Vivre mains ouvertes : dimanche 3 février.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF.

Pour situer le texte :

     Le passage proposé aujourd’hui fait directement suite à celui de dimanche dernier. Il constitue dans la « mise en ordre » de Luc l’épisode initial du ministère public de Jésus, et peut-être initial autant qu’initiatique : Luc introduit son lecteur au premier message qu’il veut nous faire passer à propos de Jésus.

     Nous sommes à Nazareth, et Jésus intervient dans la synagogue : suite à ce qui va s’y passer, Jésus va se rendre à Capharnaüm où l’accueil sera tout différent (et ce contraste est manifestement recherché par Luc) et où commence son action contre les démons et les maladies. La suite change de contexte : il y aura d’abord l’appel des premiers disciples et le début d’un ministère itinérant, avec l’évidence d’une nouveauté et l’émergence d’une opposition. Autrement dit, nous sommes ici dans une sorte de diptyque, et en son premier volet.

     Ce premier volet du diptyque comporte trois temps : le premier, celui de dimanche dernier, est l’intervention de Jésus à la synagogue, le deuxième est la réaction de son auditoire, le troisième est une tentative de meurtre.

Mon modeste commentaire :

     Un petit rappel, puisque je n’ai pas commenté le premier temps de l’épisode : Jésus est venu « à Nazareth où il a été nourri« , c’est-à-dire où il a grandi et est devenu l’homme qu’il est maintenant. Comme il en a déjà l’habitude, le jour du sabbat il entre à la synagogue. Peut-être faut-il rappeler que la synagogue est un lieu de rassemblement pour écouter la parole de dieu et prier. Après la destruction du Temple, dont l’ambition était d’être le seul lieu de prière, le scribe Esdras avait inauguré au retour de l’exil, sur le modèle ou le motif de la célébration de conclusion de l’alliance de Ex.24, un nouveau style de célébration (Neh.8) : le peuple se réunit, on apporte le livre de la Loi, on ouvre le livre en prononçant des bénédictions auxquelles le peuple adhère par des « Amen » mains levées puis par une prosternation. On lit le livre depuis une estrade en bois, l’assemblée écoute debout. Puis on explique. Enfin on renvoie l’assemblée pour une journée de réjouissances.

     Ici, Jésus s’est levé pour lire, on lui a remis le rouleau du prophète Isaïe. Il est tombé sur, ou a été chercher (difficile de trancher !), le passage où le prophète proclame l’année jubilaire : Luc cite de mémoire, c’est-à-dire à peu près exactement mais pas tout-à-fait, et avec une omission volontaire (« une année de vengeance ») qu’il remplace par une allusion à un autre passage d’Isaïe. L’effet est saisissant : « Esprit du seigneur sur moi en raison de quoi il m’a christifié (=oint) pour évangéliser pour les pauvres, il m’a missioné pour proclamer la libération des captifs et la vue des aveugles et l’envoi des opprimés vers la libération, proclamer une année d’accueil du seigneur. » Le jubilé, c’est peut-être bien une idée qui a été intégrée sous l’influence des babyloniens : à l’époque paléo-babylonienne, il est d’usage quand le roi monte sur le trône qu’il proclame une [micharoum], une amnistie générale. Il y a remise de peines, en tous cas pour les délits, et il y a un effacement général des dettes auquel nul créancier ne peut se soustraire. Parfois des rois proclamaient une [micharoum] en cours de règne, cela permettait une relance économique (sans, évidemment, traiter les vraies causes des problèmes).

     Cette institution est passée dans la législation du peuple d’Israël (mais sans doute jamais dans la pratique) : une année jubilaire sur le même modèle était sensée advenir tous les cinquante ans (« après une semaine de semaines d’années »). D’après Lv.25,8-22, les dettes sont remises, chacun retrouve la propriété initiale qui était échue à ses pères dans le partage de la terre, et l’on ne doit pas travailler mais manger ce que la terre produit par elle-même. C’est se rappeler que le dieu seul est le propriétaire de la terre qu’il a donnée, que lui seul est provident, et que chacun n’a qu’en gestion un bien qui lui a été confié pour tous. On aurait bien besoin de se rappeler ce principe, qui vient équilibrer le droit de propriété : le principe de la destination universelle des biens. Je crois que s’il était inscrit dans la loi, bien des abus seraient impossibles de la part des riches…

     Le commentaire de Jésus a été succinct : « Aujourd’hui est accompli cette écriture à vos oreilles. » C’est s’appliquer à lui-même cette parole : le « je » du passage n’est pas celui d’Isaïe mais celui de Jésus. C’est lui qui revendique d’être le Christ, l’oint du seigneur sur qui repose son esprit. Sa mission est proclamation aux pauvres, libération des captifs, etc. Il proclame une « révolution » (= retour au point d’origine) sociale et une reprise en main des choses de la part du dieu d’Israël. Quelle va maintenant être la réaction des auditeurs ?

Titre
Nikolaï Gè – Le Christ à la synagogue

     « Et tous étaient témoins de lui et s’étonnaient à propos des paroles de grâce, celles qui étaient en train de sortir de sa bouche, … » Pas un des auditeurs n’a manqué ce moment, ou mal entendu. Leur réaction est d’abord l’étonnement, un grand étonnement. [thaoumazdoo], c’est s’étonner, au sens de la réaction que suscite le merveilleux (entendu au sens littéraire : le merveilleux, c’est ce qui n’appartient pas à notre univers « normal », l’extra-ordinaire, comme les fées… ou les monstres !). Cette surprise peut tourner à l’admiration, elle peut aussi provoquer le rejet : on voit que pour le moment, aucun de ces deux penchants n’est encore engagé. Et ce qui surprend, ce sont les paroles de [kharis], au sens propre : ce qui brille, ce qui réjouit. D’abord la beauté qui charme, la joie et le plaisir qui en naît. Ensuite la faveur, la bienveillance, les égards et le désir de plaire. Bref, pour succinctes qu’elles étaient, les paroles de Jésus ont frappé par leur audace, leur brillant, mais aussi pour la faveur qu’elles manifestent pour vraies qu’elles soient. On imagine bien les gens se regarder : « Tu te rends compte ? Si c’était vrai…! Alors, c’est fantastique, c’est merveilleux pour nous ! » On entend presque le murmure de surprise.

     A quoi va tourner cette surprise ? « … et il disaient : N’est-ce pas le fils de Joseph, celui-là ? » Mais on le connaît ! Tu sais bien : le Joseph, là, l’entreprise « tous travaux » ! (nb : les charpentiers, à cette époque, faisaient un peu tout dans les maisons.) Il y a un glissement chez les auditeurs. A la première surprise, qui porte sur la nature et le contenu du message, fait suite une deuxième surprise, qui porte sur l’identité du porteur du message. On entend du nouveau, on s’étonne maintenant qu’il soit proféré par quelqu’un qui ne l’est pas. Et l’on sent bien que cela fait obstacle. Comment le fils du gars qui est venu me changer les fenêtres la semaine dernière peut-il dire qu’il est « l’oint du seigneur », envoyé pour proclamer l’intervention divine déterminante ? Ou alors –et peut-être les deux réactions sont-elles mêlées– : Mais si ce petit gars-là est de chez nous, c’est une aubaine pour nous ! Nous allons être les premiers bénéficiaires, nous aussi nous allons avec lui dominer le monde ! Eh, petit ! Ne nous oublies pas ! Ton père était chez moi l’autre jour, nous sommes bons amis !… On a glissé du contenu du message à la personne de celui qui le porte et au bénéfice pour soi.

     Le Christ réagit à son tour, en deux temps. D’abord, une parole adressée à ces auditeurs-ci : « Il dit à leur adresse : tous allez me dire le rapprochement que voici : Médecin guéris-toi toi-même ! Tout ce dont nous avons entendu qu’il est arrivé à Capharnaüm, fais-le aussi ici dans ta patrie. » La « patrie », c’est la terre des ancêtres. Jésus relève l’allusion à Joseph, et comprend qu’on lui oppose un devoir, celui qui naît de son ascendance. La « gratuité » n’est plus de mise ici : il faut rendre. Tu as grandi chez nous, il est temps pour nous d’en tirer les bénéfices, tu nous dois ce que tu es après tout. Autrement dit, Jésus fait ressortir que pour ces auditeurs-ci, il y a une inversion. Inversion qui est soulignée dans le rapport avec Capharnaüm, dont ils disent qu’elle a déjà été visitée, mais don tLuc ne parlera, lui, qu’après : ce ne sera que le second volet de son diptyque ! Mais cette inversion n’est pas d’abord chronologique, cela c’est le subterfuge littéraire de Luc pour éveiller son lecteur à autre chose. Non, l’inversion est de tuer toute la gratuité de la démarche de Jésus en exigeant un dû. Comme si les premiers à avoir donné, étaient les auditeurs. « L’année de grâce » est tuée dans l’œuf, il n’y a plus de gratuité.

     A cette première réaction de Jésus en succède une deuxième, et cette fois plus générale : « Il dit donc : amen je vous dis qu’aucun prophète n’est accueilli dans sa patrie. En vérité, en effet, je vous dis : il y a fait beaucoup de veuves aux jours d’Elie en Israël, quand fut fermé le ciel pour trois ans et six mois, comme advenait une grande famine par toute la terre, et à aucune d’elles ne fut envoyé Elie mais bien dans Sarepta de Sidon à une femme veuve. Et il y avait beaucoup de lépreux en Israël sous Elisée le prophète, et aucun d’eux ne fut purifié mais bien Naaman le Syrien. » Deux mots sont particulièrement importants dans l’énoncé-titre de cette deuxième parole, « prophète » et « accueilli ». « Accueilli », c’est [dektos] : c’est accepté, admis. Le [déktèès], c’est le mendiant. C’est une histoire d’ouverture. Le mot n’est utilisé que deux fois dans l’évangile de Luc, ici et… quelques lignes auparavant, pour décrire la fameuse année proclamée par Isaïe auparavant, par Jésus maintenant. Une année d’ouverture. Une année de mendiant. Une année à aborder mains ouvertes pour recevoir tout le don du dieu qui reprend l’initiative. Il proclame qu’on ouvre les mains, or on ne s’ouvre même pas à lui. Et cela au nom de la patrie, en arguant du fait que c’est lui qui est débiteur. Inversion qui referme les mains. Ouvrir les mains comme une mendiant, ce n’est pas croiser les bras avec exigence. La main ouverte est signe de liberté, les bras fermés sont signes d’emprisonnement.

     Le deuxième mot important, c’est prophète. C’est un mot très important dans la tradition juive. Le [nabi], c’est l’envoyé de dieu, qui parle en son nom, qui annonce le point de vue du dieu sur les choses, sur le présent mais aussi sur le passé et sur l’avenir. Il rappelle les dons de dieu, il dénonce dans l’actualité ce qu’en font les hommes, il trace des lignes en montrant les conséquences catastrophiques de ces mauvais choix mais aussi il envisage les nouvelles initiatives à venir de la part du dieu. Sans les prophètes, impossible de connaître comment dieu se prononce, impossible de connaître son point de vue, impossible de saisir son action présente, passée ou à venir. Deux des prophètes ont même été mis dans le judaïsme en position de « shaliah », d’envoyés plénipotentiaires : ce sont Moïse et Elie. Leurs paroles et leurs décisions engageaient dieu lui-même qui les envoyait. Or Luc emploie ce référentiel pour nous introduire à Jésus : celui-ci se situe d’abord comme un égal d’Isaïe, puis il se compare d’abord à Elie, ensuite à Elisée. Et il envisage la mauvaise réaction des gens de « chez lui » à celle qui est advenue pour tous les prophètes.

     Et pourtant, Jésus est même plus qu’un prophète, la suite du récit de Luc le fait voir. Au prix d’une torsion de la réalité, puisque Luc fait de Nazareth une ville bâtie sur une roche escarpée, alors qu’il s’agit d’un village (probablement sans synagogue, pour cette raison même !) dans un léger vallon. Mais l’intention de Luc n’est pas de rédiger un dépliant touristique, il veut par l’image et le récit faire comprendre de qui il parle. Car ces mots de Jésus provoquent la colère des auditeurs. Ils ont bien compris que leur attente était déçue, qu’ils ne seraient pas servis de manière privilégiée. Ils le jettent hors de la ville. Ce qui est en effet arrivé à bien des prophètes. Ils le conduisent à un escarpement de la montagne pour le précipiter. Bien des prophètes, tous même, sont morts exécutés par ceux à qui ils étaient envoyés. « Or lui traversant par leur milieu, alla… » [poréouomaï], c’est marcher, voyager. Il y a en Jésus quelque chose qu’il n’y avait pas chez aucun des prophètes, une sorte de maîtrise, de liberté. Il peut traverser une foule entière en fureur qui veut le lyncher, sans que quiconque puisse l’arrêter. C’est très impressionnant, si l’on se représente la scène. C’est le seul « signe merveilleux » qu’auront obtenu ceux de Nazareth, mais c’est à leur détriment. Je note au passage que « voyager à travers », c’est mot à mot ce que le mot hébreu « éprouver » signifie : quand, au désert, le dieu met son peuple à l’épreuve, il « voyage à travers » son peuple, « voyage à travers » son cœur pour le connaître et faire ressortir ce qui s’y trouve. Dieu seul peut faire cela : le peuple, l’homme, ont l’interdiction absolue de « voyager à travers » dieu : cela s’appelle « tenter dieu ». Jésus est plus qu’un prophète, et il fait quelque chose que seul dieu peut faire.

     Je me sens pour ma part appelé par cet épisode à l’ouverture et à la gratuité. On ne peut rien exiger de ce qui nous arrive, la première réaction, la surprise, est nécessaire mais est faite pour se prolonger en émerveillement. Et ce qui nous arrive, ce sont des rencontres, ce sont des évènements : pas toujours totalement surprenants, mais ils seront libérateurs, illuminants, dés-opprimants, s’ils sont avant tout accueillis comme indus, comme gratuits. Un chemin s’y fera, une visite s’y jouera, secrète mais source de joie. Et je pense à cette belle chanson de J-J. Goldman :

« …Quand on ouvre nos mains
Suffit de rien dix fois rien
Suffit d’une ou deux secondes
A peine un geste, un autre monde
Quand on ouvre nos mains

Un simple geste d’humain
Quand se desserrent ainsi nos poings
Quand s’écartent nos phalanges
Sans méfiance, une arme d’échange
Des champs de bataille en jardin

Le courage du signe indien
Un cadeau d’hier à demain
Rien qu’un instant d’innocence
Un geste de reconnaissance
Quand on ouvre comme un écrin
Quand on ouvre nos mains. »

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