret qui abrite. Il y a le secret qui cherche à soustraire à la vérité et à la lumière, et il y a le secret qui laisse une fragilité prendre vie et force. Si le « Fils de l’homme » est ainsi caché , au secret des personnes et des choses, c’est justement pour faire grandir et se renforcer. Dans ma vie personnelle, l’intériorité n’est pas un lieu pour soustraire ni se soustraire : c’est le lieu de l’indicible qu’il faut pourtant chercher à dire, autant qu’on peut. C’est le lieu où naît une parole pas encore mûre, pas encore sûre, pas encore en tout point ajustée, mais qui livre déjà un mystère. Ce n’est pas le lieu des pensées que je n’ose pas dire, c’est celui de ce qu’on n’arrive pas à communiquer totalement. Mon vrai secret n’est pas constitué par les douleurs, les peines ou les peurs qui me rongent et qui en fait m’emprisonnent parce que je les prends pour un secret : si j’arrive à mettre des mots dessus, si j’arrive à les dire, ces choses-là, je les exorcise, je m’en libère. Mon vrai secret est une beauté, un grandeur dans ma vie, encore indécise et malhabile : une réalité en croissance qui paraît déjà un peu, même si elle est encore mêlée de bien des approximations.

Quant à la dimension collective, on voit que le secret n’est pas la concertation tacite pour glisser sous le tapis ce qu’on ne veut pas voir découvert ! Ce secret-là, c’est la compromission et la complicité. « Car il n’est rien de caché qui ne doive être révélé« . Mais c’est le choix aimant de coopérer avec la vie qui grandit et se renforce, jamais contraire à l’ouverture. Le secret, le vrai, ne craint jamais le dévoilement ni le scoop : car tout est dicible dans ce qui peut être connu ou révélé. Et rien ne pourra jamais, jusqu’à « alors« , jusqu’à « ce jours-là« , être entièrement dit: parce que c’est trop grand, trop beau, trop unique. « Celui qui fait le mal déteste la lumière : il ne vient pas à la lumière, de peur que ses œuvres ne soient dénoncées ;mais celui qui fait la vérité vient à la lumière, pour qu’il soit manifeste que ses œuvres ont été accomplies en union avec Dieu. » (Jn.3,20-21).

Je ne me suis attaché, en fait, qu’à un verset de l’évangile du jour. Quelle richesse ! Je reviens pour finir au contexte où nous le lisons, celui d’une période d’attente qui débute. Et cela m’interroge : qu’attends-je ? Qu’attendons-nous ? Nous attendons une fête, oui : mais laquelle ? Juste la fête récurrente qui tombe tous les ans sans surprise le vingt-cinq décembre ? Pourtant ce texte d’aujourd’hui nous engage à une autre attente, l’attente d’une surprise. Mais confrontons notre attente à celle qui nous est proposée, confrontons notre attente à l’espérance qui nous est offerte : est-elle vraiment la nôtre ? Que changerait pour nous cette extraordinaire manifestation dans toutes les dimensions du créé à la fois ? Et si cela ne nous était pas promis, est-ce que cela changerait ou non quelque chose dans notre vie : car si la réponse est non, c’est que cette espérance n’est pas vraiment la nôtre. Une espérance véritable crée une absence, un manque, un déséquilibre que seule sa réalisation peut réparer. Quelle est notre espérance ?

Cher lecteur, je te souhaite un bon temps de l’Avent, une belle attente transformante de Celui-qui-vient. Et je partage aussi avec toi une joie : ce petit commentaire que tu viens de parcourir ou de lire constitue pour moi la 250° publication ! C’est une étape tout de même !

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