Pourquoi lire l’évangile ? : dimanche 27 janvier.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF.

Pour situer le texte :

     Nous avons aujourd’hui un conglomérat de deux textes : l’un constitue en quelque sorte la préface de l’œuvre de Luc (Lc.1,1-4), l’autre commence le récit du ministère public de Jésus (Lc.4,14-21). Fort heureusement, chacun des deux passages est continu.

     L’œuvre de Luc est en deux volumes : nous connaissons le premier sous le nom d’Evangile selon s.Luc, le second sous celui d’Actes des Apôtres. Mais il faut garder en tête qu’il s’agit d’une seule œuvre, et je ne saurais trop conseiller à chacun de s’asseoir dans un bon fauteuil, avec peut-être un bon thé ou un bon rhum, un jour favorable, et d’enchaîner la lecture de ces deux ouvrages comme n’en formant qu’un seul, c’est une belle et fort enrichissante expérience. Ces deux volumes s’articulent autour de ce que nous appelons « l’Ascension », qui est racontée en conclusion du premier et en introduction du second. Envisager la totalité de l’œuvre de Luc permet de percevoir qu’il organise sa matière comme une progressive montée vers Jérusalem, puis la Croix, puis le ciel, et une progressive descente depuis le ciel vers Jérusalem, puis la Samarie, puis toute la terre. Luc a une vision construite du temps et de l’histoire comme un totalité, avec un point central qui lui donne son sens.

     Mais après ces quatre versets de préface (auxquels répondront trois versets de rappels, au début des Actes), il place d’abord les fameux « évangiles de l’enfance », dont nous avons déjà parlé, puis une entrée de Jésus dans le ministère, dont nous avons déjà parlé aussi, présentée comme un effacement du Baptiste et une entrée en scène de Jésus :  elle le conduit au désert puis en Galilée où tout commence, et voilà notre deuxième texte. Il est d’abord constitué (vv.14-15) d’un sommaire général, puis d’un premier épisode dont nous n’avons que le début.

     C’est que Luc commence sa narration détaillée du ministère de Jésus à Nazareth, avant de la poursuivre à Capharnaüm (tout en mentionnant qu’elle a déjà eu lieu à Capharnaüm, puisque les habitants disent : « tout ce qui est arrivé à Capharnaüm, fais-le donc ici, dans ta patrie« ). Et l’épisode de Nazareth est en trois temps : d’abord une prise de parole dont Jésus a l’initiative, ensuite la réaction de l’auditoire et la conclusion de Jésus sur l’absence d’accueil d’un prophète dans sa patrie, enfin une tentative de le précipiter (une tentative de meurtre) qui échoue sur son attitude libre et décidée. Nous n’aurons que le premier temps cette fois, mais la suite et la fin de l’épisode dimanche prochain. Ce n’est pas si mal.

Mon modeste commentaire :

     Luc s’explique pour commencer sur sa motivation à écrire, ce qui va nous faire réfléchir par contrecoup sur notre propre motivation à lire : « Puisque beaucoup ont entrepris de composer un récit des faits accomplis parmi nous… » Nous connaissons, nous, « les quatre évangiles », mais à l’époque de Luc, ce n’est pas tout-à-fait aussi simple. Il commence à y avoir de nombreuses traces écrites, totales ou partielles, rapportant des évènements concernant Jésus. Certains de ces écrits sont conservés sous le nom d’apocryphes. La base des écrits que Luc considère, ce sont des [pragmata], les choses faites, les actions entreprises, les agissements ou même très généralement les choses. Ces « choses faites » sont accomplies, littéralement : portées à leur accomplissement, mais on pourrait aussi traduire le mot par assurés.

     C’est peut-être déjà un premier tri : Luc ne s’intéresse pas aux légendes, aux faits prétendus mais fantaisistes. Ou alors, il veut dire que ces « choses faites » ont déjà été suivies de leurs conséquences. Dans ce simple fait, il y a déjà un monde, pour ceux qui écrivent aujourd’hui : écrivains, enquêteurs, journalistes, éditorialistes, blogueurs… Des faits, c’est-à-dire des faits vérifiés, établis par une honnête investigation plutôt que des rumeurs répétées, enquête et contrenquête. Et des faits liés à leurs conséquences, donc remis en perspective. Liés à leurs conséquences, donc peut-être pas évoqués trop vite, avec pour seule angoisse le scoop plutôt que le vrai (alors que les deux ne s’opposent pas !). Ce serait bien…

    Le « nous » est plus difficile à cerner : est-ce une complicité que Luc veut établir avec ses lecteurs ? Est-ce une communauté croyante dont il fait partie ? En ce cas, Luc écrirait pour conforter ceux qui sont déjà convaincus autrement. Est-ce un « nous » qui englobe toute l’humanité de ces régions ? En ce cas, Luc écrirait avec la perspective d’éclairer pour tous le sens d’événements dont ils ont pu être témoins plus ou moins proches, sans les saisir. En tous cas, « beaucoup » ont parlé de tout cela, et même ils ont « mis la main à » une narration  mise en ordre.  C’est là peut-être le secret de sa motivation : mettre en ordre, c’est interpréter, c’est donner un sens. Suivant l’ordre que l’on choisit, on construit une image dans l’esprit de son lecteur,  de même que l’ordre selon lequel on pose les tesselles dessine une mosaïque ou bien une autre (c’est pourquoi je suis toujours mal à l’aise avec les découpages, sauts d’ouvrages, retours en arrière, etc. que l’on fait subir à nos textes). Et là, Luc constate peut-être que les mises en récit ne produisent pas toutes l’image qu’il porte, lui, en son cœur.

     Il me semble que cela amène déjà une première réflexion sur ce que nous venons chercher comme lecteur. A condition, bien sûr, d’aborder l’œuvre dans son ensemble et dans l’ordre dans laquelle elle est rédigée, va se dessiner en nous, à la lecture de l’évangile, un certain portrait de Jésus et de ce qu’il a fait, une certaine image et un certain déploiement de l’initiative de Dieu dans l’histoire des hommes. Ce qui est revendiqué par l’auteur est ouvertement partiel. Et nous, qu’y cherchons-nous ? Nous sommes invités à y chercher aussi « un certain regard ».  Jésus n’a rien écrit, rien laissé. L’évangile de Luc, les autres aussi sans doute, sont UN moyen, parmi d’autres, de le regarder, de le considérer. Mais notre foi a une chance absolument fabuleuse (si l’on me passe ces deux expressions plutôt inadéquates), c’est de s’appuyer non pas sur un seul témoignage, mais sur plusieurs. Nos textes fondateurs ne ferment pas le sujet, ils ne revendiquent pas l’épuisement de la « matière » dont ils traitent, ils veulent seulement y ouvrir. « Tout » n’est pas dans les évangiles. L’expérience de chacun est légitime, dût-elle se confronter de manière privilégiée à ces quatre témoignages écrits : mieux, elle est non seulement légitime mais nécessaire ! Le point crucial, cardinal, de l’œuvre de Luc, « l’Ascension », n’est pour lui que la fin de la visibilité de Jésus-passé-en-Dieu, non la fin de sa présence, et toute la pédagogie des apparitions a pour but d’apprendre au croyant à le reconnaître alors même qu’il ne le voit pas : « leurs yeux s’ouvrirent et ils le reconnurent, mais il disparut à leurs regards. » Il est toujours là, et chacun peut expérimenter sa présence. Lire l’évangile, c’est pour moi, pour « nous » peut-être, découvrir ce que un a dit de Jésus, non pour remplacer mais pour corroborer ou compléter ce que moi, nous, lecteur(s), peu(ven)t par ailleurs connaître de lui dans une expérience personnelle.

     De manière plus large encore, il me semble que nous sommes interrogés à propos de toutes nos lectures. Sommes-nous conscients que ce que nous lisons forme en nous des images ? Oui, au fond nous en sommes conscients, mais comment réagissons-nous ? Cela nous conduit-il à ouvrir et diversifier nos lectures, afin nous aussi de chercher et vérifier, et corriger nos images ? Il y a aussi une tendance à ne lire que ce qui corrobore nos images… Hélas ! J’avoue que je suis parfois atterré par l’entre-soi qui se développe sur les réseaux sociaux, cette tendance à ne même plus chercher à comprendre, parfois à ne même plus lire, des écrits qui ne corroborent pas nos images.

     Luc ajoute cependant une précision qui n’est pas anodine, il parle des « choses faites », « comme nous les ont transmis ceux qui les ont vues depuis le début et sont devenus serviteurs de la parole,… » Il veut ne prendre en compte que les témoignages oculaires, c’est son éthique d’historien, ou du moins de narrateur. Il nous livre ses sources, celles qu’il sélectionne. Il a pourtant suivi Paul pendant une bonne partie de sa vie, Paul qui n’a pas connu Jésus pendant ses pérégrinations mais est venu plus tard à lui et de la position adverse, Paul qui revendique néanmoins une authentique autorité d’apôtre. Paul qui fonde son action sur son expérience de Jésus, une expérience différente et hautement personnelle. Eh bien, l’heure est venue justement de confronter cette expérience aux données des témoins oculaires. Dans l’itinéraire du croyant, il faut en passer par là. Je ne peux pas décider que « mon » Jésus est comme-ci ou comme-ça, il y a des données incontournables : encore une fois, cela n’illégitime pas l’expérience personnelle, mais l’appelle voire la présuppose au contraire.

     Ces témoins oculaires sont eux-mêmes sélectionnés, on ne pourra pas faire reproche à Luc de ne pas nous avoir dit comment il s’y était pris ! D’abord, il a pris les témoignage de ceux qui ont été témoins « depuis le commencement« . L’expression est exactement la même que son collègue Jean, lorsque celui-ci évoque ce qui précède encore l’origine du monde, mais ici c’est sans doute avec un autre sens. Je rapproche cette expression de celle que Luc met dans la bouche de Pierre, lorsqu’il est question de choisir un successeur à Judas : il faudra quelqu’un, dit-il, « qui ait été parmi nous dans tous ces temps entre l’entrée et la sortie de parmi nous du seigneur Jésus, en commençant par le baptême de Jean jusqu’aux jours où il a été repris d’entre nous… » On voit que pour Luc, l’entrée et le commencement de ces « choses faites », c’est le baptême de Jean.  Il se tisse à son avis tout un ensemble entre ces deux moments extrêmes, un ensemble qui a une force et qui dit quelque chose, un ensemble qui constitue une parole.

     Et puis, autre critère, il prend en compte la parole de ces témoins pour qui cette parole a été transformante, qui sont devenus « serviteurs de la parole. » [hupèèrétèès], c’est d’abord un rameur, un homme d’équipage sous les ordres d’un patron; par extension, le mot désigne tout homme sous les ordres d’un autre. Autrement dit, l’exigence de Luc, ce qui accrédite certains  témoins oculaires parmi d’autres, c’est le fait qu’ils aient non seulement perçu que toutes ces « choses faites » constituaient une parole, disaient quelque chose, mais encore qu’ils aient choisi de se mettre sous les ordres de cette parole, de ce nouvel ordre des choses, de cette nouvelle manière de comprendre, d’envisager la vie, l’existence, le rapport aux autres, le monde, etc.

     Ce point aussi m’interroge, moi lecteur : ne m’invite-t-il pas moi aussi à chercher à saisir une parole, quelque chose qui m’est dit dans ma propre expérience de Jésus, autant que dans les « choses faites » que d’autres me racontent, et d’y obéir à mon tour ? Obéir, quel beau mot -qui fait peur, parfois. Il ne s’agit pas d’une obéissance « militaire », du genre « fais ce qu’on te dit, tu comprendras plus tard » : ob-audire, c’est écouter ce qu’il y a en-dessous, se rendre attentif au sens profond, écouter au sens de faire passer en actes. C’est une ouverture de l’intelligence pour un consentement de la volonté. Je  suis invité à cherche à lire ma propre vie, dans son contexte, dans ses relations, comme déployant une parole à accomplir, comme le lieu d’un chant profond avec lequel faire chœur et sur lequel danser. Et la lecture de l’évangile, des quatre évangiles, pour m’ouvrir en liberté au cinquième évangile qu’est ma propre vie, cette lecture est là pour me rendre sensible à cette parole profonde, pour l’aider à trouver la « note », son timbre, sa tonalité, sa tessiture…

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     La décision de Luc peut paraître surprenante : beaucoup ont entrepris déjà cela, mais pour cette raison, « il m’a paru bon à moi aussi, qui ait tout scruté depuis l’origine avec précision, de l’écrire en ordre pour toi, excellent Théophile… » Beaucoup l’ont fait, donc je le fais aussi. Abondance sur le marché ! Mais c’est bien dans la logique de ce que nous avons déjà découvert : un témoignage de plus, une mise en récit de plus, n’est pas pour nuire bien au contraire, et c’est la logique même de l’évangile. L’originalité revendiquée de Luc, c’est d’avoir « suivi avec attention, ou de près« , et ce [anoothén], depuis le commencement ou d’en-haut. Il revendique aussi la totalité, [passine] et l’exactitude [akriboos]. Et il va écrire « en ordre », il ne dit pas lequel. Peut-être, cher lecteur, « excellent Théophile » (=celui qui aime dieu), ne faut-il pas immédiatement penser à l’ordre chronologique ? Il peut y avoir tant d’ordres différents dans un récit…

     Quel est donc le but de cette mise en ordre propre à Luc ? Il avoue un but : « … afin que tu reconnaisses, au sujet des paroles dont tu as été instruit, leur solidité. » Toujours cette parole : décidément, Luc écrit pour quelqu’un à condition que sa parole écrite ne soit pas pour son lecteur la première parole. Si j’aborde l’évangile de Luc sans ce préalable personnel sus-évoqué, son œuvre sera inopérante. Cette parole a constitué une « instruction de vive voix ». Peut-être faudrait-il toujours échanger AVANT d’ouvrir l’évangile, plutôt qu’après, afin qu’un échange, si possible de vive voix, précède et ouvre au contenu du témoignage écrit. En général, on le fait dans l’autre sens… Et il y a aura alors un effet boomerang : l’écrit va permettre de reconnaître, au sens d’un examen, d’un arbitrage, l’ [asphaléïa] de cette parole échangée, de cette parole profonde perçue dans la vie : le fait de ne pas glisser, la stabilité, la sûreté, mais aussi le refuge et l’abri vis-à-vis de ennemi ou de l’adversité. L’ordre choisi par Luc est peut-être un ordre pédagogique, initiatique, ou bien (ce qui n’est pas contradictoire) un ordre dynamique.

     Finalement, il me semble que lire l’évangile suppose déjà une recherche et un échange : recherche d’une parole profonde qui se construit dans ma vie, échange avec d’autres d’une parole vivante et vivifiante. A cette condition, la lecture va me renvoyer soit une contestation, soit une confirmation, elle va me permettre de continuer ce chemin intérieur et ce chemin d’échange sans dérapage et avec persévérance. Ami lecteur, je m’en tiens là, j’ai déjà été bien long. Et toi, pourquoi lis-tu ?

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